GROUPE DE FIGURINES POUR LE « MONUMENT AUX OUVRIERS
DaloLi inconnu
■p OUR paradoxal que cela puisse sembler, au pre- ■* mier abord, il n'en est pas moins exactement vrai que, de tous les grands artistes contemporains, Dalou fut le plus complètement inconnu. La faute, d'ailleurs, en incombera lui seul, car il mettait à cacher son œuvre autant de soin que tant d'autres mettent à produire la leur. Aussi, au jour de sa mort, les amis auxquels il avait confié le'soin de ses affaires et de son œuvre, eurent-ils une surprise sans'pareille en découvrant une foule d'œu\Tes dont ils ne soupçonnaient pas l'existence.
Sur des étagères voilées par des rideaux ou des bâches, sous l'enveloppe de vieux journaux, dans des coins, un peu partout et jusque sous des meubles, ils aperçurent une foule d'objets révélant pour la plupart une formule d'art entièrement nouvelle.
Aucun de ces objets n'était de grande taille. Il y avait là quelques bustes inconnus, entre autres un buste d'enfant en marbre, le seul marbre d'ailleurs que pos sédait l'atelier, il y avait quelques plâtres originaux, modèles d'ouvrages exécutés en Angleterre et dont les
terres cuites appartiennent à
D.\Lou EX 1S71
des grands seigneurs anglais. C'était une réduction de la Paysanne française exposée jadis à Londres ; c'était la Liseuse et c'était la Jeune Mère, deux figures de femmes modernes d'une exquise élégance et d'une prodigieuse beauté de coloration, d'un esprit et d'un galbe étonnants. Les deux dernières étaient marquées au meilleur coin de l'Art français tel que Watteau et les maîtres du xviii^ siècle l'ont comprise, la Paysanne avait une allure de réalité moderne, absolument française et aussi absolument neuve.
Par ailleurs, c'était un torse de femme, en présence duquel on se demandait s'il n'était pas un antique ou s'il ne provenait point de l'teuvre d'un des maîtres suprêmes de la Renaissance ; mais il comportait de telles beautés de souplesse, une telle pui.s.sance de « vivre »
qu'on n'osait l'attribuer ni à l'une ni à l'autre éjjoque ; ce n'est point sans étonnement et sans admiration qu'on apjirenait que ce morceau incomparable était , tout simplement, l'une des études faites pour étudier la statue de V Abondance qui est placée derrière le monument colossal de la place de la Nation.
Mais la surprise fut bien plus grande encore lorsqu'on trouva, dans un coin quelconque, le modèle d'un groupe exécuté jadis pour un amateur français et qui n'avait jamais figuré à aucune exposition et n'avait jamais été montré par son auteur, fût-ce à ses plus intimes amis. Ce groupe, qu'on peut intituler Le Baiser, représente un faune, debout, embrassant une femme, qui se défend, sans se défendre, tout en se défendant. Si je n'avais horreur des comparaisons et des classements que l'on fait
ETl'DE
d'œuvres de maîtres à œuvres de maîtres, je mettrais ce groupe en parallèle avec un autre groupe du même intitulé, qui fut mille et mille fois reproduit en toutes les matières et dans toutes les dimensions, et je dirais pourquoi je préfère à celui-ci le groupe de Dalou. Mais j'estime que quand on a devant soi deux œuvres maîtresses de deu.x artistes hors ligne, c'est honorer l'un et l'autre des artistes et l'un et l'autre des ouvrages que d'additionner leur beauté pour la plus grande gloire de l'Art qui les a produites toutes deux. Tout ce qu'on peut dire du groupe de Dalou, c'est qu'il' est une œuvre, de forme et d'esprit français , jnirement français dans sa composition et dans sa forme.
