SIR HENRY RAEBURN
l'ORTRAlT DE MUS MACHONICHIE l-T DE SON KILS
au-dessus du désert sans ombre, >■ dit-il en une de ses lettres, et, sauf avec les Ceiitaiircs.ses. qui se trouvaient dans la collection d'Alexandre Dumas fils, il n'a pas l'ait d'infidélité- à l'Orient; il v demeure absolument original; sa palette est d'un ralliné; sa passion pour le cheval arabe convient bien à son e'iégance de tempérament. C'est avec Fromentin spécialement qu'il faut visiter ces pays enchanteurs ; il vous en communique la vision exacte, tout en exprimant la poésie de l'atmosphère, la splendeur implacable du soleil; on se souvient de ces toiles revues à une exposition posiliinne à l'école des Beaux-Arts, les (larges Je Li Cliiffa, l' lùilerrement maure, les Marehands de FAghaiiat. la Chasse au faueon. la l'diilasia, le Coup de veiii dans les plaines de l'Alfa, les Oulad-Xaj-ls, etc.. sont lui enchantement dont les orientalistes actuels, plus esclaves du motil.de l'actualité, ne nous donnent pas plus l'équivalence de synthèse qu'il ne nous en montrent l'atmosphère luminetise.
" Ma pensée constante était que ma plume n'eut pas trop l'air d'un pinceau chargé d'huile, et que ma palette n'éclaboussât pas trop souvent mon écriture. " Et quelques lignes auparavant : ■< .l'en conclus avec la plus vive satisfaction que j'avais en main deux instruments distincts. Il y avait lieu de partager ce qui convenait à l'un, ce qui convenait à l'autre. Je le fis. Le lot du peintre était forcément si réduit que celui de l'écrivain me parut immense, .le me promis seulement de 'ne pas me tromper d'outil en changeant de métier. >■ L'erreur ne s'est pas produite, mais les deux personnalités se valent; tandis que, pour se remémorer ses tableaux, il faudrait visiter le musée de la Rochelle, les galeries de Mme de Rothschild, de Mme de Cassin, d'Antony Roux, etc., sans compter les collections d'.-\mérique, pour les livres il est plus facile de préciser un jugement; on les a sous la main, les pages splendides, l'àme du disparu en émane comme un parfum lointain que le temps n'a pas atténué.
L'Orient, il l'a peint et il l'a deciit : l'Klé dans le Sahara et le Saliel, le premier surtout, sont de véritables jovaux d'anthologie; c'est à ce propos que George Sand, qui ne le connaissait pas. lui écrit : " La rencontre de la tribu est un chef-d'(einre. C'est de la peinture de maître et, bien qu'il n'y ait aucun événement dans ce vovage, on le tait avec vous, avec la passion d'artiste que vous v mettez. Et une passit>n sage, toujours dans le vrai, dans le goût, dans le simple et le sincère. .le crois que vous
ne vous doutez pas du talent que vous avez "
L'émotion qu'il ressentait devant les spectacles de la nature, il la retrouvait aussi vive devant les manifestations de l'art, et, sachant écrire, voulant aussi afrirmer certaines vérités de critique, il publia les Maîtres d'autrefois, pèlerinage en Belgique et en Hollande. Et avec lui nous stationnons respectueux devant Rubens, Van Dvck, Rtivsdael, Franz Hais, Rembrandt, malgré que pour ce dernier il soit d'ime sévérité incompréhensible. Ce volume devait être continué par d'autres, Eugène Fromentin voulait faire l'Italie, puis la France : » celui-ci, disait-il, quand je serai vieux, je ne peux pas parler des contem-
poniins lam que je serai inililam nioi-nicmc ".
