ENF.\NT COIXHE, CROQUIS
Depuis, j'ai connu les pastels et les tableaux de Georges Picard. Te les ai cherchés avec sympathie.
PAXNEAU DÉCOR-ATII" C/, Vi
D'après l;i ptiiituie dL G. PICARD.
et n'ai jamais été déçu : la Tilania du Salon de cet été offrait la merveille vaporeuse de son harmonie bleu et or. L'homme est un modeste. Les peintres savent tous qu'il est très fort, mais s'il n'avait tenu qu'à lui. le public l'ignorerait encore aujourd'hui. Ce fut un des derniers actes de M. Henry Marcel, parmi tant d'actes de justice accomplis en un an rue de Valois, que de décorer ce solide et sincère technicien et ce charmant rêveur. Georges Picard ne sait pas qu'à notre époque un tableau n'est pas fini lorsqu'il est achevé, et qu'il est bon de faire pour lui beaucoup d'autres choses encore, qui ne concernent pas la peinture.
C'est un très beau dessinateur, et un des savants peintres de nu de l'école irançaise actuelle. Il modèle amoureusement, par grands plans simplifiés, très franchement, des bustes où son pastel, son i>inceau également veloutés font frissonner dfb luLurs beiges ou argentines, éclairent la roseur paie et douce des seins jeunes. Moiteur et duvet de fruits sur une anatomie scrupuleuse et toute classique : la délicate.sse tonale n'intervient qu'après le désir d'exprimer la plénitude des volumes, et le morceau apparaît presque statuaire. Mais surtout flotte une grâce simple, qui émeut et requiert, parce que le peintre n'a pas pu voir sans aimer ; et il y a là, toujours, une caresse silencieuse. Les nus féminins de Georges Picard me rappellent cette expression de Mallarmé, parlant de la muse de Banville : « ... vêtue du sourire qui .sort d'un jeune tor.se... » C'est cela même que l'artiste scrupuleux sait faire voleter, comme une gaze insaisissable, autour de ses figures vivantes, pleines et réelles.
La riante ingénuité de son instinct s'est plue au m\-stèrc gracile de l'enfance, et le devine par la vertu d'un continuel rajeunissement. C'est le peintre des enfants joueurs, et il les suspend en grajipes, et les balance, les groupe ou les sépare, dans ses décorations et ses plafonds. Je me le figure comme Fragonard folâtrant avec les petites filles, jouant, tapageant, et tout à coup grave et artiste, écrivant d'un trait cursif l'observation surpri.se d'un éveil de la vie. Regardez ses dessins, ses « croquetons " dont certains ont la prestesse, la crânerie. la saisissante justesse des Eisen, des i\Ioreau le jeune. L'enfance est là, nue et vive, avec ses mouvements encore empreints d'une charmante brusquerie animale, ses mouvements sans autre but qu'eux-mêmes, exagérés et maladroits, sans cesse démentis par la modification du caprice ou du désir. La plus grande difficulté que présente la notation du geste enfantin est ]ieut-être dans le défaut d'adaptation de ce geste à la volition qui, aux yeux d'un adulte, .semble le prétexter. Nous ne faisons un geste que selon la
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L'ART Kl l.l-S ARrrSTKS
EXPRESSIONS, POSES ET ATTITUDES (Page dalhum).
LES DEUX FEMMES RUUSSES D'apic, le lui-iel de G. PICARD.
mesure et le calcul que nous en imjwse son but. L'enfant le fait ])ar une projection subite et irréfléchie de tout son moi, et pour la joie de sa propre élasticité. Là e.st la nuance subtile, dont la difficile appréciation fait conférer à l'enfant, par la plupart des dessinateurs, de fausses attitudes de jeune homme à l'âge ingrat. Georges Picard a merveilleusement compris le dosage de volition et d'instincti\'ité agitée et joueuse qui meut les organismes puérils : ses enfants sont de vrais enfants, et il les étudie passionnément.
Les croquis épars aux marges de ce texte ne sont que les fugaces témoignages d'une vaste et lente étude de la vie puérile : étude de vérité et de force, où le trait ]ioursuit constamment la synthèse, et dénote en ('ieori;es Picard un observateur des \'olumes, dans une manière presque sculpturale. Je ne sais ))ourquoi ces sanguines toutes françaises et d'un délicieux primesaut me font penser non aux formidables dessins de Rodin, mais à la manière dont ceux-ci sont obtenus. L'reil ne regarde ni le ])apier ni la main, mais, ardent et fixe, il s'attache à l'être qui se meut, tandis que les doigts jettent sur la feuille, et quelquefois en dehors d'elle, les linéaments liàtifs. C'est l'impressionnisme même.
