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LE BON BEDE.W

LoLT^ LEGRAND

ÉP.WES DE F.\MIL!.E [tl'a/ift's un dessin exécuté à i.f ans)

peu dans son œuvre. Certaines combinaisons de corps parviennent vraiment, par la subtilité de l'enlacement des membres et le contrariement noué et dénoué des lignes, à donner l'impression de chiffres humains tels que Rodin les a cherchés dans tous .ses ])etits groupes.

L'œuvre de Legrand, dans son ensemble, offre comme un résumé des tendances caractéristes du mouvement moderne ; il a touché à toutes les formes de la technique, et il s'est rencontré dans i^lusieurs domaines avec des maîtres. Cependant on dirait qu'il a vécu absolument à l'écart et qu'il a traité tous ses sujets sans savoir ce qu'en avait fait autrui, découvrant et reprenant les thèmes du réalisme imjiressionniste jwur en refondre un art qui est bien le sien.

Sa gamme de sujets rappelle Rops. Lautrec, Degas ; mais ce qu'il en tire ne ressemble à aucune des interprétations de ces artistes, ni i)ar le sentiment, ni par le faire. Cette note sombre, nerveuse, âpre, ce souci de la forme qui le ramène constamment au classicisme dans les fantaisies les plus scabreu.ses, cette

rudesse ardente, ce sont ses marques. Il impose par le scrupule dans la puissance, et même sa nervosité reste soigneuse d'une exécution évidente et définie, son caprice ne suggère pas mais dit tout sans rien omettre, sa volonté est écrite violemment sur le cuivre, l'élan de sa sensualité farouche est cerné par son burin avec une patience implacable.

Louis Legrand m'apparait hautement original par la sorte d'aveu cynique et superbe d'une personnalité qui ne s'énonce jamais à demi.

Notre époque a lait un tel gaspillage des mots qu'on n'ose plus écrire certains sans se défier de soimême, sans redouter d'être atteint de cette contagieuse et déplorable ivresse verbale qui fausse toutes les valeurs des termes. Mais ce n'est pas sans y avoir longuement réfléchi que j'en viendrai à dire qu'il y a dans cet homme une authentique, uuc incontestable génialité.

La conscience acharnée, l'uisistante curiosité

visuelle, l'amour paro.xysmé de l'analyse des formes, ont élevé Legrand et son art à la valeur d'une passion, il s'est tellement exalté dans cette passion, contemplative qu'il en est venu à une harmonisation de toutes ses énergies mentales, c'est-à-dire à ce prestige étrange que le mot génie me semble définir. Sa maîtrise est le, fait d'une longue jiatience obstinée ; il a dépensé frénétiquement sa force vitale à une lecture tonjduis plus jirofonde des mystères de la forme.

C'est par là qu'il est admirable.

Sa sensuelle sincéri^ ne s'est pas diluée en caprices, laissé griser par la charmante et dangereuse spontanéité des dons naturels, contentée d'un « à peu près » dont la grâce légère abuse trop, de nos meilleurs artistes ; il a voulu, à un degré presque inquiétant, et c'est cette satui^ation de volonté qui nous trouble avec une sourde Jouissance dans son œuvre.

Nous devons à l'aimable autorisatiotï de M. G. Pellel, éditeur, la rcprodiiclioii des œuvres de Louis Legraud qui iltustreui cet article. . • r

Camille M.aucl.\ir.

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LOUIS LEGRAND — d.anseuse

LES BŒUFS D'itpiès le l;ibleaii tic C R l( ;OR l-.<( '().

