‹ L'Art et les artistesChapitre 66 sur 150 · SAINT JACQUES (DETAIL · texte numérisé non relu

SAINT JACQUES (DETAIL

Castagne, l'ccello. Veneziano, maîtres robustes et un peu âpres, qui se plurent au spectacle du réel et l'aimèrent pour lui-même, le transportant, avec ses exagérations et ses difformités, jusque dans les sujets les plus relevés et les plus nobles. Ghirlandajo réagit contre ces excès : il prit comme l'avait fait Filip>po Lippi une trentaine d'années auparavant, une position moyenne entre la copie littérale et la transposition poétique, mais bien choisie et si forte qu'il s'y établit pour la vie et que sa conception s'imposa pendant un demi-siècle. Si, au même moment, l'idéalisme maniéré de Filippino Lippi. le sensualisme précieux de Botticelli les engagèrent dans des voies divergentes, le gros de l'École, séduit par la logique et la santé des ouvrages du maître, s'attacha fermement à sa doctrine, et il ne fallut rien moins que l'action de Michel-Ange, très influencé d'ailleurs jiar (ihirlandajo dans la première partie de sa carrière, pour amener l'avènement d'un lyrisme audacieux cjui ne trouva son expression normale que dans la seule décoration du [ilafond de la Sixtine, et, manié ensuite par des bras débiles, ne fît que précipiter la décadence et la chute de l'art en Italie. Ce réalisme mitigé est nécessairement assez composite ; si la copie d'individus et de milieux

choisis est suffisante pour la représentation de thèmes contemporains ou même d'époque rap]irochée, elle comporte, dès qu'on s'éloigne dans le temps ou l'espace, des compromis nécessaires et délicats. Ghirlandajo, à l'exemple de ses prédécesseurs, renonce délibérément pour les jiays lointains à la couleur locale; pour les périodes rétrospectives il se tire d'affaire avec les ressources que lui fournissent les monuments de l'antiquité romaine. C'est ainsi qu'une scène qui se passe à Jérusalem au i^i' siècle, sera figurée par des hommes en costume florentin, à côté d'autres en toge, sous des portiques corinthiens.

Quant aux localisations indispensables, un accessoire de costume ou de coiffure, turban, bonnet conique, les fournira, évoquant suffisamment, à lui seul, le milieu ethnique particulier auquel cet attribut se rattache. C'est évidemment là une pure convention, mais elle n'impose aucune gêne à l'esprit. Il s'agit toujours en effet d'épisodes connus de chacun, dans leur version traditionnelle, et dont la signification générale,la portée édifiante constituent l'intérêt, beaucoup plus que les circonstances accidentelles où ils se produisirent. Il suffit que la vérité humaine du sujet soit fortement exprimée, et c'est à quoi excelle Ghirlandajo. Prenons pour exemple une des plus célèbres de ces peintures : la Naissance de saint Jean. On se croirait chez de riches bourgeois, dans la Florence du xv<^ siècle : l'architecture, renouvelée de l'antique, est celle où la Renaissance se plaisait à encadrer la vie moderne ; les costumes sont strictement du temps : coiffures plates, manches à crevés, corsages lacés, jupes tombantes à grands plis; cette jeune femme, ces deux matrones, viennent faire leur visite de couches à quelque amie, tandis qu'une nourrice allaite le nouveau-né et qu'une servante apporte les rafraîchissements d'usage. L^n détail, un seul, va dans ce spectacle familier, introduire la note voulue pour lui restituer sa signification religieuse et reculer toute la scène dans l'idéal : une figure drapée de blanc, au.\ pieds nus, à la démarche bondissante d'immortelle, entre derrière les visiteuses, une corbeille de fruits sur la tète. C'est l'ange de la bonne nouvelle, le témoin di\'in d'une naissance prédestinée.