C'est l'opération toute mentale du joueur d'échecs qui dirige une partie sans la voir. La fixation du geste devient ainsi une manifestation mathématique. Guidée et contenue par les prévisions de l'esprit, qui sait par cœur, la main discipline son élan, et le trait devient une pure écriture de formes. La mémoire ne retiendrait pas les gestes multiples de l'enfant : l'esprit en comprend le sens et ainsi les indications presque cinématographiques de ces zébrures rouges se trouvent être plus justes que ne les eût assurées la jilus patiente copie. Pour Georges Picard l'observation est intuitive et non déductive. elle ratifie ce que l'esprit a deviné ; mais il faut être, comme lui. né peintre de la vraie race, ce que les gens du métier appellent « un homme très fort n. Cette force dont ils parlent, ce n'est ni ract]uit ni le doigté, c'est une tjualité psychologique et non une dextérité manuelle ou une heureuse fidélité de rétine — c'est l'intuition.
Je ne connais guère que la remarquable artiste américaine, miss Mary Ca.ssatt, pour avoir atteint, dans la très difficultueuse et très ingrate étude de l'enfance, à une aussi frappante véracité. Car les enfants de Carrière sont déjà symboliques, emblématiques, leurs crânes frêles sont dilatés
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EXPRESSIONS, POSES ET ATTITUDES d'eNFANTS (P;;ge d'album.)
ÉTUDE POUR LE PANNEAU DE LA DANSE D'ujïrùs un iT;i\'on de (t. PICARIX
de pensée future, et ceux de Renoir ne sont que de jolis fruits de cliair duveteuse. Mais miss Cassatt peint des babies avec réalisme, et des baljies anglais, colorés comme des brugnons. Georges Picard note l'enfant avec exactitude dans ses croquis, mais lorsqu'il peint, il l'étiré et le déforme pour le faire participer à l'art décoratif par toute sa grâce de statuette élégante. L'enfant décoratif de Georges Picard n'est plus un babie, ni le cupidon grassouillet de Boucher. C'est l'enfant de quatre ans, déjà svelte et très dessiné, qui s'élance et volète en ses compositions ornementales.
De celles-ci. Georges Picard a donné quelques témoignages admirables par la grâce inventive. Les deux panneaux du Casino de Monte-Carlo ont gardé leur fraîcheur ravissante, leur atmosphère soleilleuse. toute liquoreuse de lumière diffuse. Les jilafonds et voussures de l'Hôtel de Ville de Paris ont une tout autre importance. On s'accorde à penser qu'avec les peintures de Chéret ils sont seuls à prouver en cette réunion d'ceuvres disparates la richesse du tempérament décoratif français, le chef-d'œuvre de Besnard étant ti'un autre ordre. Portée sur de souples ellipses la composition tournoie et s'exalte. En plein azur, dans la confusion exquise des branches fleuries, s'épanouissent de beaux corps nimbes. Nulle idée, sinon celle qui résulte de l'évidence elle-même de la forme de la femme nue.
« Quelque folie originelle et naive. nie extas3 d'or, je ne sais quoi ! par elle nommé sa chevelure^ ïc ploie avec la grâce des étoffes autour d'un visage qu 'éclaire la nudité sanglante de ses lèvres. A la plac e du vêtement vain, elle a un corps : et ses yeux, pareils aux pierres rares, ne valent pas le sourire qui sort de sa chair heureuse, des seins levés, comme durs d'un lait éternel, la pointe vers le ciel, aux jambes li.sses. qui gardent le sel de la mer preanière. » Vous rapjjclez-vous l'immortel passage du Phénomène futur ? C'est l'épigraphe de toutes les bslles choses qu'on a faites et qu'on fera avec ce corps qui est le plus complet des symboles perceptibles à l'inquiète humanité, et c'est l'épigraphe de toute cette œu\-re luxuriante et saine de Georges Picard. Une décoration récemment achevée, destinée à un établissement public d'Amérique, y témoignera de la souple joliesse française de l'artiste. Là encore l'enfant est, parmi des guirlandes florales, le thème essentiel d'un caprice ornemental qui se joue en de suaves colorations, et que soutient et exalte un arrangement stylisé de femmes claires.
Quelques pastels, d'une vaporeuse exécutian, ont touché à l'étrange, par la magie des lumières contrariées. Deux surtout, un groupe d'enfants
,lans une claiU- limaiic rt deux tcnmu's roussos. vivement apparues clans une lueur de rêve orangé, font songer à ces proniières aipiarclles, à ces fascinants caprices qui révélèrent la maîtrise de Hesnard vers 18S5. la Souffleuse d'étoiles parexemi)Ie, ou les études de reflets d'une si insolite poésie. Ce nom illustre s'impose avec insistance, en effet, auprès de celui de Georges Picard : voisinage redoutable p(uu beaucoup, vaillamment supporté ici.
Comme Besnard, auquel ils'ai)i)arente, Picard a le culte de la belle forme pleine, logique, de la franche distribution des lumières, du métier sain et classique, et il y a entre eux une parenté. .Mais rien de la féminité féline de l'art du grand jieintre ne ,sc retrouve en la vision calme, joyeuse, sans nervosité, de son confrère.
