RUSSELL GURNEY
foulant le même sol que nous. Watts et Rodin : un Anglais et un Français d'aujourd'hui, de demain et de toujours.
Esprit d'une rare élévation, lettré, poète. Watts, pendant près d'un siècle, fut lié avec les personnes les plus distinguées du monde entier, entretint un commerce intellectuel avec les génies de l'antiquité grecque et de l'Italie. Il fut peintre, comme on l'était au xyi*^ siècle, comme rien n'empêcherait qu'on le fût encore.
Son exposition posthume, à l'Académie de Londres, formait, quoique incomplète, un musée où l'on ne tardait pas à être saisi d'un respect religieu.x. Est-il donc possible que nous ayons vécu à côté de ce superbe vieillard qui, récemment encore, travaillait comme Titien et Tintoret, si près de nous ? non pas enfermé dans une impénétrable retraite de maniaque, comme Gustave Moreau, mais toujours en contact avec la vie, portraiturant les jeunes beautés à la mode, comme les écrivains et les savants, avec une activité et une curiosité inlassables. Loin d'être un de ces lourds producteurs, intelligents, mais médiocres ouvriers, comme Boecklin ou Moreau, Watts fut, jiar un caprice
de la nature, un excellent cerveau à la fois et un vrai peintre. Le fait est assez rare pour mériter d'être souligné. Pour indiquer à ceux qui l'ignorent, ce qu'il fut, je dirais : supposez un Elie Delaunay, qui serait génial, fécond, sain, riche et généreux, avec certaines des qualités et la « pâte » qu'on aime dans le Fantin « des Brodeuses ». Il eut les qualités qui nous réjouissent chez ces i( petits maîtres «, plus la fantaisie ailée, l'invention, le style, une science consommée.
On pourrait aussi lui trouver quelque parenté avec Ricard (mais seulement comme portraitiste). Enfin, dans telle étoffe de vêtement, dans tels accessoires ce sont les raffinements inattendus, des délicatesses aussi rares que chez Whistler ou Stevens. On voudrait pouvoir décrire h Lady Margarett Beaumont, avec sa fiUe « (1859), dont la robe d'un gris lilas est faite de la matière d'un iris blanc et trente portraits de femmes, dont un seul suffirait à établir une réputation. Mais des pages seraient nécessaires pour choisir équitablement parmi tant de toiles belles ou curieuses. « Fata iMorgana », « Paolo et Francesca », « Le Jugement », « Prométhée », « La Mort couronnant l'Innocence », des centaines de compositions philosophiques ou didactiques, voisinent — sans rien de conventionnel ni d'académique — avec des portraits, parfois héroïques (Tennyson) ou très familiers, documents sans pareils sur la société anglaise au xix^ siècle. Enviable vie d'homme qui s'écoule harmonieusement, à construire une œuvre impérissable, au-dessus de nous, avec des matériaux que nous aurions tous à notre portée — sans recettes mystérieuses.
La plupart de ses compositions, a-t-on écrit de lui, doivent être tenues plutôt pour des hiéroglyphes ou des symboles (ce que furent tous les arts à leur ori,gine : n'en va-t-il pas, d'ailleurs, ainsi, de tout ce qui est au-dessus des conditions purement physiques ?). Watts avait la prétention à'en^eigncr. C'était un moraliste et un idéologue.
Quelque style dont il ait voulu se rapprocher, l'antique, celui du moyen âge, ou tout autre, il y a ajouté le sentiment moderne, excepté dans deux cas : « la Foi » et « Dedication to ail churches ». « La Foi », attristée par la persécution, lave ses pieds ensanglantés, reconnaissant le pouvoir de l'Amour dans le parfum des belles fleurs, la paix et la joie dans le chant des oiseaux. Le glaive n'est
FRED. WATTS
(yjissMar/Jm:, rifh S^HtnisTi JPoi/der
Miss Mary Fox
FRED. WATTS
Portrait du peintre Walter Crâne
décidément jias \c nicilleur argument, et elle le rejette.
La mort a beaucoup préoccupé Watts. Ihi essayé de la déiieindie comme une amie bienfaisante et secourable. Le soldat, le prince, le mendiant, lui rendent hommage ; la maladie repose sa tête sur ses genou.x liospitaliers ; l'enfant joue ingénument avec le linceul. Un bébé, dans la « Cour de la Mort », dort contre le sein de la macabre majesté; le silence et le mystère gardent le seuil du palais.
Dans « l'Amour et la Vie », une mince jeune femme, excpiise de lignes, est l'emblème de la fragilité humaine, sa faiblesse et sa force, à la fois ; l'humanité monte la rude pente, de l'animalité à la spiritualité.