Même réalité familière, même rappel discret du

. rj

surhumain dans la prédication du Baptiste : nous sommes sur une hauteur voisine d'une ville ; un gros de catéchumènes bourgeoises a suivi l'ascète éloquent : elles l'écoutent, assises sur la terre nue, sans souci de leurs beaux atours : mais auprès d'elles l'idéal prend place ; au-dessus des ermites qui entourent Jean, reconnaissables à leurs bâtons et à leurs jièlerincs. un peu en arrière, debout, deux hommes songent, dont l'un offre la candeur sérieuse, l'ingénuité méditative de l'autre Jean, le disciple aimé de Jésus, et semble le trait d'union du Dieu fait homme et du plus inspiré de ses mi>sionnaires. C'est comme un accord soudain dans une symphonie agreste, dont le timbre mystérieux, la vibration prolongée entr'ouvre soudain l'au-delà. Que si nous passons à l'examen technique de ces peintures, nous ne pourrons manquer d'être fra[)pcs de la quasi-perfection de leur exécution. Aucune trace n'y demeure des pauvretés et des gaucheries des primitifs : les gestes étriqués, les yeux tirés vers les tempes les pieds posant mal sur le sol ont fait place à des carrures robustes, à des attitudes franches, à des mouvements souples, à une sorte d'aplomb général dans la pose et l'exiiression.

-C;;, hr Cir.nidon

S.uihi M:n 1.1 Kovelh

Autre remarque : les trécentistes n'étudient pas la physionomie humaine. Chacun d'eux s'est fait, une fois pour toutes, un type de vierge, d'éphèbe, de matrone, de jjatriarche, qu'aucune particularité individuelle ne différencie, dans les centaints d'exemplaires qu'ils en tirent. L'admirable Fra Angelico voit ses plus délicieuses inspiratioas gâtées par cette monotonie fastidieuse des types, dans des compositions qui en souffrent d'autant plus que le milieu pittoresque y est nul et qu'elles ne comportent guère que des assemblages de figures. Prenez au contraire, les personnages de Ghirlandajo : autant de protagonistes, autant de physionomies, de tempéraments, de caractères. Tous ces gens-là ont un état civil, une fonction sociale. Cela tient à ce qu'au lieu de rriodèles de profession, aux mimiques banalisées, aux masques à tout faire, il n'a reproduit que des individus pris au vif de la vie quotidienne : parmi son entourage civique. On voit dès lors quel puissant intérêt représentatif s'attache à son œuvre, quelle masse de renseignements matériels et moraux elle met sous nos yeux, et comme par surcroît la personnalité accusée des figures communique un air de vraisemblance à toute l'action, et donne même au milieu souvent assez artificiel où celle-ci évolue, quelque chose de normal, ou tout au moins d'acceptable.

Quant à la facture proprement dite, il n'en est guère ailleurs qui offre ce degré de décision et de certitude. Aucune insistance inutile, aucune affectation, non plus, d'adresse expéditive, de rapidité brillante, chaque partie est traitée avec le même soin, la même conscience, mais sans excès de détails, dans une proportion et un équilibre admirables. Rien ne tire l'ceil et tout est en place, au plan de subordination qu'exigent l'effet général et l'unité d'ensemble. Le dessin, très écrit, n'est ni sec, ni coupant ; le ton. quelquefois un peu désaccordé (les rouges et les orangés surtout), par excès d'énergie, dans les tableaux de chevalet au maître, observe dans la fresque, la discipline nécessaire. Nous ne savons rien dans tout l'art italien qui offre cette pondération parfaite, et où la vigueur et la santé se maîtrisent avec une pareille aisance. Il s'est vu assurément des natures plus poétiques, des inspirations plus ardentes, des raffinements plus exquis; on trouverait malaisément des productions qui offrent à ce degré l'union d'une vision lucide et d'un talent \'iril.

L)():\I. GHIRL.\XDAJO

FR.\GMENT DE L.\ \.\ISS.\NCE DE lA VIERGE

Henri M.\rcel,

.\Jinîiii&t!ateiir,^cntralde la i-iibliothcqiie Nationale.

Éventail , gouache sur soit', moiitutw ivoire ajouré. Epoque Louis XVL

(è/a i^oqueitexie t^eminine cia XVIII' QjieclcJ

T 'amour de l'élégant, du seyant.

^^ la passion de l'atour. le culte de la grâce sfiiritiielle et bien parée, n'est-ce point la religion principale de la femme du xviii'' siècle, à l'époque des frivoles abandons, comme à celle des sentimentalités passionnées et des philosophiques ambitions de pensée ?

