JEUNESSE ET VIEILLESSE
ou unagmes, jjuisqu'on dédaignait les aspects merveilleux qu'elle a créés pour ne donner d'imi^ortance qu'aux commentaires et aux interi^rétations par elle suscités.
De nouveau, les peintres vivaient plus par la pensée que par les yeux. Certes, il ne faut pas songer à chasser de l'art la j^ensée qui finalement est son but. Mais la peinture ne doit point avoir la jjensée pour sujet : elle doit la servir en ennoblis.sant, en magnifiant toutes les choses au milieu desquelles notre pensée vit et qui l'influencent, nous les montrer dans une atmosphère de sensibilité, d'émotion. La vue de la Joconde ins]iirc un monde d'idées sans qu'une idée ait été son sujet; et le troublant Penseur de Kodin n'est qu'une belle et puissante figure humaine au rythme émouvant.
Je ne crois pas que les jeunes peintres qu i, depuis quelques années, se sont groupés au .Sî7/o» se soient dit tout cela. Mais instinctivement ils ont réagi comme avaient réagi il y a quarante ans les paysagistes de Tervueren et un peu plus tard la plupart des artistes belges. Ils ont compris qu'un danger les guettait, que pour faire de l'art émouvant, quels que fussent leurs intentions et leurs sujets, ils devaient tout d'abord faire de l'art robuste, de l'art viril au.x complètes étreintes, que l'on ne peint pas des frissons mais ce qui provoque et ce qui subit les frissons. Comme ils étaient très jeunes, très inexpérimentés, les premières manifestations de ces nouveaux venus : Alfred Bastien, Maurice Blieck, Smeers.Wagemans, furent outrancières, dépassèrent le but ; ils confondirent la vigueur avec la brutalité et on put les accuser de manquer de goût.
Mais, tout en restant fidèles à leur conception, et en travaillant avec un bel enthousiasme, ils acquirent plus de jugement, plus de modération, comprirent que l'élégance n'est pas méprisable, que la grâce peut ne pas être du maniérisme, que l'une et l'autre peuvent parfaitement s'allier à la
Cîichè Beckcr.
force. D'année en année, leurs expositions marquaient davantage l'épanouissement et l'équilibre raffermi de nombreux talents. Et celle de cette année est tout à fait remarquable.
Il convient de citer notamment l'envoi de M.Swyncop : des portraits d'une couleur chatoyante et distinguée, peints en une matière savoureuse, des coins de ville, de fleuve, et ces deux figures délicieuses de délicatesse nerveuse : Jeunesse et Vieillesse ; l'envoi de M. Armand Apol, un coloriste ardent qui revêt de splendeur de tristes coins de
canaux ; MM. Smeers et Wagemans, avec des portraits de grande allure et de fines notations de lumière; M. Laudy, avec des portraits impérieux; M. Pinot, avec des fleurs subtilement et puissamment peintes et une lumineuse Marée basse ; M. Lefebvre, avec des nus étonnamment serrés et éclatants, MM. Haustraete, Godfrinon, Amédée DeGreef, Tordeur, Van den Brugge, Deglume, Bouy, Bulens, Victor Mignot, M"" Brohée ; et les sculpteurs de Haen, Puttemans, Mascré et Gilbert.
Gustave Vanzype.
Les Théâtres
Vaudeville : La Marche Nuptiale, quatre actes de M. Henry Bataille. — Renaissance : Bertrade, quatre actes de M. Jules Lemaître. — Théâtre Molière : Fred, trois actes de MM. Auguste Germain et Trébor. — Théâtre Sarah-Bernhardt : Pour la Couronne, cinq actes en vers de M. François Coppée.
La Marche Nuptiale est l'histoire d'une jeune fille de bonne famille, M"= Grâce de Plessans, provinciale et catholique, qui, un beau matin, s'en est allée avec son professeur de piano. Il parait que ces choses-là, en province, ne sont pas du tout étonnantes. A Paris, elles saisissent d'abord. C'est précisément l'impression de Suzanne Lechâtelier, amie de couvent de Grâce de Plessans, chez laquelle celle-ci débarque, avec son pianiste embourbé. Suzanne, cependant, est charitable. Elle décide son mari, gros raffineur — que les krachs récents ont fort heureusement épargné — à caser le piteux séducteur. Le gros raffineur en profite pour essayer de courtiser Grâce. Celle-ci le remet à sa place, dans une scène tout à fait supérieure. Elle aime son pianiste, cette enfant. Sa joie ne connaît pas de bornes lorsque, dans leur chambre d'hôtel, on apporte un Ehrard. Quelle extase ! Ils jouent tous deux, à quatre mains, la Marche Nuptiale de Mendelssohn. Tout cela est joli tout à fait. Et quand, à la fin du second acte, le malheureux artiste avoue qu'il a pris deux cents francs à la caisse pour payer la location du piano. Grâce reçoit le coup crânement, avec douceur et avec noblesse. C'est quelqu'un, il n'y a pas à dire. Cette jeune fille à l'âme d'Eloa.
