‹ L'Art et les artistesChapitre 68 sur 150 · MÈRE DE DOULEUR · texte numérisé non relu

MÈRE DE DOULEUR

LOUIS LEGRAND

Le Christ

LOUIS LEGRAXD

l'heure de la chauve-souris

par ses rivaux auxquels sa science est redoutable et qui s'imposèrent en faisant toujours la même chose. Le dessinateur des filles, le pastelliste des silhouettes candides, le graveur des christs socialistes, l'analyste di l'hystérie amoureuse, est aussi un expressif du visage des humbles, comme en témoignent ses dessins de jirëtres camj)agnards, ses croquis d'animaux, ses bretonneries, tel ce Beau Soir où la tête de la mère adoucie et résignée est un chef-d'œu\'re. telles ces maternités villageoises où se modèlent d'admirables académies d'enfants, tels ces dessins d'un caractère tendre, presque classique, dont l'Aiculc, interrogée par une enfant câline, est peut-être le plus attachant témoignage. Legrand nous a confié, dans son Livre d'heures, les fluctuations de sa sensibilité, allant de l'audace charnelle. de l'hallucination, de la brutalité, à la plus réelle finesse, et toujours avec cette volonté acharnée d'exécutant qui prime toute considération en lui et ]rourrait faire croire à des visiteurs hâtifs qu'il n'est avant tout qu'un ouvrier, ce qui est à la fois vrai et faux.

Ses dessins ])our Edgar Poë requièrent par une impressionnante entente du tragique, tels ceux ])our Le Chai Noir et lii'réniee, mais s'en tiennent à l'extériorité de la terreur, qui.

dans Poë, n'est qu'un voile jeté sur des idées infiniment jwofondes : il est vrai de dire qu'une piareille illustration est à peu près impossible, et surtout à des peintres, alors qu'un poète de génie sachant dessiner la pourrait seul tenter avec des chances de succès.

Une part de l'œuvre de Legrand est particulièrement belle ; c'est sa série d'études de danseuses. De même qu'en dessinant le vice parisien il a fait tout autre chose que Lautrec, ce pessimiste glacé, japonisant, avant tout décorateur, en étudiant la vie et les exercices de la Ballerine Legrand a fait tout autre chose que Degas, bien que guidé par une curiosité très analogue, celle de montrer le contraste entre le labeur pénible, la vulgarité populacière de la danseuse, et la puissance d'illusion que la scène et la clarté confèrent à la chrysalide du jour devenue le féerique papillon des nuits. Degas, qui est un dessinateur de génie et un très beau coloriste de valeurs, est aussi un misanthrope à vision chagrine, spirituelle, cruelle, et volontairement très restreinte. Il a tiré tous ses effets du désaccord subtil entre le charme de la tonalité et la laideur minutieusement observée des formes réelles de la Ballerine : et même ses répétitions de danse, dans le froid jour grisâtre des salles nues, gardent un intérêt avant

LOUIS LEQRAND

Le Sioux Hampa

LOUIS LEGRAND

Paimpolaise

J.'Akl ]■; 1 LES ARTISTES

tout iiictuial. I.r:^ran(l \- a mis mciins de méchanceté cille (le |)itié. On dirait iiiie Degas, avec son amour obstiné de la vérité amère, hait la danseuse parce qu'elle crée une illusion de beauté sans être belle, et se réjouit de ruiner cette illusion en révélant les tares secrètes.

Legrand s'est intéressé au travail écrasant qui brise les pauvres cor]is, à toute la latigue musculaire qui prépare durant des heures la minute de grâce éblouissante et factice du soir, et il a noté le détail technique des attitudes, comme il l'avait fait jadis, en une série de dessins aujourd'luii introuvables, pour l'étude du « chahut » professée gravement par La (loulue. Puis, son regard de dessinateur, iutroablé par le problème de la couleur qui a modifié le réalisme de Degas, a trouvé une beauté dans cette fatigue, cette peine et ces e.xercices imposés à des femmes. Il en est résulté de multiples recherches d'anatomie et de mouvements où se rencontrent, sous la cernure énergique du trait, quelques-unes des choses les plus savantes que Legrand ait jamais réalisées, avec un sens ornemental qui se montre

LOUIS LEGRAND

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