X 'est-ce point la loi profonde qui est commune à toutes, grandes dames, nymphes d'opéra, bourgeoises et même i\-, .j à ces jolies bouquetières que Boucher *♦- aime à dessiner dans toute leur svelte

accortise. chez les modèles de Largillière et de Xattier comme chez ceux de Watteau ? La Grande Muse du Temps, celle qu'écoutent le mieux les dames, ce n'est point Uranie, encore que M""^ du Châtelet l'adore, ce n'est point Thalie, encore que M"'^ de Pompadour lui sacrifie, ce n'est point Terpsichore si fêtée partout, c'est une dixième Muse, la Coquetterie, qui fut si puissante au xviii'' siècle, qu'elle enfanta un monde, un monde varié d'objets d'art et d'œuvrettes d'art, un monde selon l'expression pittoresque qui déjà caractérisait tout l'arsenal d'ustensiles, tout le décor nécessité par la toilette d'une dame romaine.

Toute la journée, la femme du .wiii^ siècle est

Étui, émail de Sase, forme de bras. — Ep. L. .\V.

élégante, qu'elle aille en visite, qu'elle coure aux boulevards, qu'elle entre aux loges grillces des petits théâtres, qu'elle aille à la cour, qu'elle parcoure les magasins de curiosités ou de modes do:U Boucher, Gravclot ou Eisen ont gravé les réclames. La souple mode du temps, l'ingéniosité de tout un peuple de coiffeurs, de modistes, d'habilleuses lui graduent jiour t:mt d'objets différents, un luxe

du meilleur

goût et de la '•''■' Il ' ' '' I TT-T^Tin, plus sùrc appropriation.

Mais avant qu'elle ne sorte par les rues de la ville, dès le matin, la Pari sienne du X VII i*" siècle est déjà élégante ; déjà son lever a été une manière de petite cérémonie, commt une menue ré ception. Dansa douillette

j 1 BoHe i mone/er, or et miniature cadre eu

commode, les perla finn- f-^oque Ixuu XVl.

Ètni, criiail de

Saxr forme de jauibe

luoiititrc or et sor-

doiue. Ep. l.nui^ XV^

morceaux de

cheveux à j-ieine arranges par la main experte de caméristes dont JLirivaux. avec un rien d'idéalisation, a l'ait des merveilles de gracieuse subtilité, à jieine déparées par un peu de vivacité dans l'accent, la jeune femme ]TOur qui sont préjiarés tant d'élégances, de plaisirs ingénieux, pour qui sont prêtes toutes les caresses de la vie. fait son apparition parmi ime menue cour. Déjà la modiste a envoyé son trottiu qui déplie les aunes d'étoffe légère et les rubans versicolores qui donneront à l'attifement du jour le sujirême bon ton, la plus jolie dominante d'iiarmonie : on apporte aussi les musique et les liillets, et on caqueté. Tout en écoutant, en regardant, en choisissant, tout en se remettant aux mains du coilfeur. de la soubrette, de l'essayeuse, la jeune femme ne perd point de vue sa table de toilette, que l'art du temps, si fécond en enjolivements, cet art qui sait amener dans la pièce aux lambris ornés d'après Boffrand. au.x appliques dans le gorit de Meissonnier, avec toute la saveur du goût d'Ile de France, tous les jolis caprices du goût d'Extrême-Orient a créé si coquette. La fantaisie de Paris et celle du Nippon s'unissent pour faire un entour harmonieux à cette jolie merveille, la table de toilette d'une jeune femme du .wiii'' siècle.

Il Dans l'appartement de la femme, disent les Concourt, c'est le meuble de triomphe que cette table surmontée d'une glace, parée de dentelles comme un autel, enveloppée de mousseline comme un berceau, toute encombi-ée de philtres et de parures, fards, pâtes, mouches,

- . .. odeurs, vermillon, rouge minéral, végé- Uv-\^fk ^'^'' 1'''^"'-^ chimique, bleu de veine, %jf M vinaigre de IMaille contre les rides, et

- ' '^ les rubans, et les tresses et les aigrettes... Depuis longtemps les experts ont réglé sa place : la toilette est toujours

Étui, faïence de

Me)tiiecy, forme

hêbê. Ep. Louis XV.

