CLUNY
LiLIA ROBERTS.
Le Mouvement artistique à l'Etranger
AILILEMAGHE DU HOM.D
QUOIQUE dans l'Allemagne du Nord nous soyons encore loin d'avoir une culture artistique générale qui serait capable de donner à notre existence plus de charme et plus de beauté et d'unir toutes les classes du peuple dans l'amour commun de l'art, dans une compréhension plus affinée de ses œuvres, — il n'y a pas de doute, que dans les deux derniers siècles, notre vie artistique n'ait pris un élan, comme il ne lui en a pas été donné d'en avoir depuis longtemps. C'est surtout Berlin qui en donne la preuve. Il est vrai que dans d'autres villes aussi cet essor est assez perceptible ; cependant la capitale de l'Empire confirme sur ce terrain comme partout ailleurs la manière américaine de son développement rapide. Il y a neuf ans nous avions annuellement en été notre grande exposition académique et en hiver deux Salons d'art privés, celui de Schulhe et celui de Gûrlith. et c'était tout. A côté de la grande parade de tableaux au « Glaspalast » (Palais de Glace), la « Sécession », un groupe d'artistes modernes et avancés appelé ainsi d'après l'exemple de Munich, organise chaque année une vaste exposition. Les Salons se sont multipliés comme les lapins, et les événements importants se pressent avec une hâte extrême.
Les Salons de Berlin ont tous leur caractère spécial. Schnlte, Unter den Linden, est l'endroit de réunion du monde distingué, de l'aristocratie, des officiers, des gens de clubs ; ici fréquente la cour, ici l'empereur se montre dans des occasions particulières. C'est pourquoi il y règne au pomt de vue artistique, une hésitation prudente qui veut tenir compte de toutes les exigences. On y rencontrera tantôt des œuvres de jeunes peintres (de valeur, je suppose), et d'excellents artistes étrangers, tantôt des produits du dilettantisme le plus superficiel exécuté pour le gros public ou encore de cet art horrible qu'on désigne du nom « d'art officiel » et de l'art de la cour qui, malheureusement, en Prusse, est toujours en pleine et disgracieuse floraison. — Le Salon Gûrlith qui a célébré récemment son 25*= anniversaire, fut de tout temps le refuge des talents modernes. Dans les années 80 et 90 du siècle dernier se présentèrent ici les maîtres français modernes, et à côté
d'eux les meilleurs maîtres allemands, qui à cette époque luttèrent encore pour être compris et reconnus, comme Bôcklin, Klinger, Feuerbach, Lenbach, Leibl ou le sculpteur Adolphe Hildebrandt. Ces dernières années, où Giirlith s'était retiré un peu, le nouveau Salon Cassirer lui fit concurrence. Celui-ci avait inscrit sur sa bannière surtout la culture de l'impressionnisme. C'est grâce à lui que nous avons fait ample connaissance avec Monet, Manet, Pissaro et avec leurs disciples, dont les œuvres étaient exposées en quantité dans cet endroit avec les Daumier et Delacroix, les Van Gogh et Courbet, qui, justement en ce moment, est confié pour la première fois aux Berlinois dans une exposition excessivement intéressante. Parmi les artistes allemands il entre chez Cassirer naturellement en première ligne ceux qui se sont joints à l'enseignement impressionniste, c'est-à-dire les chefs de notre Sécession, à leur tête Max Liebermann. — A côté des Salons indiqués plus haut, le Salon de Keller et Reiner essaie avant tout d'attirer le public par de grands arrangements spéciaux qu'il met en scène avec un goût remarquable. L'exposition permanente du Kioistlerhauses (Maison des artistes), a été d'abord destinée aux membres du Club des Artistes Berlinois qui, à rencontre de la Sécession, représente l'élément conservateur et réactionnaire de notre vie artistique. Mais avec ceci le nombre des maisons qui organisent des expositions permanentes, est loin d'être épuisé. Il existe un Salon Casper, un Salon Nutz, un Salon Amelang, un Salon Anisler et Ruthard; il y a la raison d'art industriel Hohenzollern, et il y a — mais qui peut retenir tous ces noms ?