Nikoulae ion Grigoresco

T A Roumanie a envoyé officiellement quelques ■^^ tableaux aux expositions universelles de i88g et de 1900, malgré les protestations de ses meilleurs peintres, Grigoresco tout le premier. Le jeune royaume voulait comme un autre avoir une école, alors qu'il ne possédait que deux ou trois individualités : or, une salle uniquement ou presque remplie de ses œuvres, récoltées au hasard, semblait le comble du ridicule à la modestie du Maître. .Vujourd'hui, une jeune école existe réellement à Bucharest; elle vient de revendiquer et d'obtenir sa place au .soleil. Une section roumaine a pour la première fois été organisée à la neuvième exposition internationale des Beaux-Arts de Munich. Le fait est accompli. Et voici que Grigoresco n'y figure pas autrement que par l'impression que donnent tous ces jeunes gens de lui devoir l'existence. Choix et mise en place des motifs, distinction de la tonalité, goût des harmonies délicates et jeunes, on retrouve à peu près tout de lui chez ]\LPetrasco, qui le suit jusqu'à \'itré et à Fougères, d'où le maître rapporta jadis les jolies notes des musées de Bucharest et de Jassy, et même chez M. Kimon Loghi, infiniment

plus original que M. Petra.sco. mais <iont les coins d'appartements douillets et calfeutrés évoquent les quelques tableautins mondains de l'œuvre initiatrice. Même chez ceux qui .s'écartent des prédilections de Grigoresco, M. Steriadi qui ])eint des places de Paris, et M. Popesco qui raconte à .ses compatriotes la Bretagne crépusculaire aux grandes silhouettes d'églises .sombres sur les falai.ses, M. Artachino qui dans les inahalas (faubourgs) et terrains vagues de Bucharest découvre des motifs dont le grand aîné s'est détourné parce qu'ils étaient tristes, M. Nicolas Grant qui a de riches intérieurs d'église byzantins et de jolies têtes d'enfant sur fond d'aconits en fleurs, M. Strambulescoqui reprend le thème des pâtres dans la montagne, chez tous, vous dis-je, un spectateur un peu au courant des cho.se,s de la Roumanie, reconnaîtra i'inipulsion et l'élan du seul grand artiste qu'eut pendant cinquante ans ce pays de soleil heureux et de vie pastorale, le mot pris dans une œuvre à vrai dire innombrable et dont le cataloguesera certainement impo.ssible, mais dont toute page est significative de l'amour du pays natal, même celles rapportées de Normandie ou des

DEMENAGEMENT DÉ TZIGANES D'.i|.iès le ta3ile:ui de GRIGORESCO.

environs de Paris, puisque Grigoresco n'a jamais peint en France que ce qui lui rappelait la Roumanie.

Jamais vie d'artiste ne fut mieux dégagée de tout embarras scolaire ou académique ; on a l'impression d'une belle plante des champs poussée en plein vent, avec la grâce nerveuse et sèche que prennent en Roumanie dans les sols sablonneux, pétrolifères ou salins de la Prahova les espèces de chez nous. Il faut s'imaginer l'un des meilleurs paysagistes de Barbizon, détaché de sa foret de Fontainebleau et des horizons si tins et humides de l'Ile de France, subitement acclimaté à des cieux où la finesse argentée naît de l'excès de chaleur et à un sol où la rare qualité des nuances vient de la sécheresse et de la poussière. Grigoresco a horreur de jilusieurs moments et particularités de son pays : il fuit la Roumanie, subitement trop verte parce qu'elle n'a que quelques semaines à l'être du ])remier printemps ; il ne l'a jamais jjeinte sous la neige et le brouillard, Plevna l'ayant dégoûté du froid ; il ne veut jias ajiercevoir les colchiques d'automne, parce cpie " c'est une fleur mal dessinée » ; il n'a jamais représenté de buffles, réservant tout son amour aux grands boeufs blancs qui portent la clarté du ciel sur leur échine et échangent sur les routes poudreuses les reflets blonds de leurs flancs contre leur légère ombre lilas ou bleuâtre ; enfin, il n'admet ni un moutt)U qui soit noir ou brun, ni une maison roumaine en délabre, ni une fille trapue, ni les jeunes garçons tziganes (au contraire, exclusivement leurs sœurs), ni rien de ce (jui ]>ourrait donner de la Roumanie une sensation autre que claire, souriante,

heureuse et virgilienne. Ni grands cris, ni gestes forcés ; seulement de grands horizons, des campagnes infinies et une population passive et douce, rêveuse et contemplative le long des grandes routes. Il ne veut rien savoir des Carpathes de caractère alpestre, des sauvages Boutchéches ou du Negoï; mais II la silencieuse Campina », où M. André Bellessort a si bien raison de trouver que « les collines meurent si doucement à l'horizon « reste sa résidence préférée et le décor de la majeure partie de ses scènes populaires.

