LES INTESTINS DE RAMSÈS II
L'Egypte chrétienne.
Tl n'y a pas de pays où les choses changent aussi •*• peu qu'en Egypte. Les fellahs d'aujourd'hui ressemblent au Scribe accroupi, et les indigènes des fouilles assimilèrent immédiatement au maire de leur village la statue qui porte ce nom (Cheikel-Beled). Et pourtant il n'en est pas qui ait subi des destinées plus diverses. Ce paysan si résigné que suivant un scribe, les pyramides se sont construites à coups de verge,' a vu se succéder dans son pays toutes les dominations. En trois siècles, trois peuples, les Ethiopiens, les Assyriens et les Perses l'ont soumis tour à tour. Entre temps, dans la période saïte, Psammétik P'' établit les Grecs d'Ionie et de Carie sur le Nil, les Milésiens à Bubastis, et alors se forma en Egypte cette classe d'interprètes grecs si utile dans un pays où les races diverses sont en rapports quotidiens. De nouveaux colons helléniques fondèrent le port de Naucratis, et ces marchands rayonnèrent dans la Haute- Vallée du Nil ; l'Egypte, autrefois si hiératique, frayait avec les peuples de la Méditerranée. A la mort d'Alexandre, un de ses généraux établit sa capitale à Alexandrie : cette ville, avec son musée, son gymnase, son Arsineum, fut le siège d'une brillante civilisation, le trait d'union entre la civilisation grecque et la romaine. Et cependant la civilisation égyptienne persistait : la permanence des formes d'architecture en est un exemple. Les premiers explorateurs furent frappés par les temples de Phils, les mieux conservés, et les prirent pour des types de l'architecture égyptienne : et cependant ils n'étaient contemporains que des Ptolémées (3*^ et 2^ siècles av. J.-C.),en partie de Tibère, c'està-dire du i^"" siècle après Jésus-Christ. On sait la conquête romaine (30), l'Egypte devenue avec la Tunisie, le grenier à blé de Rome, le pèlerinage d'Hadrien (première moitié du il*" siècle) à Alexandrie, à Memphis, au pied du colosse de Memnon, et le dévouement d'Antinoiis. Or, à cette époque le christianisme .se propageait sur les bords du Nil. Alexandrie, qui conservait encore pour quelque temps sa renommée intellectuelle, fut le siège d'un évêché, et les prêtres de ce pays prétendirent longtemps que l'église d'Ale.xandrie était l'égale, sinon la supérieure des égli.ses de
Rome et de Constantinople.Origène était si célèbre que la mère d'Alexandre Sévère voulut l'entendre di.scuter sur l'âme ; Clément (217) écrivit le Pédagogue, manuel de morale chrétienne, et les .S/rowrtte (Broderies), sorte d'encyclopédie religieuse ; on traduisait en cojne les pères de l'i-: lise grecque, saint Basile et saint Jean Chrysostome ; et la ville du Musée voyait naître les premières pa.ssions théologiques, l'hérésie d'Arius, à savoir l'analogie, non l'identité du Père et du Fils, hérésie vite réprimée ])ar le concile de Nicée (325).
^lais, dans l'Orient chrétien cette idée se répandait de plus en plus que l'homme ne peut faire son salut qu'en se séparant de ses semblables. Les premiers Anachorètes (hommes qui se mettent à part) s'établirent en la Thébaïde, dans les ruines de l'ancienne Thèbes. Paul, le plus ancien (235-340), vécut 90 ans dans une grotte, i)rès d'une source et d'un palmier. Saint Antoine, beau, noble et riche, entendit l'Evangile, à l'âge de vingt ans. Aussitôt, il vendit tout, distribua son argent en aumônes, et s'établit dans un tomljcau vide ; il invectivait l'aurore qui le trouvait en jirières : « O soleil pourquoi te lèves-tu déjà et m'empêches-tu de, contempler la splendeur de la vraie lumière ? » Il ne sortit de sa retraite que pour prêcher à Alexandrie, contre les Ariens. Alexandia s'enferma dix ans sans voir personne. Poemen et ses frères ne voulurent parler à leur vieille mère qu'en .se tenant cachés : « Vous nous verrez, dirent-ils, dans l'autre monde ». Saint Pacôme, quinze ans durant, ne dormit que debout, a])])uyé contre un mur. Macaire resta six mois dans un marais, harcelé par des moustiques dont les dards auraient percé la peau d'un sanglier. Siméon le Stylite passa quarante ans au sommet d'une colonne. Tous les Parisiens se souviennent d'avoir vu au musée Guimet, les momies de Thaïs et de Sérapion, et peut-être, à Saint-Merrj', car on en parle moins, l'admirable fresque de Chasseriau, qui retrace la vie de sainte Marie l'Egyptienne.