Par malheur, tout se gâte au troisième acte. Grâce s'est laissé inviter chez les Lechâtelier, en vacances. C'est un premier manque de tact. Elle porte de trop belles robes, et un faux nom... Quelle étrange his-
toire ! Elle boit du Champagne, elle valse, et elle écoute les confidences de demoiselles du corps de ballet. Elle se laisse faire la cour par ce plat don Juan de raffineur, malgré les larmes de son amie... Ah ! quelle déception est la nôtre ! Tout est perdu en un clin d'œil.
Le quatrième acte, plus net, ne dissipe pas ce malaise. Nous y voyons Grâce devant son pianiste, atterrée, menacée par surcroît d'une maternité future. Roger Lechâtelier vient la relancer. Il lui offre le grand jeu, le départ. Ce personnage nous dégoûte, et nous ne comprenons même pas que Grâce en paraisse troublée. Elle se tue, en fin de compte. Elle fait bien. Mais nous qui, d'après le début, attendions un exemple héroïque de dévouement aventureux ! Nous sommes déconcertés, voilà. Et je crois que ce n'est pas notre faute.
La grosse erreur de cette pièce est qu'elle manque de logique apparente. Elle pourrait se justifier, sans doute. On peut toujours tout justifier. Mais le fait brutal qui subsiste est celui-ci : les deux derniers actes ne sortent pas des deux premiers. Alors, ce n'est plus une pièce. C'est une donnée de roman. Et, comme elle a les défauts d'un livre, elle en a aussi les qualités. Il est impossible de mettre plus de poésie dans les détails, dans l'atmosphère, dans la langue. Ce sont prouesses où Henry Bataille a coutume de triompher. Mais en outre, dans Maman Colibri, il nous donnait une œuvre forte et viable d'un bout à l'autre. Celle-ci, à mon sens, ne l'est point. C'est une erreur. Cela arrive. Et c'est sans la moindre importance. L'auteur a beaucoup de talent.
La Renaissance nous a offert un spectacle du vieux répertoire, quelque chose comme une réplique au fameux Gendre de M. Poirier. Ici, c'est le noble
qui est ruiné, et c'est le parvenu qui épouse, jxirdon ! qui prétend épouser. Afin de moderniser ce thème, Jules Lemaître l'a poussé au noir. Il a fait de ses personnages de rares crapules, excusez le mot. Ils rivalisent de bassesse. Tous deu.x, le noble et le parvenu, s'acharnent à faire accepter leur combinaison matrimoniale d'une pauvre petite fille amoureuse d'un bon hobereau... Je ne vous cacherai pas plus longtemps que cette histoire, assez répugnante, est, par surcroît, sans intérêt. Tous ces gens-là ne vivent pas, ce sont fantoches de théâtre. Et je ne me sens pas le courage de les discuter longuement. Il paraît que, pour monter cette pièce, M. Guitry a sacrifié le Coup d'aile, de François de Curcl, que naguère il nous annonça avec épithètcs pompeuses. J'ignore ce que vaut ce Cotip d'aile. Je suis sûr que, même manqué, il eût offert à ses interprètes le réconfort de quelque gloire. Ce n'est pas le cas de Berlrade.
Louons le Théâtre Molière. II tente, dans un quartier ingrat, des innovations courageuses. Il joue du classique le dimanche. Et les pièces qu'il joue sur semaine valent bien celles du boulevard. Fred, en effet, je vous assure, est une gentille comédie. Mon
Dieu, cela ne casse rien. C'est l'histoire connue d'un jeune homme, ballotté, aux belles années, entre le demi-monde et le monde, entre la fête et le pot-aufeu, avec fausses ruptures, folies, etc., etc. .Alais il y a de fort jolies scènes, c'est agréablement joué, et le dénouement est cordial. C'est une soirée supportable.
