LA VISITE A SAINT-GERMAIN
A ce moment, la France était dans tout son éclat ; eUe venait de signer la paix glorieuse des Pyrénées ; le mouvement intellectuel, la passion des grands collectionneurs, l'amour des grandes constructions l'enrichissaient de trésors artistiques. Les grandes collections comme celles de Sublet des Noyers, de Mazarin, de Chantelou, de Jabach, du duc de Richelieu, reflétaient un goût presque exclusif pourl'art italien. Toutefois, un parti se précisait hostile à l'artiste ultramontain, et comprenant Le Vau, Perrault, le maréchal de Grammont et Le Brun. Quant au cavalier lui-même, il se présentait sous un jour favorable ; petit, bien proportionné, un visage d'aigle, une mémoire précise, un jugement sain, une imagination vive, une conversation facile et alimentée surtout d'anecdotes sur les peintres italiens de la grande époque. A Saint-Germain, il fut reçu avec admiration par le roi et sa cour. Mais dès la première entrevue, il déplut à quelques-uns par sa faconde ; comme il parlait de ses projets, il se tourna vers l'entourage royal, et prononça cette parole d'un goût douteux : « Qu'on ne me parle de rien qui soit petit ».
Dès le début, il se mit au travail avec ardeur ; dans son particulier, il se rendait chaque jour à l'église, visitait les monuments parisiens en compagnie de Chantelou, et le soir, réunissait ses amis italiens en conversations animées. Il s'accoutumait rapidement aux vins français, et chargeait un des siens, Scarlatti, de monter une faction rigoureuse à l'entrée de ses cuisines. Dès le 20 juin, il allait à Saint-Germain communiquer ses nouveaux plans ; le roi lui dit : « J'avais une grande idée de votre talent ; vous l'avez encore dépassée ». Il lui commanda son buste, pour lequel Le Bernin demanda 20 séances de 2 heures, afin de le terminer avant octobre. "
LA VIE DU BERNIN A PARIS ET l'OPINION PUBLIQUE. LE PROJET DU LOUVRE.
Sur le plan du 20 juin, l'artiste avait conçu pour l'entrée une allégorie : « un écueil servait de base à l'édifice ; au-dessus, sur les côtés de la porte principale, deux statues d'Hercule semblaient garder le monument ; Rossi explique qu'Hercule représente le courage, le rocher, l'effort ; quiconque désire arriver à cette royale demeure doit passer par le courage et l'effort. Au-dessus du rocher, un ordre en lx)ssage; puis huit colonnes corinthiennes, au pavillon saillant du milieu ; les deux bâtiments rentrants rejoignant les pavillons d'angle sont ornés de pilastres. Le tout est surmonté d'une corniche avec balustrade et statues ».
Le Bernin prêtait aux critiques par son attitude. Grisé par les honneurs, il n'avait d'éloges, dans ses visites à travers Paris, que pour les œuvres italiennes, trouvait le dôme du Val-de-Grâce trop petit, etc. Anne d'Autriche lui commandait, pour cette église, un autel dont il exécutait une esquisse. Le 5 juillet, Rossi terminait le dessin de la façade tournée vers les Tuileries. Colbert s'en déclarait satisfait. Le roi faisait promettre au cavalier de s'occuper, dès son retour à Rome, des jeunes sculpteurs français ; enfin, l'artistes'attaquait au marbre, pour l'exécution du buste royal. Le 12 juillet, on communiquait à Saint-Germain le dessin de l'intérieur de la cour du Louvre, avec des modifications de la façade tournée vers la rivière, pour l'adapter à la façade principale. Le 15 juillet, Colbert venait demander à l'artiste un garde-meuble, en réalité pour ménager la place Saint-Germain-l'Auxerrois ; Le Bernin proposait alors une rue entre l'église et le palais, deux côtés de la place en portion de cercle, sur le modèle de la place Saint-Pierre ; les logis circulaires seraient utilisés par des corps de garde, avec des portiques assez bas pour ménager la perspective. Entre temps, le buste avançait, et De Lionne, Colbert et le duc de Créquy, le marquis de
Bellefonds venaient souvent le von- dans l'atelier du Bernin. L'artiste continuait ses visites quotidiennes : les Gobelins. Saint-Cloud, le Temple, la galerie de Jabach que la malveillance de Lebrun lui a\-ait longtemps fermée. Le soir, il réunissait ses amis, critiquant l'architecture française, se plaignant de son isolement, et semblant accorder une grâce en restant en France. Ses ennemis exploitaient la situation. Le Vau poussait l'audace jusqu'à proposer de garder l'ancien Louvre comme logement des grands seigneurs ; on aurait construit un palais vers la cour des cuisines, agrémenté de jardins jusqu'aux Tuileries ; Colbert, de son côté, craignait pour les constructions entre le palais et Saint-Germain. Le désaccord s'accentuait entre le ministre, préoccupé de précision, et l'artiste, peu soucieux des détails. Enfin, le plan du Bernin était approuvé, tel qu'on peut le voir dans Blondel, Architecture française, livre YI, tfi i, pi. 3, 8, 12, 15.