‹ L'Art et les artistesChapitre 67 sur 150 · I..\ FII.I.E A S.\ T.\NTE (liiiu-foile · texte numérisé non relu

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suggestives d'une foi qui, pour n'avoir rien d'orthodoxe, ne révèle pas moins chez lui une réelle laculté de tendresse. Mais son essentielle personnalité est ailleurs.

Elle est dans l'expression profonde, terril)lement éloquente, d'une certaine sensualité, qu'il ressent et qu'il définit comme personne, je crois, ne l'a jamais fait. Cette sensualité, dont les baisers s'achèvent en morsures, n'a rien de la sensualité fine et jierverse de Rops, rien de l'intensité lyrique de celle que Baudelaire déchaîne dans la terreur et étouffe dans le remords. Elle est exempte de toute intention littéraire ou philosophique, elle n'est ni morale ni immorale. Elle a quelque chose d'évident, d'obstiné, de fauve et de cruel, un magnétisme animal qui troulile.

Deux planches de Legrand, hi Maitirsse et les Amants, sont en ce sens deux chels-d'œuvre qui donnent à réfléchir longuement et font presque peur.

C'est tout à fait admirable de complexité psychologique et de révélation de la pensée par

LOUIS LEGKAXD

l'idiot

LOUIS LEGRAND

.AX.-^TOMIE COMP.\RÉE

le dessin, mais sans romantisme, sans symbolisme. La réalité de la vie, rassemblée en un geste naturel, suffit à la composition. C'est la qualité seule des modelés, c'est la puissance d'un dessin merveilleusement propre à intensifier le caractère, qui entourent d'un halo d'idées générales ce monsieur et cette clame s'embrassant, et en font des figures représentatives de tout le vertige affiliant du désir, avec pouitant un modernisme aigu.

Pareillement s'atteste la faculté de synthèse de Louis Legrand dans cette planche des Aiiumls où une femme couchée sur un canapé écoute son amant jouer du violon. L'étrange page d'amour ! Là encore tout symbolisme est absent. Nous voyons un amant jouant un air à sa maîtresse, et c'est réaliste, et ce serait banal — mais il v a de quoi songer durant des heures sur le degré inouï de volnj^té contenue et de délire douloureu.x qu'il y a là. Le soi-disant réalisme de Louis Legrand a donc su, par la restitution du vrai, par la science de la présentation, par la sincérité du sentiment, nimber une anecdote de toute la mystérieuse beauté du symbolisme immanent de la vie, et construire une réalité qui n'a pas sa fin en elle-même, sans le secours d'aucun accessoire symbolique — ce que Rojis n'a jamais pu faire. Pour un homme

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LOUIS LEGRAND

Joie Maternelle

L'ART ET LEb AKTlSTliS

(lui a l'air de ne pas penser et qui ne prie jias le pnlilic de remarquer qu'il a mis une gi-ande pensée dans son eauforte. il me semble que Legrand est (pianil même arrivé à nous en suggérer d'authentiques ! Il n'a pas eu une idée proprement dite, mais il a regardé deux laits de vie avec une si extraordinaire pénétration qu'il en a fait jaillir la ]iart d'éternité et de symbolisme latente dans tout fait, et se révélant à qui sait voir. Et il a su conférer à chaque détail, par la initience de son analyse et l'obstination de sa volonté, toute sa valeur significative, tant qu'à la fin la synthèse s'est reconstiluée d'elle-même.

Obstination, volonté, patience, Louis Legrand a tout cela, et l'amour tyrannique de la perfection.

11 a travaillé énormément pour produire une œuvre relativement restreinte, et il a dépensé certainement la force d'une longue vie. S'il s'attache à un détail, il ne le quitte plus, il s'y cramponne jusqu'à lui faire rendre toute la somme d'intérêt qu'il peut contenir, en quoi certains dessins de lui me font songer à ceux de Ferdinand Gaillard.