Puis les ascètes se groupèrent dans le dé.sert, et devinrent des cénobites (gens qui vivent en commun), sous la direction d'un abbé (père). L'abbéétait maître ab-olu en son monastère, et dans Cassien, il est question d'un cénobite à qui son supérieur infligea im .soufflet en jileine figure pour éprouver son obéissance. Saint Pacôme (272-348) avait groupé
vu
à Tabenna, près de la première cataracte du Nil, 3 000 anachorètes. En 356, un voyageur raconte avoir vu dans une ville d'Egypte 20000 religieuses et 10 000 moines.
Les monastères, dans lesquels les cellules ressemblaient « à une ruche d'abeilles où chacun a dans ses mains la cire du travail, dans sa bouche le miel des psaumes et des prières », furent soumis à une règle monastique. Saint Pacôme rédigea la première, — saint Basile, celle qui fut adoptée par les monastères d'Orient.
M. Maspero, cet éminent archéologue, qui ne dédaigne pas d'écrire en une langue savoureuse, a publié une très intéressante étude sur les couvents d'Asouan. qui fut «passionnément chrétienne avant de devenir passionnément musulmane », et notamment sur le couvent de Saint-Siméon, le mieu.x conservé. Il s'élève là-bas, derrière Eléphantine, près des hypogées que creusèrent les princes de la sixièmeetdelaseptième dynasties. Chemin faisant M. Maspero parle d'un charme que se passèrent avec bienveillance les diverses religions, et qui s'opérant d'abord par la puissance de Khnoumou, le seigneur de la cataracte, fut cédé à de bonnes conditions à saint Siméon par Khnoumou, enfin recueilli précieusement par un cheikh musulman. Et, voilà qui corrobore cette notion, indiquée déjà, que le peuple égyptien a peu changé, malgré des vissicitudes apparentes, et qu' " il continue de prier sous des vocables nouveaux les dieu.x médecins que ses ancêtres adoraient ».
Le monastère est établi sur deux plans, indépendants, est et ouest, dont l'ensemble forme un trapèze, orienté dans le sens de la plus grande longueur, du nord au sud. L'enceinte extérieure, qui regarde l'Est, et par conséquent la vallée du NU, s'allonge, imiformément. sans bastions ; la base est en gros moellons, pour résister à la sape ; le haut est en briques. Le tout est en parfait état, sauf à l'angle S.-O., éventré par la brèche des derniers assaillants. L'entrée, à soixante mètres de la brèche, au centre du mur, est constituée par une poterne étroite et basse dont on ne pouvait approcher qu'à découvert. Par là on pénétrait en une chambre sombre, puis on franchissait une deuxième porte, puis une troisième à la suite d'un long couloir encaissé. On était alors maître du premier plan Est. il restait à conquérir le plan ouest, plus élevé. En travers de la cour du premier plan s'étalait l'église du couvent. L'architecture est celle de la basilique classique, avec un atrium et un narthe.x, aujourd'hui démolis, ime ailla se divisant en nef centrale et deux nefs latérales, surmontées chacune de trois coupoles. Les murs, blanchis à la chaux, comportent pour tout ornement, de 'grossiers entrelacs en noir, jaune
et rouge. Dans le chœur, 1' « hékal », comme disent les Arabes, la décoration est plus importante : l'hékal comprend trois niches, surmontées d'une demi-coupole. Les murs sont recouverts de plusieurs couches de peintures ; sur les plus anciennes, on voit apparaître des draperies et des figures intéressantes ; les plus récentes datent du ii^ siècle et sont dues probablement à un moine du couvent : le Christ assis, dans une gloire, bénit de la main droite, et tient de la main gauche l'Evangile, sur ses genoux. C'est la manière habituelle des christs italiens et français du xi^et du début du xii" siècle, et la tradition en est toute byzantine ; au-dessous, les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, que