‹ L'Art et les artistesChapitre 22 sur 150 · ED. MAXET LE CHEMIN DE FER · texte numérisé non relu

ED. MAXET LE CHEMIN DE FER

Deux ans après ]\Ianet mourut. Malgré le bruit fait autour de son nom, il disparaissait méconnu.

De son vivant, il n'avait jxis réussi à se faire accepter piour ce qu'il était vraiment, jiour le continuateur des Clnssiqiies.

Comme eux il adorait la vie réelle. Ses personnages sont solides, pesant sur la terre, respirant et agissant. Parmi les réalistes modernes il n'y a guère que Courbet et Millet qui aient été au.ssi robustes que lui.

Comme les anciens maîtres, il a de merveilleuses ressources de facture, tantôt sabrant de son pinceau la toile pour exprimer quelque geste hàtif, tantôt empâtant sa peinture, la caressant pour rendre le velouté de la chair juvénile ; comme eu.x, d'ailleurs, il apportait, dans l'exécution cette conscience surhumaine que seuls peuvent nier ceux

qui n'ont pas regardé ses œuvres. Car y a-t-il rien de plus fini, par exemple, que le Déjeuner dans l'atelier, où la technique offre des variations merveilleuses selon la matière des objets représentés ' ; ou bien le Bon Dock auquel furent consacrées quatre-vingts séances de travail, à ce que m'a affirmé M. Guillemet, l'homme le mieux renseigné sur la vie de Manet.

Comme les maîtres anciens encore, il a eu cette raideur de sincérité qui est, je crois, le jiremier caractère du classicisme, puisque c'est par cette qualité que les grands artistes font école, c'est-àdire recrutent parmi leurs contemporains et aussi dans les générations suivantes des adhérents à "eur manière de voir.

Il fut chef d'école presque dès le début de son activité artistique. Autour de lui se forma le fa-

I . Ce t.ihle.iu est le plus beau de la galerie de M. Auguste Pellerin qui a cependant réuni tant Je chefs-d'œuvre.

ED. M AN ET

COMBAT DE l'aLABAMA ET DU KERSEAGE '

meiix groupe des Batignolles, qui tint ses assises au Café Guerbois. et où figurèrent les peintres Cézanne, Bazille, Guillemet, Monet, Renoir, Fantin-Latour, les graveurs Desboutins. Belot, le modèle du Bon Bock, les hommes de lettres, Duranty, Zola, Cladel, Philippe Burty.

Manet qui, parmi ces jeunes gens, avait le plus fort tempérament de lutteur et qui soutint les assauts les plus acharnés de l'opi nion hostile, fut tout de suite le porte-drapeau de la petite société.

S'il n'en fut pas le seul initiateur, si, par exem ple.comme nous venons de le dire, il ne fit qu'appliquer la théorie du plein air découverte par Monet. qui d'ailleurs, en intitulant Impression un coucher de soleil, exposé en 1867, se trouva également être le parrain de V Impressionnisme, cependant le

I. Le laineux duel entre les deux corsaires américains eut lieu pendant la guerre de Sécession, en rade de Cherhourt;. Le 1Û'i-m\ioi' guettant depuis plusieurs jours la sortie de VAhitunna qui s'était réfugié dans notre port de guerre, la curiosité publique attendait impatiemment la rencontre des deux adversaires. Des barques même turent louées pour permettre aux curieux d'assister au combat ; et c'est de l'une de ces barques que Manet prit le croquis qui lui servit à exécuter ce talileau.

Tpe'miVL' dwBon Bock ei A' Argcntcuil, par l'attention qu'il concentra sur lui et aussi par la vigueur avec laquelle il mit en oeuvre les idées élaborées en commun, en devint pour ses contemporains et en res tera dans l'histoire le principal champion.

De lui, découlent donc les deux grands courants réaliste et impressionniste.

De lui. date l'apparition, dans l'art, du chapeau haute forme bourgeois aussi bien que de la blouse bleue et de la casquette de l'ouvrier. C'est lui qui le premier a célébré le foyer moderne et la rue. C'est par son influence que les laboratoires des savants, les ateliers, les chantiers sont devenus sujets dignes d'intéresser l'art.

Est-il besoin de compter son escorte triomphale ?