Un jiied. une main, un coude, les côtes d'un torse de fillette maigre, il faut voir cela de Legrand ; mais cette périlleuse manie de parachèvement ne le conduit ni au fignolage ni à la dispersion des regards au détriment des deux ou trois grandes valeurs importantes de sa composition. Lorsqu'il peint, d'ailleurs, il ne tient compte que de ces valeurs : ses pastels très doux, se jouant dans les gris et les blancs avec de légers rehauts roses, présentent

LOUIS LBiRAND

FLORE .\KTIFICIELLE

La massivité puissante de ses noirs, parfois insistante jusqu'à la lourdeur dan.s ses eaux-fortes religieu.ses, s'allège étonnamment dans toute une série d'impressions où il a noté le vice parisien, en cherchant à donner au trait toute sa valeur

avec une fragilité inattendue des figures extrê- d'expression sans le concours des masses d'ombre mement délicates, indiquées largement et à peine :

ses peintures sonftraitées dans la technique impressionniste avec une franchise presque brutale, par hachures de tons juxtaposés, et toutes de verve. Ce sont les jeux d'un graveur âpre et minutieux qui .se repose et révèle une vision picturale presque ingénue, offrant l'amusant disparate d'un coloris de fleurs et d'un dessin caricatural lorsqu'il silhouette des soupeuses de grands bars.

et de lumière. H en est venu à de simples graphiques cursils dont le reste de .son œuvre ne l'eût pas fait penser capable, et qui sont d'une verve ironique et acerbe. Cela semble de très forts dessins de journaux d'humour, de rosserie et de caricature; cela a l'aspect de griffonis enlevés, quelque chose comme le journalisme impressionniste de JL Forain : en regardant de plus près on découvre des œuvres méditées, complètes, et qui sont tout à

LOUIS LEGRAND

COUVERTURE DU <i LIVRE d'hEURES »

fait de l'art, les résumés brusques de lentes réflexions et d'un acquit plus lent encore.

Dans les eaux-fortes les jilus libres de Louis Legrand, où il y a de tout, de l'observation malicieuse, du burlesque instantané, de la satire, de la gaillardise même, et contestable, j'aperçois toujours cette névrose inquiète, cette amertume d'artiste obsédé par le souci de perfection, et ce désir de faire grand et puissant, qui relève jusqu'aux jilus douteux des caprices de son humeur ; si parfois je suis, par le sujet, convié à un rire facile contenant l'implicite perception d'une faute de goût, et au moment où je vais en vouloir à un homme qui traite un sujet digne des plats romans naturalistes, le raccourci d'un bras, l'attache d'une nuque ou la cernure d'un pied m'émeuvent par la science vigoureuse. et je me souviens d'être devant un grand artiste qui s'amuse.

C'est peut-être ce côté bon enfant et parfois terre à terre de l'humour de Legrand qui a indisposé certams : car on n'aime, dans les région,s de l'eau-forte « secrète ». que la perversité malsaine, compliquée, prétentieuse et très littéraire, celle qui permet des déclamations sur le symbolisme de la luxure et sur la démonialité, déclamations dont Rops a prétexté un abus si

agaçant. Xi là ni ailleurs Legrand ne s'est soucié de symboles, et il lui eût été facile d'en rehausser les tendances de son érotisme. lesquelles sont communes d'ailleurs à la plupart des graveurs, par un phénomène mental qu'il serait intéressant de définir.

Mais il ne fait que ce qui lui plaît; le choquant de cette partie de son œuvre vient plutôt du désaccord de ses sujets, qui en général s'excusent par la négligence d'une facture leste, et de la conscience un peu pesante qu'il y apporte, voyant surtout, même dans un croquis grivois ou une vignette de réalisme navrant, l'occasion de satisfaire à la passion de perfection qui le hante. Cette conscience extrême, insolite dans l'époque, et surtout dans le monde des dessinateurs de journaux, où l'escamotage s'appelle de l'esprit, a dii aussi nuire à Louis Legrand. qui n'a aucunement cet esprit et n'a rien à faire dans ce monde où son séjour forcé a donné fâcheusement le change sur sa haute valeur d'artiste.

Il a touché à tout, il a fait de tout, et avec un bonheur égal, sans se spécialiser, ce qui est encore une des raisons de la restriction apportée à sa gloire

LOUIS LEGRAND

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