Etui, fond 7 ,T ;'.■',

ntédaitlons les

Quatre Saisons. /a

Eiscu . Epoqtte

Louis XI'.

tisent

gantes et riches, à tous les bibelots qui sont des joyaux, à toutes ces précieuses créations d'artistes soucieux d'embellir des réduits de petites fées, à tous ces brimborions admirables qui ont leur place sur le meuble de toilette. La patience d'un collectionneur artiste, M. Bernard Franck, a réuni par centaines, dans ses vitrines, en son appartement de l'avenue du Bois, sous une lumière qui fait valoir tous les scintillements et tous les chatoiements, nombre de ces menus objets, nombre de ces œuvres d'art égales aux plus belles, car en art, le volume n'est rien, l'équilibre des proportions est tout ; telle bonbonnière, tel étui à épingles sur lequel Watteau a jeté pour les frères Martin le caprice d'une fête galante, l'allure spirituelle d'un donneur de sérénades, équivalent aux travaux des dimensions les plus ambitieuses. M. Bernard Franck a eu deux passions de collectionneur : il a réuni tout le décor des grandes époques militaires, les miniatures des héros, les armes rares, les miroirs où se reflétèrent des impératrices ; il a groupé aussi d'un soin égal, avec un bonheur peut-être plus grand, tous les caprices de goût, toutes les jolies menuités qui entouraient la beauté féminine au xvii^' siècle; parmi ses vitrines, dansl'éclat des gemmes, dans la luisance des vernis, dans la douceur vive de la porcelaine, synthétout l'effort de plusieurs générations vers toujours plus de grâce, et plus de coquette subtilité à faire passer entre les doigts de la beauté, pour l'orner et l'embellir encore, le contact de mille objets précieux, bonbonnières, vinaigrettes, étuis à épingles, nécessaires, boîtes à mouches, montres

Etui, émail de Clielseayfiersouun,t:e de la Cotuédie itûlieure // /. XI'.

dans nn cabinet au nord, pour que le précieuses, éventails, flacons de parfums, tout l'attirail de guerre de Chloris ou d'Eglé, de M'"<^ de Pompadour ou de M""" de l'Espinasse, Certains de ces objets sont de simple mais excellente joaillerie. Des

jour net, la clarté sans miroitement d'un atelier de peinture tombe sur la fenmie qui s'habille. «

Cette clarté froide convient à merveille aussi à toutes les frivolités élé-

Étui, émail de Saxe. \

forme barbillon. j

Ep. Louis XV. I

BOUCHLI^

Cltch/ J'tiyaiui-Kuil.

La Coquette à sa toilette

rocailles, des volutes d'or d'une admirable finesse courent autour de la pierre dure et sur le jaspe sanguin, sur l'agate rosée et veinée; sur ces harmonies de reflets doux, l'artisan délicat, un Debeige, par exemple, a mis sa marque par le simple arabesque d'or. D'autres sont dus à la collaboration de artiste et de l'artisan.

Parmi deux cents étuis à épingles, en vernis ]\Iartin, M. Bernard Franck peut montrer celui que décora Watteau : il en est un où François Boucher jeta des amours.

Lorgiipu ci loupe, jcï^pe t't s,iiJi(J't mouture or ciscU. tra7al! dt Deleige, — Efoquf I ottt^ .\ l

Lorgnon J ace à-iuath

Epo,j„c J.o

Ici c'est Oudry qui a paré cet étui des pnniesses des animaux qu'il aimait peindre. Eisen a dessiné dans des médail Ions décoratifs des rondes d'enfants et figuré les Saisons. Et pour quelques étuis authentiques. signés de noms d'artistes, combien s'affirment ceuvres d'art par leur seule va leur ? Est-ce Gillot qui a peint là ce Chinois madré et élégant, tout au-dessous d'un Chinois de convention au ventre éclatant et bombé ? C'est possible : à moins que ce ne soit Boucher, à l'heure où il était passionné de décor extrême-oriental et préparait ses cartons de tapisserie et ses livres d'estampes chinoises. C'est aussi un peintre qui a jeté sur fond d'or clair ce svelte faucon nier, comme ce sont des artistes qui ont dessiné pour Sèvres, Lunéville et surtout pour Meissen. ce,s étuis de céramique, de porcelaine blanche, rose et verte, de couleur tendre, fragile et précieuse, ces flacons à personnages brillants, poupins, mais séduisants car ils sont galants et tendres comme une jolie odelette du temps.

