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CHEMIN DE TABLE

La Dentelle et M. Paul=Loys Armand

T A mode revient à ce joli luxe, les dentelles. A '■^ vrai dire, elle ne les délaissa jamais tout à fait; les sévérités du Chantilly, les ennuagements du point d'Alençon parurent toujours en mainte toilette féminine. Seul le se.xe fort les dédaigne résolument depuis cette révolution de 8g. qui, si elle nous donna la Déclaration des Droits de l'Homme, supprima le jabot et les manchettes. Et depuis, si l'on voulait, si l'on ne craignait pas le paradoxe, on pourrait dire que c'est la vie économique, la lutte ])Our la vie. le développement de la concurrence vitale, le machinisme qui exclut sévèrement la dentelle de la toilette masculine.

Les dames tinrent bon et restèrent iicièles à la dentelle. Elles savaient que c'était une magicienne. Jetez sur la robe d'une femme impérieuse les méandres délicats de la dentelle, sa beauté paraîtra moins altière; aux polis, aux luisants de la soie noire, la dentelle apporte un précieux adoucissement, même la dentelle noire participe de cette Tualité apaisante, parce ton doux et mat, par toute fette patience délicate dont elle est le symbole. La dentelle blanche est jplus encore une mollesse, une douceur, une fantaisie au rvthme léger ajoute à la toilette féminine.

Si les dames aiment, parce qu'elles leur sont bien seyantes, ces précieuses merveilles, les belles dentelles, les artistes les aiment aussi parce que sur le luxe un peu brutal de l'étoffe elles font courir des

arabesques artistes. Les dessins de dentelle jjrocèdent de la plus belle théorie d'art, de celle qui recommande la ligne pure, de celle qui dicte les entrelacs du \'inci qui ne .sont point des dessins de dentelle, mais dont la formule peut se traduire avec cette jolie matière ; les artistes aiment cette matière, parce que peu coiîteu.se, peu précieuse, elle peut donner, grâce à l'habileté humaine, un produit d'art au.ssi rare que le plus magnifique bijou. Au.ssi la dentelle évoque, si l'on .songe à sa fabrication un des plus séduisants parmi les pittoresques qui s'en vont en mourant. On la fabri(]ue sur ce vieux métier qui n'a point changé depuis que Van der Meer de Delft l'a jK-int. et quand il l'a ])eint c'était déjà un appareil très ancien ; on la fabrique dans les rues silencieuses d'un Bruges, que les travaux de son port de mer n'empêchent point encore de ressembler à la dolente cité que peignit Rodenbach avec la consciencieuse douceur d'un élève de Memlink, près des béguinages où d'humbles femmes attendent le repos éternel en agitant sans relais, d'un mouvement doux, les bâtonnets ; on la fabrique à Bruges dans les rues de misère, près du poêle de fonte à la flamande, et dès que le temps moins âpre le permet, dans la rue, car les logis des dentellières sont exigus ; on en fait dans les maisons paysannes des pays de montagne, vers le Puy, dans les Vosges, aussi on en fait en Normandie, aussi on en fabrique |dans ces grands centres industriels, Plauen,Saint-Gall, Calais,

PAUL-LOYS AR^LWD — keticella, points coupés

Nottingham. Ici la machine a jiris possession de ce domaine ; elle est entrée dans la vie de la dentelle, elle en expulse peu à peu le travail manuel et le procédé des aïeules. Il peut y avoir des grèves de dentelliers, de dentelliers mécaniciens, comme hélas, il pourrait y avoir des grèves de dentellières, si trop de personnes écoutaient le conseil de ce récent comité de la dentelle qui voudrait remettre en honneur le vieux mode de fabrication, si pittoresque, mais si insuflîsant à luttercontreroutillagemoderne. La machine, dès à présent, exécute les points les plus difficiles : elle donne à celui qui s'en sert un salaire quadruple de celui cjui est tangible à l'ouvrière selon le vieux procédé; la machine vaincra et le tour de main, si intéressant soit-il, disparaîtra devant elle de la fabrication de la dentelle.