Dans la partie d'étagère couverte de bâches, on trouva des plàtres.des petits modèles à quart d'exécution du monument de Delacroix et du Silène, modèles exécutés jusqu'au bout, et avec un soin si complet, qu'il a suffi, par la suite, de les envoyer à la fonte pour qu'ils devinssent, tout à la fois, une reproduction et une variante des deux monuments qui sont au Luxembourg.
Le monument d'Alphand, si malencontreusement exécuté, se trouve représenté par une petite esquisse en terre cuite, par laquelle on distingue ce que Dalou eût fait, si l'état de sa santé, alors gravement compromise, lui avait laissé la liberté de le faire. Mais ce n'était encore que le commencement de la surprise et nul ne put contenir un cri d'admiration, lorsque s'ouvrit un énorme placard, tout rempli de petites figures et de petites figurines en terre cuite ou en glaise séchée. Il y avait là -dedans un certain nombre de statuettes, de petits groupes, comportant des personnages, la plupart à l'état de nu ; parmi lesquelles d'aucunes, telle la femme accroupie, intitulée La Vérité méconnue, telle la femme surprise, sont de purs chefsd'œuvre.
Mais cela n'était rien encore.
DALOU
Lli^he Giraiiàou.
Jeune Mère
DALOU
Paysanne Française
Ce qui les frai^pa le j'iiis vi\-emeiU, l'était tout uu monde de petits êtres, hommes, femmes, animaux, dont la hauteur variait entre dix et vingt centimètres,et qui étaient placés un j)eu partout sur les larges planches du placard.
Ce qu'ils venaient d'apercevoir ce n'était plus de l'Art, c'était la Vie elle-même. Ces statuettes, malgré leur taille infime, étaient aussi définitives que les terres cuites de Tanagra ou les bronzes de Barye. L'impression donnée par l'assemblage de ces figurines a été résumée d'un mot. Comme on avait groupé ces petits bonshommes de terre cuite pour les photographier, une femme d'esprit, qui se trouvait auprès de l'opérateur, l'interrompit par cette exclamation : « Attendez ! Je crois qu'il y en a un qui a bougé ! »
Par un concours de circonstances, — qui n'a rien d'intéressant en soi, — la fille imique de Dalou fit don à la Ville de Paris, de tout ce qui se trouvait dans l'atelier de son père à l'heure de sa mort.
J'ai écrit : « fit don « à la Ville de Paris, parce que je ne saurais supposer que le Conseil municipal estime avoir réellement acheté, moyennant la somme grotesque de 30 000 fr., tout le musée aujourd'hui installé au Petit Palais.
La succession Dalou, dont les revenus sont attribués aux enfants de l'Orphelinat des Arts, n'avait pas le droit moral de faire des libéralités : « Payez ce que vous pourrez, avait-elle dit aux représentants du budget de la \'ille, et nous vous ferons cadeau du reste ».
Ainsi fut fondée la Salle Dalou au Petit Palais.
C'est là qu'il faut aller voir le Dalou inconnu; seulement, — au risque de contrister ceux qui. avec le plus grand dévouement, ont organisé cette salle. — je ne crains pas de dire qu'il sera très difficile de le bien voir pour l'instant.
L'espace est trop restreint, les objets sont déplorablement accumulés dans les vitrines où des figures et des groupes de tout premier ordre ne sont visibles
que sur une de leurs faces. Le mal, est d'ailleurs, réparable, facilement et sans grands frais. Du jour où l'on pourra exposer et classer l'œuvre de Dalou, comme cela est nécessaire, chacun pourra voir qu'elle apporte, dans le domaine de la sculi> ture un élément nouveau. Ici, Dalou ne fait plus seulement de la sculjjture en sculpteur, il la fait aussi, et surtout, en ])hilosoi)he et, si le mot n'était pas un peu gros, je dirais qu'il la fait en sociologue. Ses modèles, il les prend dans les rues, dans les champs, dans les ateliers, partout où l'on vit par le travail et c'est alors la Vie qu'il nous donne. Si je le rci)cte sans ce.sse, ce mot « la Vie », c'est