Ces Saxes l'idée en vint-elle d'un Adam, d'un Antoine Pesne, d'un Clodion, d'un Le Mire ? En tout cas dans la série des étuis \'oici les plus jolis essais de forme décorative : c'est la botte éperonnée d'un seigneur; c'est un Scapin aux yeux étonnés ; c'est la jolie face masquée d'une marquise galante ; c'est un bras nu tendant une coupe frêle; c'est, en

somme, une recherche d'associer à ces menuité charmantes la ligne de la beauté humaine, d'unir la joliesse des objets et les agréments de la nature ; l'espièglerie n'y perd point ses droits, qui fait un flacon d'odeurs d'un singe portant une bouteille ; un autre artiste se plaît à tirer ces minuscules et délicats flacons de paifums, du baiser quasi violent de deux bouches, de l'attirance des deux jolies tètes de Lindor et de Cydalise, les lèvres unies dans un bel élan amoureux. Quand la présence de l'artiste, du créateur de figurines, n'a pas été requise, on sent bien que le céramiste, ou rorfè\'re n'est point étranger à l'art d'un Oppenord ou d'un Brunetti, et il y a toujours du style dans le dessin de ces jolies boîtes qui renferment les ciseaux serrés d'un strict étui, le pinceau à mouches, le flacon de sels, le carnet de bal. Il y a chez M. Bei'nard Franck des boîtes admirables, faites à cet effet; les formes en sont curieuses ; parfois l'art d'un Berain y fait apparaître sur le fond vieil argent , parmi le faste d'un décor fleuri, des silhouettes délicates.

Parfois l'orfèvre est seul, ou on peut le croire seul, à avoir édifié la petite merveille, mais certes c'est une œuvre d'art que, par exemple, ce carnet de visite de Debeige, en jaspe sanguin foncé sur lequel l'artiste s'est plu, par le jeu de couleurs des pierreries, des petits diamants et des rubis, à enclore de scintillants paradoxes, d'éclats de gaieté claire, la gamme lisse et miroitante de la pierre dure, à l'enserrer comme d'une vigne dont les pampres seraient des lumières.

Et encore dans cette collection, où rien n'est oublié de ce qui touche la vie intime de la femme au XV!!!*" siècle, voici des cassolettes en forme d'œufs. Sur la toute menue surface ovoïde ' en jaspe sanguin, la volute d'or enroule

,, . Lorguitte de titi.itri:, laquée rouge

des el)ats déniants. et or. — Epoque Louis xyi.

Lii/ur noir, luotifs de Berain ciselés.

xvr.

MOPEAU-LE-JEUNE

La Dame de la Reyne

• or, cotiTCfcle à ca^^olet i e.

KJ'Oqiic Louis X\'.

L'objet est de provenance ro vale : des armoiries l'indiquent. Une de- \ise sur émail 1 liane entoure le bibelot précieux : « Votre fidélité fait ma félicité. » Les boites à mouor et d'ivoire ont

ches, ces toutes petites surlaces été recherchées par des artistes épris de difficultés à vaincre, pour y figurer sur l'émail, les ébats joyeu.x des faunes, ou dans la menuité de petites frises les élans comme enrubannés de petits amours. Parfois aus.si c'est une miniature qui s'y incruste ; et c'est alors, parmi le cercle de roses de Hollande, sur la blancheur tranquille de l'ivoire, l'éveil coloré et souriant ou la gi'âce mélancolique d'une beauté du temps passé, notée au.x plus belles heures de sa fraîcheur, à une minute de coquetterie souvent reprise par le pli de ses lèvres, et que la patience de l'artiste a gardée toute intacte, sur la plaque d'i\'oire patiemment lavée et aquarellée, pour les temps qui viendront.

De\-ant ces vitrines de miniatures, devant les petites rondes mythologiques qui courent (si peu d'espace ) sur la toute petite boîte à mouches, comme aussi devant les portraits de femmes qui sourient sur le couvercle des boîtes légères, qui furent faites surtout pour y mettre un portrait, on songe aux vers de Théo- ]ihile Gautier qui promettait l'immortalité à la matière dure, aux émaux, aux camées, aux onyx, aux agates : et voici que ces vitrines offrent le prestige contraire de la durée du frêle et du léger, du vernis

]\Foiil', ./. û'nintc t'ii or,

èmnil, eutoiir.igi^ Jargons.

E/>oqrte Louis XVI.

Cluilclanu- rt lunutrc, agate

orieittalp, moiltrtrc or, roses, rnhi^. Ep. Louis AT/.

Ettti eu forme de clî-

cr êmaïUé et brillants.