les Egyptiens ont désignés par les vingt-quatre lettres de l'alphabet. Le tout est laid et gauche. Dans les cellules attenant à l'hékal, des pèlerins ont exprimé la ferveur de leur foi par des graffiti ; parmi ces inscriptions, les unes sont en copte, et, ]ilus on avance dans le cours des années, en arabe. L'églLse s'appuyait au rocher qui marquait la limite des deux plans : dans ce rocher, à la fin de l'époque grecque, on perça des carrières, dont les ermites firent leur demeure. L'une de ces excavations a dû abriter un saint de marque, car elle a été recouverte par des figures de saints célèbres dans l'almanach copte, l'apa Anoup, l'apa Poimên, l'apa Mercouré, l'apa Phibammon. Les ancres excavations furent sans doute destinées à la domesticité, aux artisans du couvent, voire même à des étables, fort utiles dans le cas où les Bédouins coupaient toute communication avec Asshouan. Quant aux moines eux-mêmes, ils habitaient, dans le plan supérieur qui communiquait avec le jilan inférieur par une rampe étroite, la partie nord-ouest, que défendait un donjon dominant le rocher au nord et à l'est, et visant une cour au sud et à l'ouest ; là ils pouvaient tenir encore quelques semaines. Une caserne à deux étages, divisée en 5 bandes longitudinales du nord au sud, constituait leur logement; une de ces bandes, voûtée, traverse l'édifice. Sous les écailles de crépi blanc, on voit la terre battue qui enduisait les briques ; tout le long, des formules coptes ou arabes ; de part et d'autre les cellules pouvant contenir jusqu'à six moines ; à l'intérieur, des bancs en briques crues, sur lesquels ils étendaient leurs nattes pour dormir ; une niche pour la lampe et la goiilleh d'eau fraîche ; au milieu de la galerie, deux tableaux dont l'un a disparu : l'autre représente un christ, en une attitude byzantine, entouré d'archanges ailés, de si.x apôtres, le tout dans le faire maladroit qui caractérise les images de l'église conventuelle. Les galeries attenantes représentent probablement le réfectoire, le chapitre ou la bibliothèque.
La vie de ces moines s'écoulait, monotone ; plus de ces discussions thcologiques qui avaient fait la gloire de l'Église d'Alexandrie ; leurs scribes ne copiaient plus que les vies de saints, les ]isaumes, les Evangiles ; ils balbutiaient, comme un refrain vide de sens, des paroles qui avaient bouleversé le monde, et ils étaient mûrs ])our la disi^arition. En effet, les Musulmans d'Assouan em])iétaient sans cesse sur leurs biens, l't ajirrs quatre siècles de résistances, vers 1,550, le monastère de Saint- Siméon fut abandonné pour les connnunautés coptes d'Edfou et d'Esneh.
Uke Lettre d'.vmouk av xiii'' siècle.
AL Sauvageot, l'architecte diocésain, qui dirige la restauration de l'église Saint-Pierre de Montmartre, a trouvé, dans un pilier X. de la nef, un morceau de verre émaillé. une branche de buis, et un parchemin daté du .\iii<= siècle, par sa jolie écriture gothique. En voici la traduction :
« Jean de Gisors mande salut à damoise'.le Aolis de Lisle, come à la femme au monde qu'il aime le plus quoiqu'il ne lui appartienne.
« Et sachez en vérité qu'il vous aime, comme on aime une sœur ; aussi pouvez-vous avoir en lui la même confiance qu'en un de vos frères, ou en deux, pour l'amour de sire Piiilii)pe et le vôtre. Et sachez, en vérité, qu'il ne voudrait méfaire ni médire envers vous ])Ius qu'envers sa mère.
« Et sachez, en vérité, que cette lettre fut écrite au boulevard et que celui qui l'écrit n'a jamais reçu de vous une faveur quelconque ; il vous le jure devant Dieu. )i
« Dieu vous sauve. »
M. Lucien Lambert a communiqué cette lettre à la commission du Vieux Paris, qui l'a envoyée au musée Carnavalet. Il s'en exhale un délicieu.x jiarfum de chevalerie.
