JOHN 5ARGENT
Carnation, Lily, Lily Rose
transposition de ce qu'il voit est aussi rapide que le jeu du mécanisme cérébral qui amène aux lèvres le nom de l'objet perçu par la rétine. Et son langage est véridique et puissant. Beaucoup de peintres brillants donnent le change : leur coloris violent se révèle criard, leur dessin osé se constate inexact, ce sont des équilibristcs et des escamoteurs. Mais dans toute l'œuvre de M. Sargent il n'y a pas une négligence, une faiblesse, une difiîculté esquivée, un faux semblant. Tout est savant, harmonieux, authentiquement superbe.
Auprès d'une faculté pareille, les questions relatives à son emploi sembleront oiseuses. Styliser, suggérer, symboliser, composer, que valent au juste ces nobles soucis, ces moyens d'atteindre à la grandeur, pour un homme ainsi doté ?
M. Sargent a peint quelques tableaux de genre, quelques décorations et im grand nombre de portraits. Son esprit semble être resté .étranger à toutes les préoccupations quasi-littéraires de l'art moderne. L'impressionnisme n'a guère laissé de traces dans sa peinture. On pourrait y discerner quel- ' ques velléités whistlériennes, et ])lus fréquemment un cousinage avec Besnard. Mais, en réalité, c'est un radieux exprimeur du monde visible, sans « dessous », ingénu et magistral comme un Vénitien.
Sans « dessous », ai-je dit. Pourtant, personne plus que lui n'amènerait un estlicticien à se demander une fois de plus s'il n'y a pas deux façons de révéler une âme par la représentation du visage qu'elle emprunte : l'une, celle de Rembrandt, de Ricard, de Prudhon, de Carrière, de tous les suggestifs, les évocateurs et les mystérieux, consiste à ne mettre en lumière que quelques plans essentiels, sa\'amment choisis, en sorte que l'expression seule importe et s'impose au souvenir. L'autre, celle de HoUiein, de Titien, d'Ingres, de tous les « évidents», les exacts, les réalistes, donne de la face humaine un graphique coloré si parfaitement exact, si sagacement analysé, que l'âme y transparait comme sur la chair elle-même du modèle. Les uns nous guident, les autres nous laissent interpréter leur document fidèle.
Dans les deux cas le k dessous » se révèle par des moyens dissemblables. ^I. Sargent a choisi le second. Et cet homme, qui n'est point un cvocateur d'âmes, peint les visages en ouvrier si fastueux et si sur, que les âmes, les caractères, les goiits, le rang, la fonction y sont lisibles. ~
On est devant une de ses œuvres. La première impression est celle d'une magnifique sécurité. La vie est là : tout est vrai, tout est palpitant, tout est parfait. Chaque touche est une joie matérielle. L'évidence de cette maîtrise contente l'esprit. Puis, elle l'inquiète, car notre esprit est ainsi fait que l'évidence le blesse. Devant les vieux maîtres, nous ne jouissons de l'évidence, sans arrière-désir d'autre chose, que grâce à un sophisme : nous les sentons loin de nous, nous admirons en eux une faculté