LE CHEMIN DU CALVAIRE : JÉSUS TOMBE POUR LA SECONDE FOIS
(Bois sculpte.)
Les Pasos
T 'ESPAGNE est le pays des pasos. La plupart ^^ des chapelles de monastères, des églises paroissiales et à plus forte raison des collégiales et des cathédrales possédaient des pasos destinés à être promenés dans des processions de la Semaine Sainte, par les rues des grandes villes aussi bien que par les chemins des plus humbles villages.
Le paso est composé d'un certain nombre de statues isolées mais concourant à une action commune qui réunies . en groupe figurent une des diverses scènes de la Passion du Christ, telles que la Cène ; la Prière au Jardin des Oliviers ; le Baiser de Judas ; le Jugement de Caïphe ; Jésus dépouillé de ses vêtements : le Christ à la colonne, le Chemin du Calvaire, le Crucifiement, la Descente de Croix, la Mise au Tombeau.
Ces statues, toujours en bois, matière pour laquelle les Espagnols ont de tout temps témoigné
un attrait particulier, sont d'ordinaires estajadas peintes ou dorées. Par cstafadas, expression qui n'a pas d'équivalent en français, il faut entendre la préparation consistant à donner au chêne, au noyer, ou au pin une surface complètement unie et lisse, avant d'y appliquer la peinture et la dorure. Parfois, la tête, les mains et les pieds de ces statues sont seules taillées; le corps, formé d'un tronc de bois à ]:>eine équarri, est alors recouvert de vêtements en véritables étoffes solidifiées à l'aide d'un enduit spécial.
Qu'ils soient peints ou affublés de vêtements, les différents personnages du drame sacré montrent des couleurs convenues et immuables, arrêtées de temps immémorial et dans des poses hiératiques. La Vierge est vêtue de blanc et de bleu ; Judas, dont la barbe est teinte en rouge ardent, porte une robe jaune, couleur des cagoules des condamnés du Saint-
Office; Madeleine est fardée avec du rouge aux pommettes. On allait plus loin encore, jusqu'à la figuration réelle pour ainsi dire, en donnant de vrais cheveux et une vraie barbe aux hommes, des mantilles en guipure, des éventails, des chapelets et des mouchoirs aux femmes. Les artistes castillans s'étaient rendu compte que le costume change toujours d'une façon notable, selon sa forme ou sa couleur l'allure d'un personnage.
Ces procédés qui nous semblent aujourd'hui quelque peu barbares, ont cependant leur raison d'être jusqu'à un certain point et s'expliquent par ce besoin du caractère espagnol de mêler au mvsticisme le naturalisme qui a
S.MNT FK.ANÇOIS D ASSISE (Buis siulplé.)
l'avantage de frapper fortement les imaginations.
Lors des processions, les expressions patibulaires données par les artistes aux bourreaux du Christ, costumés en brigands et en vagabonds, impressionnaient tellement les spectateurs que ceux-ci jetaient des pierres aux statues les représentant cherchant à 1 es mettre en pièces ; aussi parfois était-il difficile de les ramener sans dommage à leur jioint de départ.
Dans nombre de localités, on s'était vu réduit à ne pas exposer la figure de Judas à la populace, que sa vue rendait furieuse et qui l'aurait mise en morceaux au risque de blesser ses porteurs.
C'est surtout à partir de la seconde moitié du xvi"^ siècle que les pasos se multiplièrent pour jouir d'une vogue qui se continua sans interruption jusqu'à la fin du XV!!!*" siècle.
Au temps de Philippe II et de Philippe III les plus intére.ssants sortaient des mains de Juan de Juni et de Gregori Fernandez qui doivent être mis non seulement au rang des plus grands artistes produits par la Renaissance castillane, mais encore au nombre des meilleurs sculpteurs du monde entier. Rarement la largeur et la puissance d'exécution, la connaissance de l'anatomie, l'entente et le sens des draperies se sont trouvés alliés à une plus nitense et plus complète expression de la vie.
De ces deux maîtres le musée de Valladolid renferme de nomlireux pasos. A Gregorio Fernandez on peut sans crainte d'erreur attribuer cinq statues de la scène du chemin de la croix : Jésus portant rinstrumenl de son supplice; Simon Cyrénéen ;un soldat ; un bourreau tenant une corde, et sainte Véronique le voile qui a essuyé le visage du Sauveur, dans les mains. A notre avis, c'est à un de ses élèves ou à un de ceux de Juan de Juni qu'il convient d'attribuer les deux larrons sinistrement suspendus à de hauts gibets dont l'un — le mauvais larron — à la face repoussante, aux yeux à moitié sortis de leurs orbites, à la bouche aux lèvres boursouflées laissant passer une langue horrible et tuméfiée, est vraiment par trop épouvantable. Aussi comprendon l'émotion d'Edmondo de Amicis, lorsqu'on l'introduit au musée de Valladolid dans une salle pleine de colossales statues. Devant ces « affreux visages — affreusement contractés », il se crut, écrit-il dans son Voyage en Espagne, entré dans un bagne de géants.
