MRS. GEORGE BATTEN CHANT.^NT
l'effet d'une pensée : mais chaque touche d'un John Sargent est une contribution à la vie. M. Sargent n'a sans doute jamais songé à peindre une galerie de types propres à donner sur l'aristocratie et la haute bourgeoisie anglaises un document définitif au seuil du xx*^ siècle. Et cependant il l'a fait, simplement parce que, né peintre, amoureu.x de la
vie, il acceptait d'utiliser ses dons, au jour le jour.
La réunion de ces portraits est commandée par une idée générale, à son insu :
l'unité de facture leur confère un style. On peut refuser le génie à un artiste « extérieur ». Mais quand son (( extériorisme » en vient à ce degré de puissance et de beauté, quand le don le mène à ce point extraordinaii-e de force, de clarté, de grâce et de joie, lui refuser « le génie d? la palette » ne serait plus qu'un marchandage de mots.
La seule composition que^I. Sargent ait montrée en France a pu faire regretter vivement son abandon d'une voie où sa maîtrise l'eût promptement conduit à la gloire: l'homme qui a trouvé le mouvement de la grande danseuse d'Ei Jaleo se prou\-ait un observateur et un arrangeur de premier ordre. Le tableau a influencébien des imitateurs:
il reste inégale, de M.Dannat à M. Anglada, et je crois bien que c'est un des incontestables chefsd'ceuvrc de l'art moderne.
D'autres toiles moins connues ici attestent cette faculté de composition : Carnation, Lily, Lily rose, gi'oupant des enfants, des fleurs et des lanternes japonaises en une symphonie exquise, qui s'apparente, dans le souvenir, aux premiers W'histler ; et encore ce groupement des quatre fillettes de Mrs. Boit dans une vaste pièce ombreuse où miroitent vaguement de grands vases nippons ; et encore la fougueuse Esquisse de danse espat^nole, et l'esquisse d'un Intérieur vénitien, qui ferait penser à Fortuny.
MESDEMOISELLES HUXTER
Mais jusque dans l'agencement de certains jiortraits groupés se décèle ce sentiment de composition stylisée, et on a d'autant plus de peine à en constater la rare utilisation dans cette (tuvre, que ]NL Sargent se montre plus maître que tous nos peintres décoratifs. La composition du triple portrait de Mrs. Cari Meyer et ses deux enfants accoudés à im dossier de canapé au-dessus de sa tète, celle des Trois demoiselles Hunier, celle des trois Enfants de M. W ertheimer , celle des effigies réunies de Lady Elcho, Mrs. Tennant, Mrs. Adeane, surprenant poème de blancheurs, sont des merveilles de goût, d'ingéniosité, de charme vivant qui ravalent à l'élégance des couturiers, des parfumeurs et des coiffeurs toutes les tentatives de nos faiseurs à la
mode, de nos plus réputés et mieux rétribués Humbert, Boldini, Carolus-Duran, Flameng ou autres ajusteurs de robes coûteuses. Ce ne sont pas seulement des ]OTrtraits, mais de magnifiques tableaux, des poèmes d'art ornemental dignes des nobles choses du xvi^ siècle, raffinés sans miè\Terie, séduisants sans complication, stylisés sans artifice, beaux par la vie, l'éclat, le charme d'attitudes naturelles, le dé\-eloppement harmonieux de corps délicats dans des étoffes étincelantes et de nobles décors. Rien de provocant, rien d'étriqué, tout à sa place, une grande allure large, le miracle d'une exécution moelleuse et nerveuse qui, par des ombres dorées, de grands plans de lumière nacrée, la magie des coups de clarté moites et des écrasements d'une
couleur savoureuse, fait surgir les êtres, les construit, les assouplit, les enveloppe d'air, et nous les offre comme des bouquets de chair et de satin. Besnard reste réellement le seul rival d'un tel virtuose, en France et en Europe, avec plus de subtil caprice, une technique plus légère ; et ce rien d'étrangeté que Poë souhaitait à la parfaite beauté, c'est le maître français qui l'a, mais le maître américain remf)orte par la large puissance et la saine richesse d'une pâte plus gourmande que les glacis sur un
Henschel on comprend l'admiration de M. Sargent pour Titien. La mignonne Laura Lister, tout à coup, fait songer à Greuze et à Velasquez tout ensemble, et c'est ilanet qui s'évoque dans le simple et vigoureux pastel de Mrs. Camwallis-Wesl. Ledélicieu.x tableautin qui montre M. Helleu peignant dans l'herbe au bord de l'eau, auprès de sa yole, tandis que rêve le doux profil de ^M""^ Helleu, ressemble à des toiles de ^I. Helleu lui-même, à ses études claires d'il y a quinze>ns, caprices d'un Degas aimable. Enfin, la
D.\NSE ESP.\GXOLE
fluide' lavis d'essence dont use le portraitiste de Réjane et de M"^* Dreyfus.
