‹ L'Art et les artistes (volume 5)Chapitre 86 sur 186 · DANIEL VIERGE · texte numérisé non relu

DANIEL VIERGE

PROJET DE MONUMENT (dessin)

La Caricature en /Allemagne

EK 1895 un nouveau journal satirique fit son apparition aux étalages des libraires allemands : il s'intitulait Simplicissimiis. En Allemagne, on fonde des journaux comme en France, et généralement ils disparaissent vite, comme en France. Le Simplicissimns était appelé à d'autres destinées.

Tout le monde regardait avec des yeux étonnés ou effarés le rythme grotesque, les couleurs nettes et vivantes des dessins de Thomas-Tlieodor Heine. Le bourgeois était effrayé en lisant les légendes farouches du nouveau journal qui attaquait tout le monde.

Quelques-uns demandaient la suppression d'un journal aussi infâme et injurieux, — il y a toujours des gens qui appellent au secours la police quand une nouvelle pensée vient déranger leur repos; — d'autres souriaient d'un petit sourire malin et finaud .

Vraiment, c'était bien « tapé ». En somme, on pouvait être assez content en Allemagne :

les affaires marchaient bien, les chemins de fer allaient vite et on obtenait même la communication au téléphone. Et pourtant il y avait quelque chose, qui irritait un peu tout le monde. Parfois c'était un discours, d'autres fois un mot troji autoritaire, un certain esprit disciplinaire et militaire qui faisait son entrée même en Bavière. La foule joyeuse des étudiants commençait, elle aussi, à copier la tenue et la raideur militaires; partout le sentiment naturel faisait des concessions au « ton officiel ».

Le dogmatisme, le schématisme, le hiérarchisme, lejlormalisme envahissaient tout, et la « boite socialiste » n'était pas moins disciplinée que la «boîte gouvernementale». Il y avait des gens sérieux qui se demandaient anxieusement s'il y avait encore des individualités, des hommes en Allemagne, ou

LE PRINXE DE BULOW tiidiant le crâne de Bismarck.

si tout était devenu machine et routine. Les vieilles gens se souvenaient vaguement d'une certaine époque, avant 1848,011 la jeunesse universitaire se battait, chantait et faisait de la politique, peut-être un peu bruyante, mais excellente au fond. Cet esprit de liberté individuelle, d'indépendance intellectuelle était-il vraiment perdu ?

Comment le savoir ? On peut écrire des complaintes très sérieuses dans des livres et dans

des revues. L'idée de M. Langen, l'éditeur du Simplicissimiis , était autre. Il entreprit de crier dans les oreilles de tous : « Vous êtes des pantins, vous êtes des machines, vous êtes morts. »

Et il se mit à leur laire l'inventaire de toutes ces « boutiques » où l'on vend du socialisme, à a cléricalisme et du nationalisme.

Chaque discours impérial fut honoré d'un commentaire imprévu, et l'esprit engourdi d'une bourgeoisie satisfaite d'elle-même fut raillé de façon telle qu'on n'aurait su mieux faire aux temps de feu Philippon. où la brigade de la Caricature et du Charivari ne se lassait pas de châtier l'esprit mièvre et petit du bourgeois de l'époque du bon roi Louis-Philippe.

En effet, l'activité de Philippon qui battait luimême la grosse caisse dans son orchestre du Charivari où les Daumier, Traviès et Grandville avaient les autres instruments, était un bon modèle pour !M. Langen, qui se voyait devant la tâche difficile de réunir un groupe d'artistes capables de mener cette lutte contre l'esprit autoritaire.

Il est très intéressant d'étudier comment deux situations semblables ont amené des résultats semblables et cependant très différents. Ce qui faisait la force du Charivari et de la Caricature, c'est que les collaborateurs n'étaient pas seulement des gens

d'esprit, mais aussi de vrais artistes. Cette dernière qualité donne à cette satire d'une époque passée une valeur générale et humaine. Les lithographies d'un Daumier ne sont pas des actualités ; elles sont imprégnées de cet élément éternel qui est caractéristique de toute véritable œu\Te d'art. Cette œuvre restera grande et belle même si personne n'en comprend plus les légendes. De même le Siniplicissimus a su dépasser ses prédécesseurs comme le Kladderadatsch, le vieux journal satirique de Berlin,

qui saisisse la vie quotidienne en son vit. Dans ce dernier genre, le Siniplicissimus a produit des merveilles : il suffit de nommer les scènes de la vie bourgeoise de Heine qui seront toujours un document de premier ordre pour tout ce que la civilisation de nos jours a produit de ridicule. C'est cette lutte contre le bourgeois qui est précisément la grande force du Siniplicissimus. dont la satire politique doit manquer forcément de cette haine farouche, de cette allure macabre et grandiose qui vit dans

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