PORTRAIT DU DOCTEUR POZZI
appelons artistes des inquiets dont le sentiment dépasse infiniment le don naturel. Nous n'admettons plus guère que la maîtrise s'obtienne sans lutte. La lutte est pour nous le mérite ; nous gardons presque rancune aux prédestinés qui se rient des secrets de leur art, et le bonheur natif du virtuose est un peu disqualifié par notre désir de la justice et notre amour de l'effort.
Des créateurs comme ceux que j'ai nommés nous apparaissent semblables à ces joueurs dont la veine est insolente, à ces amants que toute femme convoite, à tous les héros choyés de la fortune : car nous n'aimons plus le bonheur, tout en l'enviant, et
l'homme sans échec nous déçoit, et il nous semble qu'il lui manque le prestige suprême de l'impuissance et de la douleur. Nous mettons une certaine perversité à vouloir que l'artiste ne donne pas toute sa mesure, et se laisse deviner plus grand que son œuvre. La poésie de l'inachevé nous enivre ; ce qu'un artiste n'a l)u réaliser nous semble plus beau que ce qu'il nous lègue. C'est un défaut de santé morale.
En réalité, nous devrions n'avoir en art aucune pitié, ne saluer, n'aider, n'acclamer que les hommes doués qui sont allés au bout de leur désir, qui ont eu autant de mo\-ens que kur àme en demandait, et considérer les autres comme des créatures intéressantes, pitoyaliles, mais sans valeur esthétique.
Jamais « la morale des maîtres» ne serait ]ilus justifiable et plus noblement nécessaire qu'i' dans l'art.
Le producteur qui reste supérieur à son œuvre est comparable à ces « pièces manquées « que le hasard du feu altère dans les fours de potiers ou d'émailleurs. On y admire des nuances furieuses et des accidents savoir.-eux qui renseignent même le technicien et lui donnent ])lus d'expérience pour une autre occasion. Mais ce sont quand même des objets « ratés ». L'artiste raté est souvent plus attachant qu'un autre pour le psj'chologue. Mais rien ne vaut le triomphe de la santé et l'affirmation magnifique du don. Nous le sentons tous : mais nous sommes si rarement complets et sains que la cruauté du sacrifice déplaît au remords facile de nos esprits ; et nous avons besoin de trop de pitié pour nous-mêmes.
M. John Sargent est sain. Il donne pleinement sa mesure.
Ne cherchez dans son œuvre ni mystère, ni secret, ni prévision, ni symbole. Il peint parce qu'il adore peindre, et il peint ce qu'il voit, et c'est là tout son rêve. La nature l'a doté royalement.
Elle l'a créé magnifique ouvrier, au degré des ]ilus grands teneurs de pinceaux qui aient vécu. Il n'existe pas au monde un peintre vivant qui ait plus de maîtrise, il n'en est peut-être pas d'aussi fort. L'accord de ce regard et de cette main est d'une sûreté foudrovante. Nous sommes en présence d'un organisme merveilleusement construit pour percevoir et traduire le monde visible. La supériorité de 'SI. Sargent est un fait physiologique. Il voit et il rend. Il résout du seul fait qu'il peint tous les problèmes techniques de son art : ce qui donne le plus de peine à d'autres ne paraît même pas l'embarrasser une minute. Il peint comme on parle, la