Borné à la représentation d'une seule figure, l'art de M. Sargent reste quand même soucieux d'arrangement ornemental, et d'adjoindre à l'intérêt proprement physionomique l'intérêt pictural des tons, la joie des j-eux, la sensualité. Certaines fantaisies semblent voisiner avec quelques-uns de nos maîtres : la Dame au gilet blanc est presque un Carrière, le portrait de il/ns. George Baiten, la bouche ouverte et les yeux clos, émettant la dernière note d'un lied, rappelle un Stevens par l'intention et un Whistler par la facture. Devant le portrait de Mrs. George
parenté d'esprit, de goût, de technique, avec Besnard, s'affirme dans la prestigieuse étude d'après jlfme Judith Gautier, dans une pochade de Femme égyptienne au collier de monnaies, dans l'effigie de Mrs. Charles Hunter, comme dans le portrait de Mrs. Cari Meyer.ïl s'agit bien d'une parenté, et d'une amitié, entre deu.x grands peintres heureux qu'un parallèle critique honorerait également, si leurs vies, leurs carrières fêtées, leurs œu\Tes ne l'avaient déjà établi avec éloquence.
^lais l'apport individuel, la marque anglosaxonne de M. Sargent, se constatent dans toutes ses effigies d'hommes, et dans quelques-unes de ses
figures de femmes anglaises. Là, son génie, sa technique, son humour s'identifient à merveille à la race qu'il peint. Le célèbre portrait de M""^ Gauthereau fut jadis une leçon de sobriété, de h^ute élégance, leçon dont, hélas ! nos fournisseurs à la mode, enlumineurs de satins cerise, de fauteuils dorés, de peluches et de diamants, ne profitèrent pas, mais qui inffua autant que les Whistler sur nos véritables portraitistes. Cependant cette toile n'exprimait pas
caractéristiques que les effigies de Mr. Wcrtlicimer fumant un cigare, du duc de Porllaud en haliit de chasse, avec ses colleys, de Mr. Covcntry Patmore, ou de Mrs. Boit. Là M. Sargent, tout en demeurant un magnifique peintre de morceaux, se hausse au rang des plus grands portraitistes psychologiques, là il définit la race dans l'individu et, touchant à l'idée générale, sait à force de lucidité nous donner la sensation de la profonde synthèse. Mrs. Boit, c'est
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PORTRAIT DE JIRS HUNTER ( HtiiJe au cravuii)
l'essentiel de M. Sargent au degi'é d'une ituvre comme le portrait de Miss Ellen Terry dans le rôle de Lady Macbeth, page tragique dont le faste barbare étonna. On a vu dans nos Salons, dont M. Sargent est l'hôte illustre et assidu, des]3ortraits comme ceux des demoiselles Hunter, des deux demoiselles Wertheimer, chefs-d'œuvre éclatants, comme celui de Lord Ribbcsdaleen costume de cheval, ou cette merveille qu'est le jerme M. Grahani Robctsan, en long pardessus, la main posée sur une canne à manche de jade. Ce sont des œuvres peut-être encore moins
le portrait de la santé anglaise, Sir Siiihcrhind est l'incarnation d'une caste, la tête du Général J an Hamilton et le portrait de Lady Hamilton, ce sont des entités ethniques, des figures représentatives. L'être étudié a derrière lui toute une époque. Oui oserait dire que de telles œuvres sont d'un virtuose qui ne « pense » pas ? Elles font penser comme celles de \'an Dyck. Que le peintre nous donne « des signes de penser «, et il aura fait son entier devoir, même si une divine indifférence l'emplit, et s'il n'a que la volonté d'être, en dehors de