Epoque Louis XVI.

et de la couleur, de toutes ces choses délicates que leur beauté seule suffit à empêcher de mourir, car les mains pieuses des amateurs recueillent leurs fragiles miracles, et les préservent à force de soins tendres et respectueux.

Ainsi subsistent les éventails ; la collection de M. Bernard Franck

permettrait d'écrire l'histoire de l'éventail au xvni'^ siècle ; depuis ceux du commencement du siècle, ceux de la Régence où sur les lamelles brillantes apparaissent encore, écho des compositions d'un Lebrun, rivales des fastes d'un Lemoyne. de grandes plaques décoratives où pai-mi tout l'arroi d'une armée, et les lances et les panaches et les palanquins des éléphants et la carrure forte des gros chevaux de guerre, où parmi les guerriers casqués, Alexandre ou un tel autre vainqueur des pays de légende et de lointain s'avance vers la reine captive. Et puis viennent la mythologie, et les fêtes galantes : auprès des balustrades florées de grosses roses, les dames au long manteau, au menu toquet à jilumes, s'accoudent à écouter 'Arlequin galant et le Gille languissant. Au temps de B <) u c h er, le faire de l'éventail parfois se hausse à rivaliser avec le carton de tapisserie et laisse voir autour des douleurs d'Ariane des défilés de Tritons et de Néréides, jusqu'à ce que la mode amoureuse de Greuze y mette des fillettes aux jolies

allures rêveuses : ce Botte a fard, mail de Sa.xc,

, -, -, yeux en roses, eourerele aeate

qui n empêche pomt mouture or. Ep. Louis xv.

L'ART KT I.i:S ARTISTES

,/.■ l'uni Iw

Botte à rpiiigUs, ivoire, forme itavetle, itrcrustêc d'or, mittiature lCf<oqite Louis XVI.

l'éventail de revivre tant d'autres minutes de l'art, de refléter la fantaisie des maitres du second ordre, et aussi de noter parmi l'agrément de ses surfaces, la mode de son temps, bien détaillée.

bien vivante, présentée parfois comme en une série de portraits, cernés comme par les lignes d'écrans distincts, ou mieux agréablement enchaînés par le jeu d'une petite scène de la vie mondaine, d'une réception, d'une dînette.

Parmi ceux de la collection Bernard Franck un intérêt unique s'attache à celui qui nous amuse a\TC adresse de tout l'aspect d'une mascarade, d' une scène de bal costumé que rend plus

joyeuse l'apparition d'un cortège de dominos qui commentant ce serait écrire toute l'iiistoire du semblent presque des pénitents, à la cagoule petit art décoratif au xviii'' siècle, grâce au plus joyeusement rejetée, petite œuvrette qui fait penser à Casanova et aux bizarres coudoiements qu'il nous montre parmi les plaisirs de la vie de Paris, les jours des fêtes de la foire, à ces petits abbés libertins et à tout le mélange humain qui vivait et riait dans les coins d'élégance de la grande ville.

Et ainsi l'éventail suit l'histoire des mœurs et l'histoire de l'art, chose de durée, en même temps que bibelot d'une heure aux mains des belles curieuses et des belles spirituelles qui s'en servirent pour voiler ce regard qui était selon Concourt sous les temps de la Régence, vif, hardi, dominateur, pour devenir sous

T „■ ■v\j r- -r i i- Carnet de hal onreri, DWtitranl à l'intérieur taUclles, miroir, uslemiln d'acier,

LOUIS AV, fripon, expressif et sentimen- Œuvre de Oebei^e.

Boîte eu écaille,

tal, [lour se muer ensuite en |)assion et en langueur ; généralisation peut-être un peu excessive, mais qui s'accorde avec ce que l'art nous dit de la femme du xvm'' siècle. Pour voiler ou jiour accentuer ce regard, jiour le munir d'im]iertincncc. pour décocher la flèche du désir, ])our en montrer l'accueillante douceur, pour faire valoir toutes les mille nuances de la sensibilité féminine' traduites i)ar sa limpidité, ce temps met aux doigts des femmes les plus jolis faces-à-main, où toujours la pienc dure se flamme et .se décore de volutes d'or. Pour créer le face- à -main ou le lorgnon, comme jwur orner la montre, l'artiste est

toujours ap]3elé et si la montre n'est point, avec sa coque précieuse, une merveille de précision, emboîtée dans quatre jolies miniatures , souriantes sur tous les i)arois de .son envelopi)e, au moins, la pierrerie et l'émail s'y jouent en harmonies fines, distinguées, où la gemme se garde d'écraser par son faste, le joli jeu de dégradations, parfois l'iri- .sation bleue et verte de la plume de paon, qu'y a v'oulu l'artiste.

