PORTR.^IT DE M.^XET EX 1S67 PAR PANTIN -LATOUR
A vrai dire, ce ne fut jamais lui-même qui se posa en insurgé. Il désira la réputation certes, la popularité même : « Entendre dans la rue les cochers de fiacre vous demander : Monsieur Manet, où
désirez-vous aller ? »
C'est un de ses mots que M. Bartholomé m'a rapporté.
Mais ce renom, i] ne voulait pas le devoir au dévergondage de la fantaisie.
Tout, en sa personne et dans ses actes, eiît protesté contre une pareille imputation.
Nul artiste ne fut d'un extérieur plus correct. Fils d'un magistrat qui avait de la fortune, il avait reçu rme éducation parfaite et il était, au dire de ceux qui l'ont beaucoup connu, la distinction même. On assure que sa tenue contribua à faire disparaître du monde artistique les allures excentriques qui y furent longtemps à la mode.
Il est certain que dès ses années d'études, il se montra d'une sincérité intransigeante, si bien que Couture, son professeur, lui disait par manière de réprimande : « Vous, vous ne serez jamais que le Daumier de votre temps ! » Car Daumier n'était pas encore dans l'opinion publique le demi-dieu qu'il est devenu pour nous.
Mais le jeune Manet était loin pourtant de faire fi de la tradition classique et il lui \-ouait proba-
ED. MANET
Les Parents de l'Artiste
blement plus de vénération que son maître qui s'en croyait à tort le représentant.
Il était sans cesse au Louvre devant les Rai)liaël, les Titien, les Tintoret, les Vélasquez. On a de lui des copies d'après les Petits Cavaliers de \'élas(]ucz, d'après la Vierge an Lapin de TitiL'ii et. mi dessin d'après une des femmes de l'Incendie du Bort^o.
Une de ses premières peintures, son Giiitarero exposé au Salon de 1861, était tout à fait dans le sentiment des Ribéra, des Vélasquez, des Goya : une grande franchise d'éclairage, une profonde vérité d'observation dans le dégingandement de 1 attitude et dans la canaillerie du masque ; or ces qualités étaient précisément celles des mai très anciens dont s'ins- ]>irait le jeune artiste.
.\ussi Ingres et Delacroix qui virent ce tableau l'ajiprouvèrent-ils en lui attribuant une mention. Et l'assentiment de ces grands cla.ssiques, car aujourd'hui Delacroix est reconnu pour tel autant que Ingres, peut donner à penser qu'ils devinèrent chez Manet un des leurs.
Si, au Salon de 1863, il fut refusé, ce ne fut pas lui, mais ses juges qui. en cette occasion, trahirent l'esprit classique.
Son envoi, le Déjeuner sur l'herbe, était en effet directement imité de Giorgione. De même que ce Vénitien, pour célébrer les joies de la vie, avait hardiment représenté dans une campagne divinement ombragée, deux plantureuses Italiennes nues, à la chair ambrée, auprès de deu.x jeunes seigneurs du xvi<= siècle, Manet n'avait pas hésité à peindre dans un sousbois deux blanches Parisiennes dévêtues à côté de deux jeunes gens en costume moderne. Cela, d'ailleurs, sans l'ombre d'intention grivoise.
Le Déjeuner sur l'herbe fut e.xposé à ce célèbre Salon des Refusés qui
fut ouvert cette annéc-Ià au Palais de l'Industrie avec l'autorisation de l'empereur et qui réunit les œuvres de tant d'artistes depuis illustres: Bracquemond, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin- Latour, Harpignies, Jongkind. J.-P. Laurens, Legros, Pissarro, Vollon, Whistler, etc.
Au reste, le public ne comprit pas plus que le jury officiel le tableau de .Manet et cria à roiwcénité. Quelle injustice cependant d'adresser au peintre contemporain un reproche que l'on se gardait de formuler contre Giorgionc ! Ce qui n'était pas scandaleux chez celui-ci, le devenait donc chez son disciple ? Pour quelle raison mystérieuse ? En 1865, le jury accueillit
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