A ses côtés, Renoir traita les intimités et les réjoui.ssances faubouriennes, Degas évoqua lescoulisses des théâtres. Sa formule a été habillée à la rustique par Bastien

ED. MANET — la bonne pipe

Lepage et RoU ; elk' a été vêtue des haillons de la banlieue par Raltaëlli; elle a été édulcorée et assagie par Gervex, Duez, Dagnan-Bouveret, Béraud ; elle a été conduite dans les lieux de petite vertu par l'âpre Toulouse-Lautrec ; elle a rayonné dans les affiches de Chéret et dans les truculentes vignettes de Forain et de Steinlen. Nous ne parlons que de la France ; quel dénombrement ne ferions-nous pas à l'étranger !

Au reste, l'on se tromperait étrangement si l'on ne voyait en Manet que le fruste promoteur d'un genre qui devait être amené à perfection après lui.

Il a été à la fois le premier et le plus complet réaliste, pourvu de toutes les idées philosophiques, de tous les moj-ens que comportait la nouvelle théorie.

Ainsi il a très bien vu que l'adoration de la nature matérielle le conduisait nécessairement à ne plus s'attacher comme ses devanciers à des compositions groupant un certain nombre d'individus dans des scènes fermées et complètes en eUes-mêmes. Il a compris que la vie étant un réseau immense d'actions et de réactions, l'on n'y pouvait rien abstraire de complet ; qu'il n'y fallait donc plus choisir de thèmes pour les présenter à part ; mais qu'il fallait seulement donner des tranches de réalité en suggérant au spectateur la sensation que la vie se continue indéfiniment au delà du cadre du tableau ; c'est ainsi qu'il peignait, par exemple, une tranche de rue, une tranche de bal public, une tranche de rivière ensoleillée. Cette originalité de la coupe est peut-être la plus frappante et la plus géniale qualité de Manet.

Il a compris également que les lois de la vie étant universelles, tout est intéressant et non pas seulement l'humanité ; il lui est arrivé de donner par la beauté de l'éclairage un intérêt palpitant à un jardin désert, à un mur chargé de plantes grimpantes.

Et il a compris enfin qu'aimant la nature dans

ED. MANET — pivui.nhs

sa totalité, il ne devait pas plus choisir le point d'observation que le thème observé. Aussi, a-t-il rompu courageusement avec l'habitude qu'avaient les peintres de ne se poster que là où ils pouvaient commodément s'asseoir et planter leur chevalet. Le point de vue de Manet est rarement un endroit où l'on puisse stationner. C'est, par exemple, le milieu d'une piste de courses ; c'est le milieu d'un fleuve, c'est le milieu d'une rue. V'oilà précisément ce qui donne à se œuvres un tel caractère de vie. Evidemment, dans son travail, la mémoire le devait servir au moins autant que l'étude.

Toutes ces innovations ont été reprises par ses imitateurs, mais il y en a même qu'il est resté seul à appliquer. Ainsi, je ne vois pas qu'après lui aucun peintre ait poussé aussi loin l'accentuation presque caricaturale des physionomies. Aucun

n'a eu, jusqu'à présent, la bravoure de déplaire au bourgeois en faisant aussi vrai que Manet. Et cependant, c'est par la vérité seule que peut être atteinte la belle et grande émotion.

Dans l'impressionnisme, c'est-à-dire dans la notation des effets de lumière, il a donné, de même, des exemples de tout ce qui a été tenté depuis- Dans son Linge, dans son Argenteiiil. il a rivalisé d'éclat avec le soleil. Dans telles marines, au contraire, il a, avant Whistler, imaginé des monochromies de verts glauques ou de gris mélancoliques.

Mais, dit-on, il n'a point eu d'idéal !

« L'imitation stricte de la Nature est de l'art barbare — c'est de la photographie ! « De telles observations furent inscrites sur le registre qu'il

avait mis lui-même à la disposition des visiteurs, quand, refusé au Salon de 1876, il convia le public à venir voir ses œuvres dans son atelier.

En vérité, ces critiques tombaient à faux.

Les tableaux de Manet sont tout autre chose que de la photographie. Il s'en dégage une âpre poésie de naturalisme, de mécanisme matérialiste, une rudesse presque brutale de passions physiques. Et cela est encore du lyrisme, donc, de l'idéal, puisque c'est une large interprétation philosophique du monde observé.

A Manet, il n'a donc rien manqué pour être un grand classique, ni la santé robuste, ni la technique savante, ni certes, l'influence doctrinale, ni enfin la profondeur de pensée.

11 serait temps, grand temps, qu'on l'admit au Louvre où les autres maîtres l'appellent.

P.\rL GSELL.

C'Ih-clioji J.-n. Faille

ED. MANET — le bon bock

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