Le mois de janvier nous a déjà emmené trois expositions importantes. Keller et Reiner nous mettent sous les yeux l'œuvre de Constantin Meunier, toute la série puissante de ses petits bronzes et statues, en plus les tableaux de la succession d'atelier de l'artiste parmi lesquels il manque malheureusement les meilleurs : ses pastels. Comme attrait spécial, figure le modèle du grand» Monument du Travail » dont le maître belge ne devait plus voir l'exécution et l'installation. L'exposition a eu auprès du public de Berlin un immense succès.
Quant au deuxième événement artistique du
mois de janvier nous ne pouvons en dire que quelques mots ici : c'est l'exposition rétrospective, séculaire allemande qui est installée à la National Galerie. Cette entreprise est d'une importance et d'une portée historiques, car on y offre pour la première fois au public un ensemble des œuvres de la peinture allemande de la dernière époque, qui d'après la conception moderne et après un choix et un examen minutieux, sont considérées comme les meilleures et les plus caractéristiques. Les tableaux d'histoire et les tableaux de genre qui jouaient autrefois un si grand rôle en sont presque complètement exclus ; on fait valoir lamaturitéetlaculture de l'harmonie des couleurs, l'intimité et la sincérité des impressions. C'est le contre-coup de la conception académique ancienne qui se manifeste ici. Lorsque, de ce nouveau point de vue on commença à examiner le matériel on découvrit partout des personnalités oubliées qui méritent bien d'être placées à côté des célèbres et des arrivés, et c'est dans des collections cachées qu'on alla chercher des œuvres d'artistes connus qui firent paraître leur créateur dans une toute autre lumière. C'est ainsi qu'on a bien des surprises dans cette exposition et les lignes du cadre qu'on ^'était construit pour représenter la peinture allemande se déplace quelque peu à présent. Il sera nécessaire d'y revenir plus longuement à l'occasion.
Le père de l'idée de cette exposition fut Alfred Lichtmark, directeur de la « Kunsthalle » à Hambourg, qui, dans sa ville natale, poursuivait depuis des années les traces du développement artistique dans son pays des temps modernes et anciens et démontra la nécessité de faire aussi ailleurs de telles études locales. Car chez nous les destinées de l'art ne se sont pas uniquement déroulées dans la capitale comme en France où toutes les forces de la nation se concentrent depuis des siècles à Paris ; chez nous il \' a toujours eu de nombreu.x petits centres de la vie culturalle et artistique, qui, chacun pour soi, se sont développés indépendamment les uns des autres. Lichtmark a réussi der-
nièrement à découvrir un ancien artiste allemand important, le maître Bertram qui vivait vers la fin du xive siècle à Hambourg. La réunion (qui vient seulement d'être achevée) de ses œuvres, inconnues jusqu'à présent, — de la peinture et de la sculpture — a attiré à Hambourg, ces dernières semaines, beaucoup d'amateurs d'art allemands.
La troisième exposition de Berlin est également en faveur du passé : c'est l'exposition d'œuvres de l'art ancien en possession de particuliers berlinois, organisée par la Société du Musée « Kaiser Friedrich » à l'occasion des noces d'argent de l'empereur et de l'impératrice qui sont eux-mêmes membres de la Société. Les trésors qui sont montrés ici au public sont presque tous venus à Berlin pendant ces huit dernières années — depuis la dernière exposition d'emprunt et il est étonnant de voir avec quelle rapidité la richesse qui éclôt de plus en plus dans cette ville étrange fait sortir de la te re des collections privées et des galeries entières. On y trouve surtout de belles toiles de Néerlandais. Les Anglais sont représentés par Reynolds, Romney, Lawrence... En dehors des tableaux il y a d'anciennes gravures allemandes, de l'argenterie, de la porcelaine, de précieux ouvrages de miniature. Une richesse étonnante y est déployée qui contient trop de belles choses pour rendre jaloux.
Ces derniers jours on a ajouté à cette exposition une œuvre qui a obtenu le prix le plus élevé qui ait jamais été payé en Allemagne par un collectionneur privé pour un seul tableau : c'est une toile magnifique de Jean Vermeer van Delft, intitulée : la Lettre. Pour la bagatelle de 320 000 marks elle a passé d'Angleterre dans la collection de l'amateur berlinois connu James Simon. A défaut d'autres preuves cet achat respectable fournirait une preuve caractéristique du zèle et de l'énergie avec lesquels on s'occupe des choses d'art maintenant chez nous.