Douiiiiiquc. qui parm en 1S1J2, est un roman mclc de beaucoup d'autobiographie, une histoire d'amour chaste, une sorte de Lys dans la vallcc, que l'aïueur a iuL;é lui-même dans tme de
ses lettres à George Sand : •< l'ai voulu me
plaire, m'émouvoir encore avec des souvenirs, retrouver ma jeunesse à mesure que je m'en éloigne, et exprimer sous forme de livre une bonnepartie de moi, la meilleure, qui ne trouvera jamais place dans les tableaux. Le livre, en tant que livre, est un embryon, je le sens très bien.... » Il est injuste dans son appréciation, ou trop modeste : cet amour blanc mérite d'être en bonne place sur le rayon de la bibliothèque rJservé à la psychologie sentimentale. Des manuscrits sont restes inachevés : Uji Séjour à l'ile de lie, ini l'oyage en Egypte datant de décembre i8()i|.
Personnalité complexe en apparence, mais cependant d'une unité absolue, le peintre et l'écrivain s'égalent par les mêmes mérites, Eugène F'romeniin fut lui maître aussi bien par le pinceau que par la plume.
L'Kcolc anf^laise au Musée du Louvre. -- L'aventure de Bagatelle, qui (lu si éphémère, aura servi néanmoins à faire entrer dans nos collections nationales, grâce à la générosité d'un grand collectionneur dont l'anonymat est une discrétion inutile, deux très intéressantes peintures anglaises ; le don est d'autant plus précieux que, malgré l'entente cordiale, l'art d'outre-Manche est très peu représenté au Louvre. Cette parcimonie apparaît regrettable; il serait temps de réparer cette injustice : le public et les artistes auraient plaisir à admirer chez nous des Hogarth, des Reynolds, des Gainsborough, des Turner, des Wilkie, des Collins, des Leslie
(,)ue possédons-nous, en etl'et,de nos yoisins? L'énumération en sera faite rapidement : un portrait d'homme de Romney, le délicieux féministe; un William Beechev; deux Henry Raeburn, dont un, l'Invalide de la Marine, est plus que douteux, dont le portrait en blanc d'Anna More: un Hoppner, un John Opie; la Halle de Georges Morland; deux Lawrence, plusieurs Constable, le Cottage, l'Are-
en-ciel, le Moulin, la Haie de W'ej-nioulh, un chef-d'œuvre; puis lui Muiready, et enlin des Bonington. C'est tout, et c'est peu.
Tandis que sont représentées au Lfuivre : l'école flamande par .lan van E\ck, Mcmling, Breughel, Rubens, Van Dyck, .lordaens, Teniers Huysmans; l'école hollandaise par .Xnionis Moor, Fran/. Hais, Rembrandt, Gérard Dow, Van Ostade, Potter, Cuyp, Ruysdael, Hobbema, Jan Steen, Metsu, l'ieter de Hooch, etc.; l'école allemande par Durer, Cranach, Holbein; l'école espagnole par le Greco, Ribera, Zurbaran, Vélasquez, Murillo, Goya : l'école anglaise, on l'a vu par la courte énumération ci-dessus, tient une très petite place. Et encore il est bon d'ajouter que Constable seul est représenté par une œuvre de premier ordre.
Et cependant notre sympathie atavique nous porte vers elle. Le xvni'siècle avec sa gracieuseté, son élégance, sa jolie compréhension delà femme
.lOHX HOPPNER — poRTR.vns
son cfflorescence parfois mignarde mais exquisement coquette de beauté et de jeunesse, son charme inoubliable, nous le retrouvons dans Reynolds, Gainsborough, Lawrence, Romney ; pour le paysage, que la pléiade de i83oa élevé si haut, l'influence de Constable ne peut être niée, et celle de Turner aussi se devine chez bien des peintres français.
A condition de mettre du discernement dans les achats, — aussi bien pour la valeur artistique que pour la valeur marchande, — il v a là pour le musée du Louvre une orientation à suivre;
les collections publiques doivent être des possibilités d'éducation artistique, et, comme on l'a fait pour certaines écoles étrangères, il faudrait grouper des spécimens plus nombreux et plus caractéristiques de l'école anglaise. Le concours des amateurs est assuré, l'exemple a été donné par M. Groult.
11 est juste de dire, mais cette constatation n'a rien de consolant, que l'école de peinture française est encore moins bien représentée à la National Gallcry et à Teate Gallery que rÉcole anglaise au Louvre et au Luxembourg.