On pourrait vraiment tirer un commentaire écrit à l'œuvre de Grigoresco de ce charmant livre, plein d'air et comme ailé, de M. Bellessort sur la Roumanie : et c'est preuve qu'il l'a bien vue. Des touches comme celles-ci semblent inspirées par l'œuvre du maître aussi bien, si ce n'est mieux, que les tableaux de ses jeunes disciples. Il s'agit de longues files de chars de bœufs :« J'ai toujours vu les routes pleines de ces convois assoupis. Ils se remettent en marche, ]niis reprennent leur somme, et l'interrompent de nouveau, et s'avancent encore, et quelquefois un pa\'san, qui ne dort pas, chante d'une voix très douce et très lente à côté de ses bœufs. Roumanie du crépuscule et du soir, si nonchalante et si persistante, paysans qui semblez venir de très loin à travers les âges et qui gardez sous la brillante canicule le bonnet de fourrure où neigea l'hiver russe, paysans, vers quelle aube allez-vous ?» — Il L'hiver russe » seul est de trop, car Grigoresco abhore lui aussi le « Pruth maudit » et ce qui vient d'au delà....

Cette œuvre est si libre, si aisée, si exempte de

1,'AIM i; 1 lies ARTISTES

LA BERGERE D"aprè3 le tableau de i;RK;()R1-:SC().

prétention, d'une composition si spontanée et empirique, d'une belle matière simple et propre si dépourvue d'artitîce, si indifférente à toute recette, que la classification n'en saurait même être chronologique. Si je la devais tenter, il la faudrait établir par la géographie, ou par les saisons, ou par le folklore. On n'a pas même l'idée de l'analyser en un essai soigneusement ordonné et de proportions savantes. Rapportée tout entière de promenades et de flâneries dans les vallons de la zone médiane entre la plaine et les cimes, elle incite à parler d'elle et de son auteur par les mêmes détours au long des haies et des torrents, les mêmes contemplations des lointains mauve, les mJmes arrêts devant les petites maisons blanches à toits de bardeaux et à pridvor aux élégantes colonnettes équarries à la gâchette, qui montrent un sourire de dents blanches sous les pruniers incultes, si différent de l'air navré des vraies paillotes de nègres de la plaine. Cette œuvre capricieuse et charmante est du reste à l'image de la vie du maitre toujours par voies et par chemins. La guerre de l'indépendance, qui sous les tranchées de Plevna l'improvisa peintre militaire, et l'un des plus saisissants que je sache justement pour l'avoir été d'une façon irraisonnée sous le coup d'une émotion et d'une surprise, teinta à peine de misanthropie sa bonne grâce et ne fut qu'un épisode dans l'œuvre comme dans la vie. Tout le reste appartient à la lumière et muse avec les jolies pastoures dans les fleurs, au bord des grandes routes qui mènent à la montagne.

Comme elle diffère également, cette vie, de la morne

existence studieuse et mondaine, réglée de l'école primaire aux funérailles officielles avec une désespérante régularité, du gros de nos peintres contemporains en Allemagne, en Angleterre et en Italie comme en France. Seule, celle du pauvre Vereschaguin fut plus énergique, plus mouvementée et eut une fin brusque et explosive à l'unisson de ce qu'elle avait été tant de fois déjà. Auprès de cette épopée, l'existence de Grigoresco a l'allure d'une églogue sage et lente, mais elle n'en est pas moins libre et dégagée de toute préoccujmtion arriviste. Ce vrai peintre n'a jamais songé à faire une « carrière », tout au plus de loin en loin une promenade à travers le monde, car sa flânerie a eu la curiosité des capitales d'Occident et de maints sites célèbres. Il ne s'en est jamais souvenu et n'en est que mieux revenu à ses moutons.

