LA PI ETA
renseigner sur une petite particularité de l'œuvre qui n'est pas sans poser un autre problème.
Que peut être un signe en forme de besicles fait de trois cercles ou annelets superposés, aperçus, à gauche dans le bas, au-dessous du donateur, et à droite, près de la colonne ? Ce dernier signe est accompagné d'une petite cigogne très habilement peinte, laquelle a été placée, bien postérieurement, sur un blason timbré d'une mitre, derrière le donateur. Je dis une cigogne, mais l'oiseau peut être au.ssi un héron ou la grue que portent dans leur blason certaines familles, telles les de Gruères, de Piémont, ou les Gruel ' . Cet oiseau semble indépendant des besicles dont nous parlions et qu'on avait pensé être la représentation de trois monts sur lesquels eût été perchée la petite cigogne. Ce qui empêcherait de reconnaître des besicles, c'est que ces ronds sont en somme des demi-cercles comme on peut le voir. ^L de Mély qui recherche depuis quelque temps les signatures d'artistes, in-
I. Cet oiseau, outre le héron, la grue, la cigogne, peut très bien représenter un chevalier, ou tout autre échassier ou oiseau d'eau, te! le butor, armes de la famille Bevereau qui avait un butor sur son blason.
cline dans le sens d'un sigle. La cigogne lui laisse entrevoir un peintre Cigoine, Cigongne ou Ciconia '. La cause reste pendante, mais j'avoue ne pas croire à une mention de peintre. Le plus ordinairement ces indications visaient le donateur, et c'est en ne tenant pas compte de cette loi générale, que IL Bancel avait été conduit à attribuer au peintre Perréal un tableau flamand aujourd'hui au Louvre. Le nom attendu par M. de Mély ne se retrouve d'aOleurs pas dans les artistes du XV siècle.
En résumé, nous ne savons pas encore, et nous ne saurons peut-être jamais, ni où, ni quaird, ni pourquoi, ni par qui fut e.xécuté le Retable de l'église de Boulbon, offert au Louvre par le Comité des Primitifs français. On se contente, pour le moment, d'y reconnaître la marque d'un art très supérieur, d'un naturalisme ému et digne, un peu sévère, définitif et naïf cependant, puisque, pour montrer l'excellence de Dieu le Père, l'artiste a cru devoir forcer les proportions de la tête. Mais, à première vue, les concordances de ce
I. Ce pourrait être Segond, Segoind, ou même Cicon, et Sigonge.
morceau magistral avec le Triomphe de la ]'iei'ge d'Enguerrand Charton et la Pictà, toutes deux trouvées à Villeneuve-lez-Avignon, s'affirment très nettement. Le Christ du Retable de Boulbon a été pris sur le même modèle que l'admirable figure du Christ mort dans la Pietà. Le donateur y rappelle également le donateur de la Pietà. Avec le Triomphe de la l'ierge, dont l'artiste et le donateur nous sont connus ', les identités s'écrivent plus précises encore, comme nous l'allons dire.
Ce Triomphe de la Vierge ou la Sainte Cité est dans l'instant un étalon fixe et assuré ; j'oserais même dire qu'il n'en est guère de mieux établi dans l'histoire générale de la peinture. Sur une pièce d'archi\'cs, l'abbé Requin a débarrassé cette œuvre considérable de toutes les hypothèses saugrenues nées dans le cerveau des gens. Elle n'est plus ni de Van Eyck, ni de Jean van der Meire, ni du roi René, elle est d'un nommé Enguerrand Charton, né au diocèse de Laon, et visiblement élevé aux mêmes études que son contemporain, Jean Fouquet, sans rien des influences dites flamandes. Installée dans une petite salle obscure d'hospice, livrée un beau jour à un pauvre hère qui la voulait copier, elle a subi des lavages qui ont jirofondément altéré .ses couleurs. Elle se disjoint et s'écaille, et dans vingt ans, si l'on n'y porte remède, ce morceau capital en sera où nous avons trouvé le Retable de Boulbon.