Si le rôle de l'ouvrière s'annule dans ce devenir de la dentelle, il n'en est point de même de celui de l'artiste ; il existe toujours et ]iourrait s'augmenter. Comment ? la dentelle doit être exécutée d'après un dessin. 11 y a trois façons d'obtenir des dessins de dentelle.

La jiremière consiste à copier des vieux modèles.

Il y a peu de travau.K aussi inutiles ou du moins qui soient si peu de l'art et davantage du pur commerce. Il y a quelque propension de la part d'excellents fabricants, et qui s'intéressent fortement au renouveau de la dentelle, à procéder ainsi. L'industriel y peut parfaitement trouver son compte d'abord en se félicitant d'avoir obtenu une imitation quasi parfaite et aussi parce que des belles clientes peuvent être ravies de porter, sans trop de frais, une cravate, un col, une quille qui est l'e.xacte analogue de telle pièce entrevue au Gruthuys de Bruges ou à Cluny, et qui a paré, d'après la chronique, une grande dame d'antan. C'est là, simplement, commerce de luxe.

11 y a une deuxième manière d'obtenir des dessins de (U'utelles, c'est de les demander à un jiraticien, qui de.ssinera d'une façon molle et quelconque une rose , une volute, qui transportera à la dentelle un décor formulé jiar un artiste, mais pour un autre art, qui déduira d'un ornement de céramique ou de bijouterie un dessin quelconque ; on peut le demander à la candeur de jeunes filles qui entasseront sur une brève surface toutes les roses, les rosaces,

STYLISATIONS D INSECTES POUR ADAPTATION A LA DENTELLE DE CHAINE POINTS A GAZE, DENTELLES A L'aICUILLE

les festons et les astragales ; c'est également, encore que bien des fabricants y aient recours, un assez piètre système.

Il y a une troisième façon de procéder, c'est de demander un dessin de dentelle à un artiste : ainsi Fernand Courteix s'adresse à Victor Prouvé, à Féli.K .\ubert, à Mezara ; d'autres, à AbelTruchet, d'autres à l'artiste qui nous occupe, M. Paul-Loys Armand.

Comme tous les bons décorateurs M. Paul-Loys Armand n'est pas absolument spécialisé en un seul genre : il ne fait point que de la dentelle ; l'art décoratif a ses principes généraux qui. une fois bii'U compris, permettent à l'artiste qui s'en est pénétré d'établir toute espèce de décoration ou d'objet d'art. A cette entente des principes de la décoration, le bon artiste décorateur doit ajouter la connaissance de plusieurs techniques qui lui permettent d'a.ssimUer à ses conceptions la matière dont il veut se servir. ^I. Paul-Loys Armand, qui est un homme d'une trentaine d'années, a déjà signalé son activité

dans des branches diverses de l'art ; on connaît de lui une enseigne établie d'une façon intéressante^ des projets de meubles ]iour les classes populaires, certains meubles plus coûteux à réaliser, qui se recommandent par une bonne entente des proportions et une remarquable .sobriété de style. M. Paul-Loys Armand a trouvé le détail de certaines machines nouvelles nécessaires àsa conception du meuble. C'est un inventif ; son goût est .sobre et sûr. il a parfaitement discerné entre les éléments del'art décoratif moderne, de ce que l'on appelle l'art nouveau, et il s'est créé une originalité, un mode .sobre, parfois un peusévère, d'ornementation, où il se tient également à distance, du COU)) de fouet, du paraphe qui trop employé faillit amener le discrédit sur les tentatives nouvelles, et des formes monotonement cubiques, vers lesquelles par réaction contre le coup de fouet, certains artistes évoluèrent. Encore que son attention soit portée sur tous les points de l'art décoratif, bijou, cuir incisé, meuble, ou cuivre repoussé, M. Paul-Loys Armand a jusqu'ici donné à la dentelle, une place prééminente dans ses recherches.

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