Georges Picard est sans subjectiN-isme. il ne transpose pas, il ne synthétise pas, il n'essaie point d'éveiller une hantise. C'est un peintre de purs morceaux, même de portraits, dont le sien, si plein de verve vivante, n'est pas le moindre. Il échappe à toute la préoccupation contemporaine du second sens des réalités apparentes. 11 lit à même la leçon immédiate d'une forme ou d'une tonalité, et jouit intensément des volumes et des ])lans, beaucoup plus que du mouvement. Le mouvement, c'est déjà pour lui le domaine du rêve, et il ne le conçoit que décoratif, à des lins chimériques.
C'est même chez lui un trait curieux que cette destination du mouvement en art. Voici l'un des très rares peintres de notre époque qui n'éprouvent pas le désir d'exprimer les états dynuiniques de la forme, et ne demandent l'affirmation de la vie qu'aux attitudes statiques. Cela, et sa façon de dessiner par modèles massés et pleins, ce sont l,es deux signes qui révèlent en Picard une nature autant statuaire que picturale.
Quels peintres aujourd'hui croient à la valeur du repos comme élément de beauté ? Le mouvement les hante tous comme la condition essentielle, le but même de l'art. L'immobilité de leur rôle leur pèse. Ils s'en irritent. Ils souhaitent, avec des traits et des tons sur une toile, et un art de deu.x dimensions condamné à figer à jamais le geste, parvenir à enfreindre cette défemse immanente et à suggérer l'illusion de la vie mourante : du fait que tout leur est permis sauf cela, c'est à cela seul qu'ils s'attachent. Georges Picard m'apparait profondément et naturellement soumis à la limitation éternelle de la peinture en ne s'inquiétant pas des attitudes instables, en se contentant, sauf en ses croquis, du charme des poses paisibles. Le mouvement ne lui semble peut-être l'on qu'à figurer les êtres irréels ; c'est à ses yeux
ÉTUDE POUR LE P.WNE.VU DE L.\ D.\NSE D";iprès un crayon de G. PIC.-XRD.
un langage propre à faire comprendre qu'il s'agit d'actes ou de désirs idéaux.
Du moment qu'on entreprend de représenter avec des moyens fixes et sous un aspect invariable la succession d'aspects qu'est un mouvement, c'est en effet dans l'arbitraire qu'on se meut à l'instant : et dès lors, toute figuration de mouvement est symbolique et décorative, elle n'est plus l'expression de la vérité, elle n'offre plus de terme de comparaison entre la toile immodifiable et le geste multiforme, elle ne peut qu'être une synthèse et un signe, elle dépasse la transcription directe, la ressemblance de la vie, elle atteint au domaine de la chimère.
Je ne sais pas si Georges Picard raisonne sur tout ceci, qui est un peu bien métaphysique pour un peintre de bonne santé : mais je sais que son œuvre le prouve. Décorateur riche de mouvements quand il jieint ses fées printanières, il est le peintre de chevalet des belles stabilités de la femme nue dont le fait
ENF.^NT E.NDORMI D'aprèb rétiide peinte de G. PICARD.
JEUX D ENFA.MTS AU CLAIR DE LUNE D'ajiies un pastel de G. I'1C.\KD.
d'être immobile et nue contient déjà tout le triomphe.
Tel quel, son art plaît comme une très belle branche de fruits alourdie et de soleil baignée, évidente et riche : et peut-être n'a-t-il pas tort de s'en tenir à ces fins naturelles de la peinture. Troji de nos peintres ressemblent à ces paysans avides qui vont, la nuit, déterrer la borne du champ voisin et la replacer un peu au-delà, en espérant que l'empiétement ne sera pas connu. Ils reculent furtivement la borne qui sépare le monde visible du monde spécu latif, la zone des aspects de la zone des suggestions, avec l'espoir d'élargir le domaine pictural. Ruse honorable et périlleuse ! L'homme de lettres l'a souvent conseillée au plasticien, quitte à ne le point absoudre ensuite d'erreurs jiar lui-même causées. J'imagine que Georges Picard est trop sensible et trop intelligent jjour n'avoir point réfléchi au jiéril pleui d'attrait de la peinture qui tente l'au-delà des aspects et veut pénétrer les enveloppe? des choses qu'elle interprète. Mais il a dû choisir, et s'interroger dûment. Son teuvre entière décèle la résolution dans le choix. Elle est écrite avec fermeté, santé, vigueur. Elle commente paisiblement les quelques thèlues qui suffisent. Et par là, elle dénote une de ces natures nées pour l'observation directe qui sont l'équilibre d'une école, le fond iiumuable et de tout repos du talent dans une génération.
Natures enviables que celles pour qui le désir de peindre naturellement des choses évidentes suffit à constituer tout le rôle de