Matrici: Giillemot.
lOSHLA REYXOLDS — poinRArr
[Legs de la Princesse Matliildc)
LE RETABLE DE BOULBON Acquis pour la sommf Je looooo francs par la Sociétc Jfs Amis Jii Louvre el offert par elle à ce Musée.
Le J^etabte de Boutbon au Louvre
1> oui.BON est un village des Bouches-du-Rhône, ^"^ non loin de Tarascon ; son église possédait un retable, et ce retable tombait en loques faute d'argent pour le restaurer. C'était là cependant une œuvre capitale, dont la parenté avec les peintures de la région avignonnaise n'était guère douteuse. Oublié dans un coin, méconnu, il avait échappé aux baptêmes forcés du célèbre Alfred Michiels, et s'il passait pour flamand, c'était sans conviction qu'on lui accordait cette illustre origine. Un très fin connaisseur de nos amis, guidé par M. l'abbé Requin, avait fait le pèlerinage ; il en était revenu émerveillé. C'était une ruine, mais une ruine splendide, une épave incomparable que nous devions amener à l'Exposition des Primitifs. Nous l'allions faire quand une photographie a.ssez médiocre fut présentée, qui nous effraya. Ce que la photographie avait surtout détaillé, c'étaient les tares, les épaisseurs de poussière, les éclats enlevés dans les fonds. II eût fallu un trai-
tement, et nous étions pris de court. L'reuvre vint néanmoins, elle ne fut pas exposée, mais les amoureux de ces choses la purent examiner. Tous eurent le sentiment d'être en présence d'un chefd'œuvre.
Par un heureux hasard, les parties les plus importantes du Retable n'avaient point souffert. Des quatre personnages représentés, du paysage de fond, rien n'avait disparu. Une sorte de béton aggloméré, fait de crasse et d'humidité, enlevait tout éclat à l'or des nimbes et aux tons des chairs. Au revers, les planchas disjointes du noyer employé, avaient, en se .séparant, déchiré la toile de suture mise par le peintre sur las raccords, et bâillaient lamentablement. Lorsque, après examen minutieux, on eut acquis la conviction que ces blessures n'étaient point mortelles, que nul organe essentiel n'avait été sérieu.sement touché, que tout le mal se résumait en éraflures, plutôt localisées aux endroits accessoires, on décida la répa-
ration et la consolidation. <3n le fit d'autant plus \-olontiers, que le conseil de fabrique de Boulbon, impuissant à sauver son malade, nous l'abandonnait moyennant un prix raisonnable. Comme, au fur et à mesure de l'examen, l'opinion s'éclairait davantage, que l'on ne pouvait plus douter de l'importance du monument, le Comité de l'Exposition l'offrit au Louvre qui s'empressa de l'accepter. Celui-là aura du moins la vie sauve, et si les tableaux d'Avignon et de Villeneuve viennent à s'effondrer comme on le peut prévoir, il restera cette trace d'une école glorieuse, d'une époque d'art incomparable, de ce xV siècle avignonnais dont la réputation s'en va grandissant d'heure en
heure.
Le Retable de Boulbon a donc été accroché au réouvre ces temps derniers, en même temps qu'on inaugurait le Mastaba égyptien mais avec moins de bruit. On le plaça entre deux fenêtres, à contrejour, ce qui est, à tout prendre, un meilleur emplacement que celui de Boulbon récemment quitté par lui. Peut-être voulait-on dissimuler ce qu'un nettoyage récent mettait de trop neuf sur la ci-devant ruine. Craignait-on de paraître imiter les Allemands, qui avaient fait reluire V Etienne Chevalier de Fouquet de la façon que l'on sait ? On s'exagérait. Un tableau simplement lavé, repris, reverni, ne conserve que peu de temps son air requinqué et sn'upeux. Dans l'espèce, il ne pouvait en être autrement à peine de tout perdre, et c'eût été d'autant plus dommage que les Ifgures sont indenme.s. Peu importe donc (ju'une brique ait été ajoutée au fond, qu'un morceau de colonne ait été rejn-is, qu'un seau de métal ait retrouvé l'un de ses pieds. Le Père Eternel, le Christ, le saint présentateur et le donateur sont ce qu'ils étaient au xv" siècle ; ils restent les seuls éléments de discussion souhaitables : tout est donc pour le mieux.