Les i\ri-:sTi\s de R.vmsès II.
Suivant le spirituel informateur duCri de Purin, ils attendent dans quatre urnes funéraires, chez M. Léon Bénédite. Le conseil des musées, importuné par le souvenir de la tiare, n'ose leur accorder droit de cité dans les salles du Louvre.
LÉ.\NDUE V.\II,.\T.
Les Théâtres
Athénée: Triple patte, cinq actes de MM. Tristan. Bernard et André Godfernaux. — Ambigu : la Grande fuinille, six actes de M. Arquillière. — Vaudeville : la Cousine Bette, quatre actes de MM. Decourcelle et Granet, d'après le roman de Balzac. — Les Auteurs et le Trust des Théâtres.
Nous avons lu — qui n'a pas lu ? — les Mémoires d'un jeune homme rangé et ceux d'un Mari pacifique. La figure de Daniel Henry nous est sj-mpathique et familière. Nous l'aimons pour sa veulerie, sa gaucherie, sa sincérité, son égoïsme, ses calculs, son irrésolution éternelle, ses qualités et ses défauts.
C'est un garçon ultra-moderne. Nous en connaissons plusieurs de cette sorte. Et je ne dirai pas, lecteur, qu'il vous ressemble comme frère. Ce serait excessif, impoli. Mais je jurerais qu'il ressemble à \otre ami le plus fidèle.
Hé bien, Tristan Bernard s'est dit que ce bon héros de roman ferait un bon héros de ]iièce. Il l'a débaptisé pour la circonstance, l'a fait héritier d'une famille noble : il s'appelle le vicomte de
Houdan. .Mais c'est Daniel Henry, \ous dis-je. Nous le reconnai.ssons sans peine,dèi qu'à la buvette d'une station thermale il lance dix centimes en l'air pour .savoir s'il boira froid ou chaud. C'est Daniel Henry fiancé, traîné au mariage de force, après de burlesques péripéties. Son usurier, mie chanoinesse, un journaliste, une mère de famille, une Américaine, une douairière, il a tous ces gens après lui. Il n'arrive pas devant l'obstacle sans s'être maintes fois dérobé (comme .son cheval, Triplepattc, dont il tient ce prénom savoureux). Et le meilleur acte est le troisième, où il s'habille pour la mairie, où l'on vient emporter .ses malles, où il demande à son tailleur, à son bottier, à l'homme d'équipe : « Vous êtes marié ? Etes-vous content ? » Ils ne savent pas. I^t il conclut '1 Oui. jwur agir, il faut ignorer. «Mot délicieux, mot ])rofond (découvert déjà par Stendhal) où tient la morale de la pièce. Il est dommage que l'i'uteur ait cru lion, pour plaire au ])ublic, d'alourdir cette fantaisie d'agréments troj) vaudevillesques. Nous regrettons, ici, le livre. Et l'eflct, trop gros, ne porte pas. N'importe. Ce comique Triplepattc, avec ses lazzis douloureux, reste gravé
dans nos mémoires. Il est peu de héros de théâtre dont on en puisse dire autant.