Et l'on peut bien en dire autant — bien que le genre soit inverse — de la reprise de Pour la Couronne, mélodrame assez ingénieux, ma foi, poncif, éloquent et sonore. Il y a là des choses terribles et des aphorismes hautains. C'est de l'Ambigu littéraire. Le public s'y plaira, c'est probable, en attendant que la fée du logis revienne des lointaines contrées où elle charme les barbares, et fait dételer son carrosse par des Portugais en délire et des peuples en pâmoison...
Gabriel Trarieu.\.
P. -S. — On re])rend l'Alsace chaque soir au théâtre de la Gaîté. Des Oberlé de M. Bazin, qui sont un roman assez faible, M. Haraucourt a tiré une pièce assez forte, mais grise. Attendons, espérons Chantecler !
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Chronique Musicale
TVEpuis la réouverture de ses concerts, M. Camille ^^ Chevillard. le remarquable chef d'orchestre, a donné chaque dimanche à ses habitués une première audition. C'est M. Claude Debussy qui a ouvert le feu avec trois petits tableaux symphoniques intitulés : la Mer. L'œuvre nouvelle du triomphant auteur de Pelléas et Mélisandre n'a peut-être pas rencontré la même faveur que ses compositions précédentes. En lisant ce titre : la Mer, chacun s'était attendu à des effets de puissance et de grandeur tels qu'en comportait le sujet traité. Au lieu de cela, j\I. Debussy nous a donné des morceaux peu développés, écrits avec une souplesse de main extraordinaire, pleins de détails exquis et amusants, mais ne procurant qu'une très faible idée de l'immensité et de l'infini. Le Jeu de vagues est la partie qui a été le plus unanimement goûtée, surtout pour son orchestration vraiment éblouissante.
Ce n'est pas précisément par des qualités de facture que se distinguent les fragments de M. Pierre Kunc, intitulés : l'Eté pastoral. Non que ces fragments soient mal écrits, mais le métier n'est ici
que qualité secondaire, tandis que l'impression de la nature qui se dégage des pages du jeune compositeur, est absolument charmante. C'est juvénil et non dépourvu de promesses.
Des promesses ? Il y en a en nombre considérable dans la Chevauchée de la Chimère, de M. Gaston Carraud, et mieux, il y a surtout un acquis énorme. Ici, en effet, nous nous trouvons en présence d'une page de maître, clairement conçue, logiquement déduite, merveilleusement écrite, rehaussée d'un sentiment réel et d'une instrumentation remarquable. Oh ! la jolie fin qui s'envole et se perd dans le Rêve déçu!.. M. Carraud est vraiment un poète doublé d'un musicien de race.
Quant à la légende finlandaise de M. Silesius : le Cygne du Tuorrela, c'est une page qui ne manque pas d'émotion mais dont la longueur engendre une monotonie regrettable.
Les concerts du Châtelet n'ayant encore donné aucune nouveauté au moment où j'écris cet article, je préfère vous parler, sans plus attendre, du poème symphonique de M. Edmond Malherbe, couronné
au concours de l'Opéra et exécuté le soir de la reprise du Freischiitz. Ce poème offre ceci de particulier, c'est que. non seulement il a été inspiré par le tableau de Paul Baudry mais encore il vise à reproduire musicalement les personnages, la ligne, la couleur de ce tableau. Jamais je ne suivrai mon ami Malherbe dans cette voie que je trouve antimusicale au possible. Si une peinture est réellement belle, elle n'a que faire de la langue des sons pour être admirée; et quant à la musique, sa richesse est assez grande pour qu'elle puisse se suffire à elle-même. Dès le début de la partition du jeune compositeur, début où il y a pourtant de si jolies sonorités, l'inconvénient du système se fait jour. En effet, pour donner une vue d'ensemble du chefd'œuvre de Baudry, M. Malherbe nous présente ensemble les si.\ thèmes destinés à reproduire la figure des personnages créés par le pinceau du peintre. Or, comment voulez-vous qu'au milieu de cette polyphonie, l'oreille la plus e.xercée devine la présence de ces motifs si elle n'en a pas fait la connaissance avant leur juxtaposition ? De même jiour les dimensions du morceau qui. musicalement, est beaucoup trop long et dont les développements exagérés ne s'expliquent que par le sujet pictural qu'ils cherchent à mettre en action ! LTne fois ces réserves faites, je n'ai que des éloges à adresser à cette œuvre écrite d'après le plan delà fugue et dont la rare valeur de conception et de réalisation place son auteur parmi les jeunes avec lesquels il faut compter.