En considérant le prêtre agenouillé que présente un saint évêque. on ne peut douter de son importance dans la commande du tableau. Suivant les usages des clients avignonnais, aussi soupçonneux que des Normands, un contrat avait dû intervenir entre le finaud compère et le peintre, afin de ne rien abandonner au caprice de l'artiste. Un notaire enregistrait le prix-fait comportant la disposition future de l'œuvre, la qualité des couleurs à employer, le temps accordé au peintre pour la mener à bien, et le bois sur lequel on opérerait. Généralement les méridionaux employaient le noyer, ce que nous retrouvons au Triomphe de la Vierçie d'Enguerrand Charton. du Musée de Villenenve-lez-Avignon, ainsi qu'à la Pietà récemment acquise ])ar le Louvre ; c'est sur du noyer qu'est exécuté le Rcialile dont nous nous occupons.
Les gens du Nord usaient de chêne préparé d'une certaine manière, et qu'on nommait du « bois d'Irlande », fût-il d'Amiens ou de Paris. L'essence du panneau n'est donc pas un élément de discussion si négligeable ; il est une présomption à tout le moins '.
Suivant toute apparence, la commande du Retable de Boulbon avait été traitée devant un notaire, on y devait lire dans un latin macaronique, où le praticien s'aidait parfois de mots français, qu'un tel prêtre, curé de telle paroisse, faisait e.xécuter par le maître peintre X iinum retabulum sive retaule de faste niicis un retable de bois de noyer, de tant de palmes de haut sur tant de large. Et le peintre y représenterait en bonnes couleurs, en fin azur et à huile, or fin et requis, une image dans la forme qui s'ensuit.
« Premièrement Notre-Seigneur en Pitié sortant de son sépulcre ' auquel Dieu le Père souffle l'Esprit : il y aura, au milieu, une colombe en forme de Saint-Esprit joignant le Père au Fils par ses ailes éployées. Et sera la scène dans un tombeau, en manière de maison, avec à l'entour les instruments de la Passion de Notre Seigneur, peints au naturel. Et sera à la droite de Notre-Seigneur audessous d'une fenêtre où est aperçu Dieu le Père, la représentation d'un priant à genoux, adorant le Sauveur les mains jointes, lequel sera vêtu d'un surjilis et aura en le bras droit un manipule. A son côté, et le présentant, sera montré saint Agricol en évêque, tenant une croix en forme de crosse, et posant la main sur la tête dudit priant, lequel dit priant sera fait à la ressemblance et portraiture dudit prêtre donateur, stipulant comme dessus. Entre une porte ouverte et le donateur, sera représentée une ville avec ses manants et habitants, et en haut de la dite ville une église de la forme de celle dont est curé ledit stipulant. »
Si jamais M. l'abbé Requin découvre le « prixfait 11 du Retable de Boulbon, comme il l'espère, je ne crois pas qu'il ait chose à ajouter à la description ci-dessus, sinon — et ceci en vaut la peine — le nom du donateur et celui du peintre. Peutêtre aussi nous dira-t-il que le Retable était destiné à une autre église que celle de Boulbon où il a été trouvé ">. Sa découverte pourra, de plus, nous
1. D.ms les priN-l.iits publiés p.ir M. l'abbC- Requin, le iio\er est presque toujours stipulé dans les conventions. Cf. Doiiiiiieiils inédils siiy les PcDitia, pcinti a venicrs cl eiiliiiiiiih-iirs il'Avi'i'iwii au iiiiiii'icine fià'Ic. p.ir l'.ibbé l^equin. f'.uis. Pion, uS.Sc), in-iS.
2. On nomme i;énér,ilenient ce thème représeiit.itif un " Homme de douleurs ».
5. t)n croit en ce moment que le tableau dut être commandé par le premier curé de Saint-.\gricol en 1.454. .Mais ce n'est qu'une simple supposition.
Musée de Viitciietive'lez-Avtgnon,