C'est encore un élève de Gregorio Fernandez, Marcos de Calrera, qui, en 1594, tailla la tête, les mains et les pieds de la célèbre et colossale statue habillée d'Abraham, une des effigies obligatoires et une des plus appréciées du public des processions de la capitale de l'Andalousie.
|uan Martinez îMontanes, le sculpteur le plus renommé de l'école espagnole dont \'élasquez a
rep^roduit les traits dans ce merveilleux portrait du musée du Prado qui jusqu'à ce.s derniers jours a ])assc pour celui d'Alonso Cano, a traduit et interprété la nature avec son tempérament tantôt violent et fougueux, l'entraînant à de singulières exagérations de formes et d'étranges outrances d'attitudes, tantôt tendre et voluptueux, l'incitant à des images pures et éthérces ra])pelant les figures de son contemjiorain et comiiatriote. le jieintre Murillo.
Parmi les pasos conserv'és à Séville, dus à Montanes, il faut placer au premier rang son fameux groupe de Je'nis Nazarero ciel Gran Podcr dont la renommée est universelle et, parmi ses statues habillées, celle de saint Ignace qu'il tailla en 1601 à l'occasion des fêtes de la béatification du fondateur de l'ordre pour la maison professe des Jésuites, le Jésus Nazaréen du couvent des Mercenaires chaussés qu'il suivait lui même, à travers les rues de la cité andalouse, lors des processions, s'émerveillant que des mains d'un pécheur tel que lui soit sortie une si merveilleuse création. Cean Bermudez, l'historien qui relate cette anecdote empruntée au peintre-écrivain Palomino. ajoute que pour sa part, tout en n'en étant point l'auteur, il n'était content, lors des sorties de cette statue, que lorsqu'il pou- \-ait la voir à plusieurs reprises.
Les élèves de Montanes exécutèrent à leur tour de nombreux pasos pour Séville, disséminés dans les nombreuses églises et chapelles de la ville. Jean Garcia en fît un plein de vie et d'un noble sentiment pour le couvent des moines de la Merci ; Peldro Roldan. artiste expert, naturaliste convaincu mais manquant quelque peu de distinction, en comjiosa un autre connu sous le nom de paso de la Martaja pour l'église Santa-Marina ; Pedro de Mena, l'élève préféré d'Alonso Cano, reconnu à juste titre après la mort de celui-ci comme le premier sculpteur de son temps, l'auteur de la célèbre statuette de sai)il François d'Assise du trésor de la cathédrale de Tolède qui a passé longtemps pour un chef-d'œuvre de son maître, a fait de nombreuses statues habillées empireintes d'une élégance de formes, d'une noblesse d'attitude, d'un naturel et d'une simplicité de mouvements rares dans l'école espagnole, dus aux enseignements reçus de Cano. Parmi ses meilleures productions en ce genre il convient de signaler à Grenade le saint François de Paiile du couvent du Carmel et le prophète f/ie, au monastère des Minimes. Vers 1660, ^lanuel Gutierrez, originaire de la vieille Bastille et élève de Pereira, reçut des Trinitaires déchaussés de Madrid, la commande d'un paso de la fuite en Egypte ; en i68g. Francisco
Truxillo, élève de son père Diego de Truxillo qui avait étudié son art sous la direction de Montanes, livre aux religieux du couvent de la Merced de Séville une Vierge et un saint Jean que l'on promène encore aujourd'hui dans les processions.
Au .wiiie siècle, les arts tombèrent en Espagne dans une complète et irrémédiable décadence. Le duc d'Anjou devenu roi sous le nom de Philippe V, ainsi que ses successeurs Ferdinand VI, Charles III et plus tard Charles IV, essayèrent en vain d'enrayer leur chute en leur prodiguant des encouragements de toute sorte.
Tous les efforts furent inutiles.
Les sculpteurs qui régentaient alors le goût |)ublic, éjiris (le grâce affétée et mignarde, de ]ioses pré-
■istr
S.\INT JOSEPH D.\RIM.\THII£ (Bois sculpte'.)
tentieuses et cherchées, amoureux du détail qui fait disparaître l'ensemble, toutes choses en absolu désaccord avec le caractère national, ne produisirent que des groupes, des bas-reliefs et des statues tortillées et veules. Leurs compositions religieuses, leurs interprétations du drame sacré ne montrèrent que des Vierges minaudières ; des Christs, expirant avec un beau geste sur la croix : des Madeleines au sourire engageant, des saints Jean pleins de grâce, les cheveux soyeux et bouclés : les soldats, les bourreaux. Judas luimême, firent assaut de gentillesses.
Parmi les artistes les plus en vue de cette déplorable époque, Alejandro Carmicero, né en 1693, à Iscar, dans la province de Ségovie, est un des moins mauvais. Son paso de las Azates et son Ecce Homo, commandés le premier par le monastère de Saint -Etienne et le second par le couvent de Saint -Jérôme de Salamanque, ne manquent ni d'effet, ni de vérité, malgré leurs exagérations anatomiques et leurs poses contournées. Les statues de saint A ntoinc et de sainte Barbara du monastère de Saint-lSLutin et de l'église de Santa Maria del Camino de Compostelle, ont du caractère et de l'expression. Elles sont dues à Benito Silveira qui ne quitta guère la Galice, sa patrie, dont les productions sont rares.
