VI
La duchesse de Mariborough
Pointe sèche.
SUR l'eau (peinture à l'huile)
réplique de l'Eniharquement pour Cy'hcre qui est la merveille du musée de Potsdam. Çà et là, des meubles aux gaufrures de cuivre, aux motifs tissés de tapisserie, comme au temps de Gouthière et de Jacob, des flambeaux, un clavecin mélancolique, une harpe aux belles cordes dont « joueront » souvent les modèles du peintre et que, dans beaucoup d'oeuvres, nous retrouverons debout, près de la blanche cheminée de marbre, semblant frémir sous l'impalpable caresse de fières et jolies mains.
Helleu a le xv!!!*^ siècle dans la peau, il le veut aussi sous son regard et il l'aime jusque dans l'or de ses vieux cadres qu'il collectionne et suspend à ses boiseries sans même songer à les utiliser autour de toUes ou d'estampes du temps.
Le xvm^ siècle, qui est vraiment son siècle d'origine et que salua noblement, en lui, dès ses débuts, le maître Edmond de Concourt, ce siècle des affinités électives est \'isible dans les moindres témoignages de son tempérament d'artiste ; on le voit apparaître partout, toujours et encore, à travers le frémissement moderne de tant d'actuelles
jolies Françaises et Anglaises, de tant d'exquises ligures de la colonie étrangère de Paris dont il est l'inlassable et fervent portraitiste.
Pavsagiste, Helleu s'en est allé naturellement, instinctivement, demander à Versailles, aux sites vieillots de la pièce d'eau des Suisses et aux échos charmeurs du bassin de Latone, l'évocation magniticente de ses propres décors champêtres. « Le bassin aux eaux profondes et bronzées, habitées par tant de sourds reflets... » aux glauques et verdoyantes cristallisations aquatiques, que Octave :\Iirbeau dépeignit en des pages admiratives et joliment passionnées, demeure dans sonœu\Te avec ses fonds d'ifs et de boulingrins, ses perspectives taillées et son dôme de feuillage comme le nécessaire décor où le portraitiste se plut toujours à venir chercher, comme Lobre, comme La Touche, comme Walter-Gav, le secret d'un charme endormi, lointain et suranné.
Mais, également peintre de marine, parce que sportman et possesseur d'un joli yacht de plaisance, le maître est devenu épris des plages françaises de TrouvQle et de Deauville. ravi par ses « mouillages >■
A CdWES (iifiniuie .1 i'huile)
d'été sur les enchantantes rives de l'ile de\\'ight, passionné de vie sur l'eau comme le fut Guy de Maupassant. Paul Helleu a su noter dans de lumineux éclairages l'existence mondaine du yachting, à l'instant des calmes embellies de l'été ; sur la mer qui déferle, il a saisi et noté les visions rapides, nacrées et délicates qui situent et caractérisent merveilleusement le style d'élégance et de mondanité luxueuse de notre xx'' siècle où sa virtuosité triomphe.
L'animation de la mer, ce mouvement des flots dont les ondulations roulent d'écumantes blancheurs, le clair clapotement des pavillons dans le vent, la vie et l'allure du port, l'incitèrent à dresser, comme une indication d'ultra-modernisme, la mouvante merveille du site marin, la svelte et savoureuse silhouette de la Parisienne. Ici, avec autant d'aisance que dans l'intimité de son logis, la femme apparaît « jetée » avec tout l'estival élancement de son corps moulé d'étoffes claires ! Voyez : elle est un peu détournée et c'est l'admirable chignon roux de sa nuque qui retient les regards; puis la gamme d'ensemble, le ton rose thé de la coquette ombrelle qui nimbe sa beauté, la sou-
plesse d'une jupe onduleuse et bouffante ! — Ce triomphe du blanc, du «laiteux », du ton crème, de ces subtiles étoffes crêpées de la Chine et des Indes, de ces taffetas et de ces linons, il en a su pétrir une palette agréable ; et c'est aux magnolias, aux paradoxes bleus des fols hortensias aimés de son ami, le comte Robert de Montesquiou, aux camélias mats et gras illustrés par la Dame de Dumas iils, que M. Helleu emprunte ces harmonies variables des changeantes étoffes, ces métamorphoses agréables des mondaines toilettes de ses séduisants portraits. Ces nuances discrètes et graduées, ces gammes exquises de ses pastels et de ses peintures, il a su encore, parmi d'amples et précieux dessins, en rehausser d'une pointe bistrée de pierre sanguine, le fin et savant contour, l'exquis et suprême maintien. Dans la pointe sèche surtout se précise encore davantage ce talent qu'il possède d'indiquer par des moyens d'extrême simplicité, tout l'attrait linéaire de ces jeunes corps, parés d'élégance, de coquetterie et comme éclairés de mondanité raffinée et joyeuse. « \'os pointes sèches d'une égratignure sur le cui\-re, si
artistes ! » — disait à Helleu Edmond de Goncouvt, — « non je ne sais vraiement pas un autre mot pour les baptiser, que de les appeler des instantanés de la grâce de la femme. »
Ces pointes sèches, dont le nombre est aujourd'hui considérable, (environ 1800) elles sont, pourraiton dire, les souples et incessants leitmotiv de son talent. Dire comment il a su, à l'aide de sa pointe habile et preste à l'attaque du métal, faire surgir de la planche ces nerveuses silhouettes parisiennes, voilà qui surprend les hommes du métier ! — Ce trait aigu, cursif.