Cette première audition était suivie de la représentation du chef-d'œuvre de Ch.-M. de Weber, dont l'admirable ouverture, fort bien enlevée par l'éminent orchestre de M. Taffanel, souleva des tonnerres d'applaudissements. Le reste de l'ouvrage produisit moins d'effet et cela s'explique. Le Freischiitz est un opéra-comique parfait, dont la place serait à la salle Favart et non au palais Garnier. Ici on a cru devoir alourdir l'œuvre par des allures de grand opéra et par les récitatifs de Berlioz qui, quoique habilement conçus, en faussent complètement le caractère et en dénaturent l'esprit- Je le répète, le Freischiitz est un chef-d'œuvre et quand on le voit dans n'importe quelle ville d'Allemagne on prend à ce spectacle un plaisir extrême.
A l'Opéra on n'y trouve que l'ennui ! Et pourtant Mlles Grandjean et Hatto ont de précieuses qualités et MM. Delmas et Rousselière ont bien du talent ! De plus l'ouvrage est supérieurement monté ! A vous donc de conclure !
Mais tandis que l'Opéra fait jieut-être fausse route avec une reprise pour le moins inutile, le succès vient une fois de plus de prendre le chemin du théâtre de M. Albert Carré.
Il y a quelque vingt ans parut chez l'éditeur Enoch un volume de mélodies intitulé : Chansons de Miarka. En peu de temps ces chansons devinrent très à la mode. Aussi quand leur auteur vit pour lui la possibilité d'être joué à rOpéra-Comique, pensat - il que le plus siàr moyen d' y réussir était d' écrire une partition dans laquelle le public retrouverait ses chansons favorites. Pour cela, il suffisait de recourir au joli roman de Jean Richepin : Miarka la fille à l'ourse, et d'en extraire la matière de plusieurs actes. C'est ce qu'il fit avec l'aide du grand poète de la Chanson des gueux. Le malheur est que, malgré .son admirable talent, M. Richepin n'ait pu trouver de pièce là où il n'y en avait pas et qu'il ait dû .se contenter d'offrir à son collaborateur plusieurs tableau.x supérieurement écrits, avec de séduisants hors-d'œuvre mais dénués presque totalement d'intérêt dramatique.
Il est vrai que les auteurs n'ont pas cherché à nous donner le change. Aussi dès que je me fus rendu compte de leur parti pris, ai-je tâché de me figurer que j'assistais à unesortedeconcert en action et me suis-je laissé charmer par les jolies musiques qui composent la partition de Miarka / Et delasorte je vous assure qu'on peut trouver un plaisir très grand à cette audition, car tout d'abord les chan.sons de M. Georges sont exquises de sincérité et de sentiment, avec leurs accompagnements d'orchestre habiles et délicieux au possible. Et puis les scènes qui les séparent, les récits qui les amènent, les danses qui les encadrent — oh ! la captivante et pittoresque scène du rêve de Miarka ! — tout cela est d'un musicien charmant et pour lequel notre art a bien peu de secrets.
Quel dommage, qu'à part dans une ou deu.x scènes, M. Alexandre Georges ne se soit point servi de ses chansons — l'ouvrage en contient quatorze ! — pour en extraire la moelle et en créer, par des développements symphoniques, l'ambiance de sa partition ! Mais à quoi bon ces desiderata puisque le succès a dépassé l'espoir des plus optimistes ? Il est vrai que la pièce est admirablement montée et que le magicien qui s'appelle Albert Carré n'a jamais fait mieux comme mise en scène. C'est du très grand art. L'interprétation mérite aussi de vifs éloges, principalement en ce qui concerne M'"'^ Marguerite Carré, Miarka, idéale de beauté, d'attitudes, de charme, de voix, de talent, en un mot : M'"'^ Héglon, magnifique de ligne et d'autorité, et M. Jean Perler, artiste consommé. Je n'oublierai ni le grand peintre Jusseaume, ni M. Vizentini, et quant aux chœurs et à l'orchestre ils furent superbes sous la direction du maitre Alexandre Luigini.
Fernaxd Le Borne.
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