La fameuse « Espérance » (tableau entièrement bleu), accroupie sur le globe terrestre, pince la dernière corde de sa harpe, pour en tirer la musicjue la plus intense qu'il se puisse.
Mais nous n'essaierons pas, ici, de donner plus qu'une faible idée d'un cycle philosophique qui se développe, d'un bout à l'autre, avec une rigueur absolue. La place nous manquant, nous effleurons seulement, ne pouvant étudier. Nous aurions à passer en revue les innombrables portraits-bustes, les paysages symboliques (le Retoiu' de la Colombe, etc., etc.,) et les toiles d'intimité : telle cette femme assise ^ur un canapé — qu'on dirait être d'un Pantin supérieur. — C'est surtout dans la seconde moitié de sa vie, que le maître adopta une sorte de technique dense, empâtée, savoureuse, qu'avait précédée l'usage des glacis.
Nous ne croyons pas que Watts ait eu à lutter avec les diftîcultés que tant de jeunes artistes ont souvent à surmonter. Ses dispositions exceptionnelles furent aidées par un père et un grandpère clairvoyants. Elève des écoles de l'Académie, dès dix-huit ans, puis du sculpteur Behnes, il débuta par un coup de maître. Comme perfection technique, il ne dépassa jamais l'étonnant « Héron blessé ». Cette toile peut être mise à côté de n'importe quel chefd'œuvre hollandais. Après un premier concours pour la décoration du Parlement, en 1843, il alla passer quatre années à Florence chez lord Holland, ministre britannique près la cour du grand-duc de Toscane. De retour à Londres, il concourut encore pour un panneau à la Chambre des Lords et fut victorieux. C'était saint George et le Dragon. A partir de 184S, ce
lut une succession ininterrompue de tableaux de chevalet et de portraits, dont chacun a une haute signification. Point d'essais, point de tâtonnements, mai> une maîtrise qui, quoique s'a])puyant sur les écoles d'autrefois, n'en a pas moins un parfum tout frais. Watts ne fut pas un des membres du « préraphaélite brotherhood ». Il marcha, à côté des voies tracées, vers un but qu'il était seul à viser. Il vit tout ce que les arts produisaient autour de lui, sentit avec ses contem|)orains et avec ses cadets, mais .sa pensée plana sur des cimes dont nous sommes désaccoutumés. Quand il lui jilut d'être un réaliste, il le fut autant que Courbet : témoin son magnifique attelage de brasseur, aux chevaux plantureux, fumant dans l'atmosphère ambrée de la rue, sous la conduite d'un gars rougeaud, aux vêtements de cuir.
Je n'oublierai jamais les deux heures que je passai, il y a cinq ans, chez le vénérable vieillard. Sa maison do Holland Park n'était qu'ateliers et galeries. Dès l'entrée, on se sentait apaisé, dans la sérénité de l'art pur. C'étaient des salons, pleins
FRED. WATTS — sik \VILLLV.^l borman
de précieux objets, où deux dames, passant comme des ombres, allaient et venaient, occupées à garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le goût archaïque anglais, tombait une lumière de fin de belle journée ; on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le cavalier héroïque (l'énergie physique), dressé au mUieu des allées au sable rouge ; Watts modelait encore ce groupe qui est aujourd'hui dans la cour de Burlington House (Academy). Enfin une sorte de moine entra, coiffé d'une calotte écarlate d'enfant de chœur : c'était notre hôte, dont je reconnus le visage si fin ; très blanc, mais droit et tel que maintes images me l'avaient montré. Quelle conversation s'engagea aussitôt ! Avec les plus jolies façons, des gestes modérés, une voix tremblante et toute frêle, il parlait, évoquant un passé
illustre, me racontant des anecdotes sur des Français de naguère, sur la société du duc d'Orléans ; puis, apprenant que j'étais peintre, il porta des jugements inattendus sur nos confrères, aussi renseigné que sur les quatrocentistes. Le maître me montra ses ouvrages de prédilection, les portraits dont il était entouré et une certaine toile, déjà ancienne, dont il repeignait le fond. Il semblait qu'il se crût immortel.
L'œuvre de Watts m'était expliquée. Cet être heureux et fêté, depuis 1817, n'avait vu que les beau.x aspects de la vie. évolué dans les milieux les plus policés, fréquenté les plus hautes intelligences de tous les siècles et pénétré les mythes de toutes les religions. Une telle existence vaut la peine d'être vécue.
J.-E. Bl.\nche.
FRED. WATTS — renxoxtre d'es.au et de j.\cob
(Dessin.)
FRED. WATTS
Pata Morgana