presque capillaire tant il est fin.
dont il a svi, jusqu'au menu, jusqu'à l'e.xtrême dans le détail, cam per le corps habillé de la femme, c'est une espèce de tour de force qui n'était possible qu'à ce grand volontaire, à ce passionné de toutes les plus rares métamorphoses de la mode et des élégances.
Il y a dans l'expression de ces planches une habileté souveraine.
Cette habileté n'est aidée d'aucune cuisine du cuivre, d'aucun rehaut de vernis mou. pouvant produire des demi-teintes ou des grains. La pointe seule agit, érafle le tendre métal, l'entaille subtilement ou vigoureusement comme en se jouant. Les caresses des chairs, les éclairs et les éclats de la chevelure, la profondeur des yeux, l'esprit des fossettes, l'expression voluptueuse des lèvres, tout cela est enlevé avec l'alacrité de la pointe, sans aucun autre procédé. Quant à ces superbes noirs intenses qui fournissent de si jolies notes sur ces planches incomparables et qui se nichent dans le velours des chapeau.x ou le frissonnant ondoiement des fourrures ; — oh ! ses boas cajoleurs du cou '. — Helleu les obtient par l'effet des barbes de la taille qui emmagasinent l'encre et donnent au tirage de ses belles épreuves en taille-douce cette fringance, ces intensités en contraste qui nous charment à l'infini.
C'est surtout grâce à im tour un peu « guindé », un peu (i britannique » et qui tient plus à la mondanité des attitudes qu'à leur expression, que se différencient essentiellement des silhouettes du xviiie siècle, ces visions si finement actuelles de la femme. L'artiste très justement les appelle ses I' gammes" et ce sont, en effet, quelque chose comme
SUR L-^ PLAGE (dessin)
de beaux préludes de ses grandes ituvres, que ces personnifications de notre temps, dont M. Helleu excelle à multiplier les aspects infinis. Là, sous de rares et variés aperçus de son ondoyante grâce, couronnée de la mousseuse auréole des beau.x cheveux et quelquefois aussi chapeautée à ravir, de face ou de profil et dans les attitudes qui conviennent le mieux à montrer sa séduction profonde, il offre de la femme la multiple effigie. Dirai-je que le plus grand nombre de ces prenantes estampes offre la reproduction, dans des poses d'élégance ou de maternité, de la compagne même du peintre ? — « \'otre œuvre, écrivait Edmond de Concourt, en préface au bel Album publié par l'artiste en 1895, c'est, d'après le cher modèle qui prête la vie élégante de son corps à toutes vos compositions, une sorte de monographie de la femme, dans toutes les attitudes intimes de son chez-soi : dans le renversement de sa tète sur un fauteuil : dans son agenouil-
lement devant le feu d'une cheminée, avec le retournement de son visage contre le chambranle. et la fuite contournée du bas de son corps : dans une rêverie qui lui fait prendre dans la main la cheville d'une jambe croisée sur l'autre ; dans une lecture avec le défrisement d'une boucle de cheveux le long de sa joue, quelque chose d'interrogateur au bout du nez, une bouche un rien entr'ouverte, où il y a l'épellement heureux de ce qu'elle lit ; dans le Sommeil, où de 1 ' enfoncement dans l'oreiller émerge la vague ligne des épaules, et un profil perdu, au petit nez retroussé, à l'œil fermé par de noirs cils courbés. Et si la femme, ainsi représentée dans son intérieur , sort de chez elle, regardez- la sur cette merveilleuse planche : La Femme devant les trois crayons de Watteau du Louvre, regardez-la,une main sur son ombrelle, avec toute l'attention de sa séduisante et ondulante personne, penchée sur les immortels dessins de la vente d'Imécourt... »
