LE CORSET
SUJET à la fois grave et frivole, le corset fit couler ides flots d'encre : inspirant les poètes, interviewant les savants.]
Faut-il supprimer le corset ?Le faut-il conserver au contraire ? Faut-il au moins le modifier?
La question est grave, d'autant plus grave que ceux qui sont appelés à donner leur avis en la question, sont des hommes qui portent , — rarement — de corset. Les médecins blâment le corset et lui reprochent mille choses : c'est le meurtrier qui frappe au foie ou tout au moins engourdit l'intestin : c'est le criminel qui ralentit la circulation, retarde le labeur de l'estomac, c'est, comme dans la fable de La Fontaine,
Ce pelé, ce galeux,
d'où vient tout le mal.
Les couturiers, bien au contraire, ne tarissent pas d'éloges sur ^^. ^^,, ^^^^^ leur plus puissant auxiliaire, sur leur indispensable collaborateur : il arrondit la taille, l'effile, l'élancé,
il redresse et soutient les corps frêles, U corrige les regrettables déformations — et, que sais-je — il rend la femme élégante au sens que l'on attache, avec nos modes actuelles, à ce mot plein' d'élasticité.
Les peintres et les statuaires déclarent, eux, que ni la Vénus de Milo, ni les n^-mphes de Rubens, ne portèrent oncques de corsets ; leurs modèles, elles, le retirent pour poser ; quand elles en ont.
La peinture rarement a consenti à copier cet atour; la sculpture l'a toujours aboli.
Entre les médecins et les couturiers il y a place pour la Vérité, — ne fût-ce qu'au fond du puits,
— la Vérité, belle, sans corset.
L'un et l'autre ont raison : le corset est à la fois utile et nuisible; c'est le sabre de Joseph Prud'homme qui sert à défendre la Constitution et au besoin, à la combattre.
Les constitutions robustes lui résistent, mais il doit être rationnel : il n'est criminel que s'il est exagérément serré, la taille de guêpe n'est ni jolie ni saine, — nul ne le discute plus. — N'inventat-on pas récemment le corset droit au nom de l'hygiène ?
La suppression du corset n'est pas arrivée ; on le rend souple, on le fait petit, élégant, léger, loin, bien loin de la cuirasse que conserve le musée de Cluny, thorax de fer, — d'un siècle de croisades, où toutes les danses, qui veulent la taille souple étaient prohibées; presqu'aussi loin du rigide monument qu'était le corselet au xviii« siècle, long démesurément au-dessus de l'ampleur ronde des paniers.
C'est pourquoi les femmes ne s'en plaignent plus guère : seule, la dépositrice, la fournisseuse naturelle de la matière première, la baleine, Itrouve le corset peu à son goût ; il est vrai que c'est une grosse bête, et que tous les corsets ne sont pas — il s'en faut — empruntés à ses précieux fanons.