L'Ambigu tient un gros succès avec une pièce militaire. Il était fatal qu'après la Retraite, où les uniformes allemands triomphèrent au Vaudeville, nous eussions sur la scène des uniformes français. La Grande Famille ne vaut pas la Retraite. C'est un fait divers — vrai, sans doute — bien conté, prenant, poignant même, mais que l'auteur n'a su dominer d'une large idée générale. C'est un mélodrame bien fait, sans hautes visées littéraires. C'est un genre fort honorable. Arquillière, excellent comédien, vient ainsi de se révéler excellent auteur dramatique, l'en suis, pour ma part, enchanté. Wjilà du théâtre « jiopulaire « sain, solide, du meilleur cru. Sf
Pourquoi les pièces de Balzac — j'entends celles qu'on tire de Balzac, car le théâtre écrit par Balzac est tout uniment déplorable — ne réussissent-elles pas, d'ordinaire ? Il semble que ces livres si dramatiques, voire si mélodramatiques, ces types si vivants, si grossis déjà, d'une inoubliable carrure, soient tout indiqués pour la scène. Pas du tout. A la scène, la fable parait improbable ou burlesque; les personnages, d'une outrance qui frise la caricature. Çà et là éclatent des phrases, des mots d'une portée profonde. Mais ce sont des couplets d'auteur. Ils ne sauvent rien, au contraire. J'en aperçois quelques raisons. Balzac, si vous y pensez bien, fait peu dialoguer ses personnages. Il les analyse, les démonte, les décrit, s'exalte sur eux, nous fait partager son ivresse. Tout ceci disparait au théâtre, doit être remplacé par le physique, l'habit et le fard d'un acteur. Le dialogue, il faut que l'interprète, que l'adaptateur le compose. Et, dame, ce n'est pas facile, justement parce que, de ces figures dans notre imagination grandies, nous attendons des sentiments, des paroles e.xtraordinaires. De plus, le romancier accumule les peintures de milieux, les épisodes, les péripéties de détail, qui lui servent à montrer les replis de ses psychologies fouillées. Si le dramaturge veut le suivre dans cette voie semée d'écueils, le voici obligé de multiplier les changements de décors, les tableaux coupés. Gros problème, de soutenir l'intérêt, à moins d'une action très serrée, à travers ces multiples dédales ! Il vaudrait mieux trancher bravement, négliger le texte et bâtir une pièce ens'inspirant de la donnée, sans se croire obligé de tout faire entrer, au risque d'impiété littéraire. C'est ce qu'a fait Emile Fabre dans la Rabouilleuse, avec succx^s. M. Pierre Decourcelle, devant la Cousine Bette. n'a pas osé ou n'a pas voulu ces simplifications brutales. Et voilà ]iourquoi, lui dirai-je, votre fille.
^lonsieur, est muette. J'entends, malgré tout le talent — et il est très gi'and — mis en œuvre, que cette pièce n'émeut pas, qu'elle parait obscure, incertaine. On ne s'intéresse à personne. On est distrait, mais point saisi. Les acteurs et le directeur ont cependant fait des prodiges. Impossible de nous présenter des silhouettes plus saisissantes, des décors plus ingénieux, des costumes plus pittoresques. Et que Mi'e Cerny — W"" iMarnefie — est donc jolie, et, si j'ose m'exprimer ainsi, d'une canaillerie élégante et délicieusement surannée ! Un frisson d'arse en a couru. Tout de même, je maintiens mon verdict. Il est possible, et je le souhaite, qu'il ne soit pas ratifié par le public. J'en serais surpris.
Vous avez entendu parler de la question du Trust des Théâtres. Vous savez que des financiers veulent prendre à bail, coup sur coup, les diverses salles du boulevard. Ils ont l'Athénée, les Folies- Dramatiques. Ils convoitent les Bouffes-Parisiens, le Palais-Royal, les Nouveautés, les Variétés, le Gymnase — d'autres encore, si possible. Vous savez que la Société des auteurs dramatiques, fort émue, cherche à se défendre. Elle refuse ses pièces aux accapareurs, met en interdit leurs théâtres. Ils lui ont contesté ce droit, ont plaidé, perdu leur procès. Mais ils trouvent quelques auteurs qui, malgré le pacte signé, consentent à leur donner des pièces et leur jiermettent ainsi de vivre. Il s'agit de savoir l'attitude que prendra la Société vis-à-vis de ces dangereux dissidents. Après beaucoup d'hésitations, de palabres et de scrupules, elle semble décidée à sévir, à les exclure de ses rangs. Je ne vois pas d'autre solution. A vous, public, il importe peu. Mais je vous soumets cette remarque. Le jour où des spéculateurs (qui ont donné un avant-goût de leurs préférences littéraires (?) dans les deux scènes qu'ils exploitent) tiendront toutes les salles de Paris, sera-ce un gain, sera-ce une perte, je ne dis pas pour le métier, je dis pour l'art dramatique? La réponse me paraît très simple. L'art dramatique aura vécu. Or, il a déjà bien assez de peine, dans l'état d'anarchie actuelle, à lutter contre le poids lourd de l'ambiant commercialisme, pour ne pas tendre un cou bénévole à l'étranglement définitif. De là les résistances ardentes dont les échos vous parviennent sans doute, mais dénaturés, mais faussés par d'incompétents journalistes. Ne les jugez pas, à l'avenir, en oubliant ce point de vue.