Voilà, bien surprises dans les pointes de Helleu, toutes les changeantes et variables attitudes de là femme, à la fois dans « l'instinctif » et le « convenu » qui composent le rare ensemble de sa personne. Ici, point de modèles de profession, point de convention, aucune attitude factice ou voulue; la vie seule, non point la vulgaire et médiocre vie, mais la vie élégante et rare, pour ainsi dire fémininement orchidéenne, follement capricieuse, et que savent à eux-mêmes se composer d'exceptionnels et subtils privilégiés. Ainsi furent les maitres,n'est-il point vrai ? Et c'est encore ici l'histoire des Chardin, des Watteau, s'inspirant qui de sa femme, qui de sa servante, et ne demandant qu'aux simples expressions familières le secret de tant d'œuvres qui ne sont que les portraits appliqués de l'affection. Ajou-
A VERSAILLES — IMPRESSIOX D AITTOMNE ^Peinture à l'huile)
terai-je qu'à côté de cette simple et longue fleur féminine qui s'élève au-dessus de toutes les cimes de son œuvre. Helleu a su souvent faire éclore d'enfantins et délicieux caprices. Cette dame que d'aucuns seraient tentés de voir un peu « sèche » et. malgré tout, un peu « anglaise », ^'oici que nous découvrons que c'est bel et bien une femme vivante et que, comme toutes les contemporaines de VEmilc de Jean-Jacques et de Chardm. elle
entend jouer aussi, et cela de tout son être, à la mère laborieuse. La planche aujourd'hui célèbre, où se voient, jouant autour d'une table, une jeune femme étendue à terre, sur ses deux mains souples, et le bébé attentif à contempler ses gestes, exprime mieux qu'aucune autre, à côté de l'allongement, de l'étirement pour ainsi dire félin de la femme, la mutine grâce naissante d'un enfant qui fait joujou. Ici ce n'est plus la correcte partner de tennis, la dame à la harpe ou celle qui contemple à la cimaise des toiles Avant la vente. C'est simplement une femme et qui se montre, tout entière, dans son rôle coquet de la maternité. Ces planches-là, en qui M. de Montesquiou voit vi\Te « toutes les sérieuses gentillesses du premier âge, épiées, surprises, et rendues par un peintre qui est un père », nous amènent à saluer ici les charmantes frimousses de jeunes filles dont il a su grouper, avec une maîtrise rare, les frivoles et candides effigies. Admirez ces pages d'un style chatoyant, cféjà voluptueu.x et pourtant correct, où il a su si bien assembler, avec un tact aimable, toutes les neuves séductions de ces jeunes fiUes : pureté profonde des j-eux, finesse exquise des lèvres, frêle jaillissement des nuques et cette ingénuité un peu grêle de faunesses où se surprend.déjà l'inquiète émotion de vivre. Fillettes,
HELLEU
Étude de Femme
Pastel.
Collection AUrh Jtovart.
HELLEU
Portrait de M"^'" L...
Poinie ^èclie en couleurs.
LE GRAXD PAVOIS (peinture à l'huile)
pas encore femmes et déjà nymphes, attentives et pas encore savantes, d'une grâce et d'un charme innés. Devant elles les grands noms de Romney, de Raëburn et de Gainsborough viennent aux lèvres de ceux qui cherchent, dans le passé, une comparaison à ces présentes œuvres. Et, sur tout cela, cette bien moderne séduction, grâce à quoi un critique avisé, M. Raymond Bouj-er, a pu justement diie: "Les jeunes filles d'Helleu vous donnent envie de vous marier.» — -Belles déchrysalidées, ces jeunes candidates à la vie élégante, on les ent s'éveiller lentement à l'étonnante fête de vivre, s'apprêter à subir les métamorphoses du cœur et des sens. Et, demain, dans les mêmes cartons et sous la même pointe de l'artiste ému, elles se retrouveront de fines et ravissantes femmes coquettes. Ainsi Helleu observe toutes les graduations, tous les changements successifs de l'Eve séductrice.
