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CL.^UDÉ MONET D.^NS SON T-ARDIN

pour bien longtemps, et depuis vingt ans déjà, dans ce gracieux pays du Vexin, dont il connaît, feuille par feuille, les prés et les bois.

("lande ;Monet, en dépit de la soixantaine sonnante, est robuste et dru comme un chêne. Son visage hâlé par tous les embruns et tous les soleils, cheveux poivre et sel, le col nu, largement dégagé, les yeux d'acier clair, d'une pénétration

aiguë, des yeux qui voient jusqu'au fond des choses. L'allure fait penser à celle de Meis sonier. Les manières exquises, affables, sont d'un gentleman - fariner.

Quand nous arrivâmes à Giverny, Félix Borchardt, le beau peintre unpressionniste allemand, et moi. le maître \ètu d'un costume de homespun beige , à carreaux, chemise de soie bleue plissée, feutre de velours fauve, bottines de cuir rougeâtre, nous fit entrer quelques instants dans un premier atelier, dont les murs offraient le résumé de sa vie d'artiste. Une trentaine de toiles, depuis les

LES NYMPHEAS

essais, aux côtés de Manet, quelques toiles de la série des Meules, des Cathédrales, des Nymphéas. Mais, comme il était déjà quatre heures de l'aprèsm.idi et « que les nymphéas se ferment avant cinq heures, en été », il nous mena au second jardin. Vous savez que Claude Manet, ayant acheté un vaste clos en face de sa propriété, de l'autre côté de la route, l'inonda en partie, pour y créer une rivière. Sur cette rivière, il a jeté des nymphéas à profusion. Les feuilles s'étalent à plat, et, parmi leur verdure, la corolle, jaune, bleue, mauve, rose, de la belle fleur aquatique, s'épanouit. Une passerelle verte, en dos d'àne, près de laquelle Monet pose son chevalet. Des saules, des trembles au feuillage léger. Et surtout, sur les bords de la petite rivière, des fleurs par centaines, glaïeuls, iris, rhododendrons, lys rarissimes tachetés de points brunâtres. Le tout forme un décor p'us joli que grandiose, un rêve extrêmement oriental.

Nous entrâmes au second atelier, qui est spacieux et haut. Borchardt et moi demeurâmes, immobiles, muets, éblouis. Ah ! la lumière est meilleure que dans les souterrains de ^L Durand-Ruel. Partout des Falaises de Dieppe, d'Etretat, et des champs de tuli]ies de la Haye, et les champs de \'étheuil, et la mer, et le ciel. Des églises-fantômes évanouies dans la brume. Enfin, une seconde série de nymphéas, à toutes les heures de la journée, au petit matin liliacé, dans le poudroiement mordoré

de midi, dans les ombres violettes du crépuscule. La fraîcheur du ton, la subtilité, la fugacité d'impression, sont inégalables.

Sur la cimaise, bien en vue. une grande toile (le premier tableau de Monet refusé au Salon), des jeunes femmes en crinolines, se protégeant du soleil grâce à de minuscules ombrelles au manche d'ivoire, les taches de lumière sur les robes et les visages. Cette toile, brossée en plein air, fut refusée surtout par M, Jules Breton, membre influent du jury d'alors, lequel, — en éliminant l'œuvre hardie, annonciatrice, — sauva le grand art...

Une bibliothèque ; peu de livres, mais bons ; des photographies d'amis, Stéphane Mallarmé, visage de rêveur dolent, la physionomie douce et laborieuse de Gustave Geffroy, Mirbeau et la ride, dure comme un coup de sabre, qui lui barre le front.

Nous nous installons sur un immense divan de panne crème, et, dans la fumée des cigarettes, Claude Monet, souriant, dispos, malicieux, modeste, évoque ses souvenirs et nous conte sa vie.

Il a horreur de Paris, où l'on ne peut faire cent pas sans être harponné par des importuns, des gaffeurs, des snobs indiscrets et incompréhensifs. Il reste parfois huit, dix mois sans mettre le pied sur les boulevards. Il ignore les coteries, les Salons. l'Institut. Il préfère ses jardins, et son travail. Ce n'est pas qu'il abomine les grandes villes. Il a vécu.

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