Analy.ser la collection tout entière de M. Bernard Franck, ou examiner les pièces, en les

■nattire /'Cirtrait île /a f'riiu

.w de Lamhalle

magnifique assemblage de documents.

Nous n'avons cherché ici qu'à esquisser d'après ce qu'ont pu r é u n 1 r les

patientes V e c h c r c hes d'un subtil chercheur, dont l'ardente curiosité et l'habileté de dénicheur égalent celle d'un Sauvageot, quel scintillant petit musée était la table de toilette d'une élégante au xviii'-' siècle. Epoque heureuse, oii la grâce divine de l'art toucliait le moindre bibelot, où la patience et l'ingéniosité de l'artisan français égalait celle de l'artisan japonais, où d'ailleurs par une coïncidence curieuse, qui ne semble point venir, ainsi que le remarquait un de nos plus judicieu.x critiques d'art, M. Jérôme Doucet, d'une influence des Japonais sur nos artisans, mais d'une égale dose de perfection dans le détail et d'une aussi prodigue fantaisie décorative, chez nos artistes, tous les recoins, toutes les facettes d'une de ces précieuses petites merveilles offrent au.x yeux la surprise d'un attribut nouveau, d'une harmonie ou d'un attribut corollaire, d'un enjolivement habilement, capricieusement, logiquement, hlnement jeté auprès du motif princijial, où l'artisan-artiste semblait ne quitter

Cttriitl de hal porle-laHi'ttii, agate orieittaic, or ciselé, d lainaitts et ruhis. Efeiqitc Louis X\'.

qu'à regret et après l'avoir embellie de tout son pouvoir ]a jolilé qu'il offrait , en accessoire de leurs grâces naturelles et

apprises , au.\ plus jolies et aux plus spirituelles des

femmes éprises de luxe élégant et artiste .

Sans doute,

Cartiel de visite, lelini i raretit de 1 eben

jaspe sanguin, mouture or, '■ — Epoque fonts .XI'.

au .xviii'' siècle, nos artisans et nos artistes connaissent fort bien l'art d'Extrême-Orient. M. Roger Marx a noté avec sa sûreté et sa précision ordinaires que la vision fréquente des objets d'art japonais et chinois n'est pas étrangère au mouvement de liberté qui écarta le style froid et compassé de Lebrun jjour le remplacer par une manière plus proclie de la vie ou de la fantaisie élégante. Mais dans le bibelot xyiii^ siècle, le soin de l'artiste à orner toutes les facettes de sa petite œuvre n'était point inspiré par le simple souci du fini, du parfait, en même temps que jiar celui d'une élégante complexité; dès que le goût français se débarrasse de la conception rigide et fausse qu'on voulut lui imposer de l'antique, qu'il s'évade de la prétendue sobriété des temps classiques, il retrouve toutes les qualités de verve et d'abondance heureuse, cette ambition du complet et du varié qu'on admire au.x belles pièces de la collection Bernard Franck.

Gustave Kahn.

Nota. — C'est a la gracieuse obligeance de M. Bernard Franck que l'Art et les Altistes doit la reproduction A: la suite d'objets d'ait reproduits dans cet article.

.\a:ette, or laqué, fond louge. Epoque I ouïs Xi'

Portrait de l'Artiste par lui-même

LOUIS LEGRAND — l'ami des danseuses

(Eau-forte)

Louis Legrand

JE crois bien que c'est le ]ilus surprenant aquafortiste de notre époque. Nous comptons une belle série de techniciens de l'eau-forte. mais qui, parmi eux, iuL;era-t-on plus savant, plus maître ? Cependant Louis Legrand n'a de la gloire que sa partie la plus pure, il est vrai, mais la plus restreinte : l'estime entliousiaste d'une élite de connaisseurs et de spécialistes, depuis une quinzaine d'années qu'il produit inlassablement. Je ne dirai pas qu'on ne le met pnmt à sa jilace : un grand artiste sait toujours s'y mettre lui-même, et certes je trouve la sienne large et splendide dans l'art moderne. Mais si, devant une puissance aussi avérée, l'unanimité ne s'incline pas, c'est qu'il y a des raisons obscures, et j'annerais les comprendre. Une récente expositionàlagaleriePellet réunissait les principales eaux-fortes de Louis Legrand, et quelques pastels. Les caractères généraux qui s'imposaient à l'esprit dès le premier regard étaient ceux-ci: une imagination violente jusqu'à la brutalité, une inquiétude nerveuse se communiquant au spectateur avec un redoutable magnétisme ; une fécon-