Il la conduit de l'enfance à la maternité et sait fort joliment, en une suite heureuse, assembler les
divers épisodes de ses jours. Que ce soit comme peintre, comme pointe-séchiste ou comme pastelliste, il en revient au constant et durable culte de la Beauté. La femme, il la veut toute montrer dans le frémissement de sa grâce et de sa coquetterie. Rien de sa toilette ou de .ses jeux ne passe inaperçu de son œil observateur; nul, mieux que lui, ne connaît les mystérieux échafaudages de sa coiffure et le secret qu'elle a de tordre en des 8 contournés la torsade de sa fauve crinière, de relever d'un petit geste les boucles de son front ou les frisons de ses tempes. A cela, il ajoute une psychologie rare de la mode actuelle, il connaît toutes les attitudes des vêtements et des corps et sait avec délice les mettre en heureuse harmonie. Qu'elle soit serrée, en son strict costume de voyage ou dans la veste plus flo1 tante de tennis, l'élégante est par lui la noble créature expressive de nos grâces. Parfois, elle apparaît parée de fastueuses toilettes; et, comme dans les portraits de ]Mlle Suzanne Lemaire, de Mlle Lucy Gérard, s'offre à nous dans
LE JEUNE P0RTR.4ITISTE (dessin)
l'attitude du triomphe. Mais, d'autres fois aussi, elle est d'expression plus intime, plus « Chez elle » et telle, dans cette planche montrant Mlle Liane de Pougy, plus abandonnée au charnae et à la rêverie. Ici surtout Helleu, comme pas un, fait jouer délicieusement du décor. Nul n'assemble mieux et avec plu~> de sobriété les meubles qui conviennent aux charmantes mises en scène d'élégances; nul, à ce point de vue ne sait mieux dérouler les tentures et les soieries, dresser les fleurs dans les vases, et, tout autour du modèle, composer l'atmosphère ambiante qui convient. Voilà le secret de ce peintre. Ainsi ses paysages versai'lais de qui la délicatesse de tons est toute en nuances automnales décroissantes et ses « marines » bariolées de demi-teintes douces de qui l'on a pu dire qu'elles « étaient jiimpantes comme des salons de couturières ».
Breton d'origine, puisqu'il est né à Vannes, descendant de ce terrible Le Quinio qui fut
— si l'on en croit l'apostrophe de Chénier
— l'un des plus dur.' comparses du mouve-
ment révolutionnaire en Bretaî;ne, Helleu offre, quant à sa personne, toute la subtile affinité de son œuvre. « Le peintre Helleu, des yeux fiévreux, une physionomie tourmentée, et, avec cela, la peau et les cheveux d'un noir de corbeau )i, écrivait naguère dans son Journal l'auteur de la Faustin.
Et ce croquis, dès le début de la féconde carrière du peintre, n'a fait, depuis, que s'accentuer avec plus d'éclat. — Helleu, au moral, ne subit pas moins l'attrait de tout ce qui est beau. Ses goûts musicaux et littéraires sont très subtils. Il aime Balzac et Montesquieu et, pour son compatriote Renan, il a gardé, à cause de cette page :
Prière que je fis sur l'Acropole
POSTR.-MT DE JEUXE FILLE (pointe sèclie)
quand je fus parvenu à en comprendre la parfaite beauté, la plus inaltérable piété d'artiste.
Comment, avec une telle culture, Helleu pouvait-il résister à tout l'attrait moderne des élégances ? Vers celles-ci il est venu en son temps ainsi que, suivant d'autres modes et suivant d'autres âges, un Constantin Guys ou im Stevens, vinrent également au leur. De cette cpoque-ci, à côté de
M. de la Gandara et de son ami M. Boldini. il a su comprendre la mondanité. Il a été le fidèle con- ' fident de la femme élégante de nos jours; il a été, au XX' siècle, le peintre de la Parisienne, de l'aimable et séduisante Française. Paul Helleu est nettement, franchement, délicieusement de chez nous. Il est digne de la dilection de tous ses compatriotes. ■