Juan Antonio Ron, originaire des Asturies, fort apprécié dans la capitale durant sa vie, exécuta en collaboration avec son gendre Joseph Gai van, ce dernier né à Madrid, pour l'église Santa Maria de San Sébastian dans les provinces basques, trois importants pasos : Jésus au Jardin des Oliviers, la Cène et la Descente de Croix ; ces sculptures, d'un goût déplorable, furent néanmoins payées à leurs auteurs 47 500 reaies, ce qui, avec les frais
LA VIERGE ET SAINT JEAN (Bois sculpte.)
d'estafado, de peinture et de dorure, atteignit le chiffre de 69 491 reaies, somme énorme pour l'époque et surtout pour leur valeur.
C'est pour cette même église que Felyre de Arismendie, originaire de Saint-Sébastien même, tailla à son tour, entre 1710 et 1713, un nouveau paso de la Prière au Jardin des Oliviers et ceux de Jésus dépouillé de ses vètetnenis et de Jésus succombant sous la croix, mélange de naturalisme aigu poussé jus(iu'à la caricature, d'exagérations anatomiques,
de mouvements et d'attitudes désordonnés. Il n'y a pas lieu de s'en étonner quand on sait que le sculpteur, pour composer ces scènes, se servait en guise de modèle de mendiants , de vagabonds et de soldats ramassés dans les bouges les plus mal famés. Il les faisait enivrer pour en étudier les mouvements et les allures et leur moulait même le visage pour rester encore davantage dans ce qu'il considérait comme la vérité.
Nombreuses sont à cette époque les différentes interprétations des scènes de la Passion du Sauveur montrant les acteurs aux attitudes outrées, aux draperies volantes, aux expressions et aux gestes extravagants.
Il faut aller chercher les rares vestiges surnageant dans ce déluge de productions navrantes, dans les ouvrages d'une famille italienne établie en Espagne, les Zarcillo.
Nicolas Zarcillo, chef de la dynastie, originaîre de Capoue, était venu de bonne heure s'établir à Murcie où il s'était marié. Ses fils Francisco, né en 1707, Josef et Patricio et même sa fille Inez, suivirent la carrière paternelle. Ils se divisaient la besogne, Francisco composait les maquettes, Inez modelait en terre d'après elles, Josef taillait les statues •
aux gestes violents
de bois que Patricio colorait ensuite. N'ayant à nous occuper ici cjuc des pasos sortis de leur collaboration — tous composés de figures de grandeur naturelle, mais pour la plupart habillées ; la tête, les mains et les pieds étaient seuls exécutés — ■ nous citerons à Murcie, dans l'église de Jésus : une Cène comjiosée de treize personnages d'un grand effet d'ensemble, d'une extrême variété d'attitudes, mais d'une vulgarité d'expression désespérante dans son naturalisme terre à terre ; le Christ tout particulièrement est d'une insignifiance rare ; viennent ensuite la Prière an Jardin des Oliviers ; la Flagelliition ; Jésus flcchissant sous le f>oids de la croix, puis enfin, différentes statues isolées : la Vierge des Dou-
leurs, sainte Véronique, saint Jean et saint Jérôme, que l'on soit avec les pasos aux processions de là Semaine Sainte.
Aiirês les pasos de Zarcillo convient-il d'en citer d'autres ? Faut-il parler de ceux dus à Jaime Molins, directeur des Académies de Santa Barbara et de San Carlos de Valence ; de ceux de Pedro Antonio Hermaso de Madrid ? Malgré les titres honorifiques du premier et les grandes espérances qu'avait fait naître le second, le mieux est d'en rester là et de laisser ces ouvrages dans le juste oubli où ils sont tombés.
P. Lafond,
Conserviiiciir du Musée de Pau.
LE BAISER DE JUDAS (^Bois sfulptc.)
Le Classicisme de Manet
MANET qui de son vivant fut considéré comme le type du révolutionnaire et à qui son ami Degas disait : « Toi, tu as le même genre de célébrité que Garibaldi ", est décidément à l'heure actuelle hors de toute discussion.
La revision de ^ premiers jugements portés sur ses œuvres commença dès le lendemain de sa mort.
à l'exposition organisée en son honneur à l'école des Beaux- Arts, par Antonin Proust et M. Th.
Duret, malgré la sourde hostilité de l'Institut et de l'Administration. Cette revision s'est continuée triomphalement aux Expositions universelles de 1S89 et de igoo qui, grâce à M. Roger Marx, furent pour le grand impressionniste deux apothéoses.
Enfin, au Salon d'Automne, ses peintures furent présentées au ])ublic à côté de celles du maître que l'on apix-lle encore aujourd'hui, non sans quelque malice :
Monsieur Ingres et qui, malgré la verve
superbe de ses portraits, passe, à tort peutêtre, pour l'incarnation de la régularité académique. Et nul n'a songé à critiquer un tel rapprochement.
C'est que Manet a fini par être accepté pour ce qu'il est réellement, c'est-à-dire pour un clussiqite.