dité superbe, une passion enragée pour le travail, permettant au caprice de l'artiste des incursions dans tous les domaines de l'expression, depuis la luxure hypocrite ou avouée jusqu'à une mysticité rustique et quasi plébéienne ; enfin et surtout, rassurant en présence de certains sursauts d'une fantaisie acerbe et bizarre, un don de perfection technique effarant par sa constance, sa richesse, sa certitude et sa concentration de volonté, un don de perfection imperturbable faisant du dessin un instrument d'analyse d'une extraordinaire acuité psychologique.

Je ne connais aucunement Louis Legrand, dont je n'ai jamais cessé de suivre l'œuvre depuis les temps déjà lointains où ses premiers dessins parurent au Courrier français, annonçant, malgré des outrances inutiles, des lourdeurs et des gaucheries, une captivante personnalité. Je ne sais rien de l'homme ni de son caractère ; mais je serais bien surpris si son trait dominant n'était pas une volonté presque farouche, volonté tout entière tournée vers le dedans, d'ailleurs, uniquement donnée à l'ex-

LOUIS LEGRAND

Le Beau Soir

LOUIS LEGRAND

Le Parisien

j;.\IM i;i' LES ARTISTES

pression de ses désirs d'art, car il s'en est bien peu servi pf)ur |)ropager son nom et soigner ses intérêts. Mais quelle nature intransigeante, cpiel singulier mélange de patience et de fougue iciuel amour tenace de la forme ])oursuivie jusque dans ses su])rêmes ressources de signification ! quel acharnement jaloux et exclusif d'un homme « ton de dessin » comme le vieillard sul)lime de la Mangura !

L'imagination de Louis Legrand s'autorise presque avec névro.se, du plus robuste, du jilus sain tempérament de dessinateur .

Elle est inégale et admirable. Elle naît presque toujours d'un enlîèvrement sensuel, et c'est même là ce qui a jiu, dans des jugements superficiels, l'assimiler à Rops avec lequel il n'a aucune parenté technique ou mentale.

L'imagination de Legrand n'a rien d'idéologique. Ses compositions n'ont pas de thèmes littéraires ; il n'est jias épris de symbolisme, et s'il a une culture intellectuelle, il se garde soigneu- .scment de la faire intervenir dans ses œuvres. C'est un réaliste et un Français, étranger à la rêverie allégoricpie des graveurs allemands, à la gracilité compliquée des illustrateurs préraphaélites.

L'amour du modèle le possède.

Il est gourmand de la chair, et il ne songe qu'à faire partager sa gourmandise, avec une telle bonne foi. une telle expansion de belle humeur, que même dans l'érotisme il reste naïf.

11 a gravé quelques scènes religieuses. Il les a conçues dans un décor contemporain, comme cette Famille du charpentier qui est une merveille de savoir et de sincérité plastique, comme le Fils du charpentier, magistralement traité à la manière noire, comme la Mère de douleur. \-êtue en paysanne, tenant son fils émacié sur ses genoux, le regardant avec des yeux de folle, comme la Divine Parole ou la Mater inviolala. Ces diverses recherches sont autre chose que ses caprices d'aquafortiste touchant à tous les sujets. Ce ne sont évidemment pas des œuvres religieuses au sens exact du

terme, ni les reiientirs d'un érolicjne: mais le côté populaire de la légende du ("hrist a remué en Louis Legrand une certaine émotion de justice l't fie pitié, un désir d'ingénuité, et son tempérament de réaliste est intervenu avec une heureuse logique pour donner à ces scènes un accent de sincérité, d'humanité, analogue à celui (|ue M. de Uhde a em- ])runté aux traditions du moyen âge en mêlant le Christ aux milieux ouvriers modernes. Ces (luekiues planches de Legrand, avec leur style rude, sont

LOUIS LEGK.WI)

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