D'aspect, on croirait à une détremjie ; en réalité, l'œuvre principale est d'huile et d'œuf. La pâleur des tons provient de l'eau de Javel. que le barbouilleur dont je parlais, a employée au lessivage des ors et des azurs. Des habitants du lieu se le rap}iellent encore brillant et tout neuf ; dans l'instant, il porte plus que son âge.
Sa composition broussailleuse et quelque peu apocalyptique est le produit de l'nnagination d'un prêtre, Jean de Montagnac. C'est lui qui a imposé au peintre ces scènes diverses et opposées, garnissant les moindres recoins. La peinture était par lui destinée à la Chartreuse de Villeneuve, où il resta jusqu'à la Révolution. Elle ne fit que deux pas de l'autel où elle était, pour gagner la salle — le grenier — où elle se disloque. Nul document com-
I. Abbc Requin I.i- TaUcjii Jii Koi Rciu' au Miiscc de l'il- Ii'iicnve-tL\-Avigiioii. Paris, Picard, 1X90, i;r. in-8. M. Requin a établi de façon péremptoirc- que ce tableau attribué à Van Eyck, à Fra Angelico et au roi René, est en réalité d'un peintre picard, Ens^uerrand Charonton ou mieux Charton, et fut peint pour le prêtre Jean de .Montagnac, à Avignon, dans l'année 14J ;.
paratif n'a donc une importance plus affirmée, ni un état civil plus en règle.
Le Triomphe de la Vierge est venu deux fois à Paris depuis 1900. Il figura au Petit-Palais lors de l'Exposition universelle ; il revint aux Primitifs, où il fut l'une des pièces les plus admirées avec la Pietà restée anonyme, et qui lui est encore supérieure.
Si donc, nous prenons le Triomphe de la Vierge comme base des recherches, si nous en étudions l'un après l'autre les détails infinis, si nous lui comparons ensuite le Retable de Boulbon, on constate des concordances qui paraissent déceler mieux que des influences d'école, ou si l'on veut, l'autorité d'un artiste sur un élève ou un conteiuporain. Prenons la figure du donateur inconnu retrouvé dans le Retable de Boulbon ; ce sera un premier élément d'expériences très appréciable. Ce personnage, habillé en curé de paroisse, avec son manipule sur le bras droit et son surplis blanc, a sûrement été dessiné par l'un des plus déterminés peintres de toutes les écoles du xv^ siècle, fussent-elles de Flandre, fussent-elles même d'Italie. Traite avec une simplicité infinie, une foi candide, un respect religieux des œuvres de nature, ce prêtre est dans sa perfection naturaliste, clans ses rudesses, dans son extase vraie, un absolu chefd'œuvre. En l'opposant à un autre prêtre, représenté à peu près dans la même attitude, dan^ la Pietà de Villeneuve, on a lieu de démêler quels étroits contacts réunissent entre eux le Retable de Boulbon et la Pietà. On dit cette dernière œuvre plus magistrale, plus espagnole de tendances, comme si l'Espagne nous révélait rien de semblable avant Velasquez ! Qu'on regarde mieux et l'on se rendra compte que du Triomphe de la Vierge à la Pietà et de la Pietà au Retable de Boulbon, trop de concordances éclatent pour être niées. Toutes les nuances, les différences d'aspect sont bien plus dans la façon de peindre que dans l'esthétique générale, qui reste la même clans les trois tableaux. Visages semblables, attitudes identiques, mains, étoffes, décoration, tout jn'ocède d'une convention unique, particulière et personnelle.
Dans le Retable de Boulbon, le saint Agricol debout, avec les orfrois de sa chape, la croix pastorale, les personnes divines avec leurs nimbes, le Christ si évidenxment pris sur le même modèle que celui de la Pietà, et retrouvé dans la Messe de saint Grégoire insinuée au Triomphe de la Vierge, notent des parités bien inattendues de la part d'artistes se copiant ou se parodiant.
]\Iais revenons au donateur du Retable de Boulbon.
Si nous nous rejxirtons au Triomphe de la Vierge d'Enguerrand Charton, nous apercevons à l'angle