Né à Bucharest le 15 mai 1838, son enfance est celle que les petits Roumains de notre temps ne vivent plus. Elle clabaude et s'éjouit dans des rues ressemblant fort aux mahalas d'aujourd'hui. L'amour prématuré du jeune Nikoulae pour la peinture connaît encore les vieux Z/rgrai; qui enluminaient les ijctites églises selon les manuels de r Athos et des recettes immémoriales. Sous le prince Couza, il est envoyé à Paris : il part par la JIoldavie et s'oublia indéfiniment à Agapia où les nonnes lui offrent avec l'hospitalité la mieux choyée, une église à restaurer. Lorsqu'enfin il arrive à Paris, c'est pour y prendre d'emblée le dégoût de l'école et s'en aller tripoter la couleur sans maitre dans la forêt de Fontainebleau. Quand il revient à Bucharest,

il est immédiatement célèbre, car il rapporte à ses compatriotes la bonne nouvelle de l'art libre et clair, appliqué à la représentation de l'idylle roumaine. C'était en 1864.

Or, c'était une révélation que de montrer de vraies pages d'art faites de sujets roumains par des mains roumaines. Et dès lors commence cette interminable série de tableaux grands et petits, qui exprimeront toute la poésie de cette région spéciale où la plaine devient montagne, où les rivières indomptées descendues du plateau de Transylvanie prennent une allure modérée pour se rendre au Danube, et « laissent derrière elles des lambeaux de grève blanche, qui scintillent au soleil comme des parures abandonnées k Et dans ces vastes nlhin (lit) caillouteuses, le soleil rend non seulement les pierres éblouissantes, mais les mares fulgurantes et les bœufs blancs paresseux. Le soir aux abords des villes, les baignades connaissent une ingénuité

JEUXE TZIGANE D'après le tublcMii de GRIGORESCO.

biblique. Puis c'est l'heure de feu, où l'horizon rougeoie longuement au ras d'un sol brun et tiède, comme en sueur, où flotte clans l'air une poussière d'or. Au Palais royal de Bucharest, je sais l'un des plus merveilleux de ces couchers de soleil de Grigoresco. Levé au premier chant du coq. il surprend dans les rues grises des villes quisemblentdescamps, ou dans les cours blanches des monastères à tours couronnées de galeries et de toitures en bardeaux, des pâmoisons d'aube, analogues à celles que Cazin cherchait au crépuscule. Puis, ce sont les grands marchés blancs, bœufs, maisons, sol et poussière^ bâches des chars (les lourdes hrachovones), et costumes des hommes, égayés par les notes rouges des coiffures, des tabliers et des manches brodées des femmes. Un marché de Ploesci, qui avait figuré à l'exposition de 1889, attira mon attention sur le nom de Grigoresco, avant qu'il fût même question de mon premier voyage de Roumanie. Et mainte-

nant, c'est tout le récit, lent, doux et

mélancolique comme une doina, de la vie des champs et des grand'routes. Des grand'routes qui ne ressemblent en rien à celles de chez nous, frayées d'un abreuvoir à l'autre par le passage à même la glèbe ])ulvérulentc d'un premier attelage de bœufs, puis d'un encore, puis d'autres, d'une première caroiitz de six à douze jietits chevaux cabrioleurs, puis de tout un troupeau et ainsi de suite. Et des scènes de labourage qui ne ressemblent pas non plus beaucoup à celles de chez nous:

lortes encolures des bœufs aux cornes arquées, silhouettant sur les nuages le pénible coup de collier appréhensif du coup de fouet, qu'un bras énergique balance en avant de la charrue, enfoncée trop profond dans l'épais et gras terroir. Et dès les premières forêts, dès les premières friches atteintes, le caractère légendaire de ces scènes, strictement réalistes et contrôlables encore tous les jours, s'affirme élégant sans mièvrerie et candide sans enfantillage, avec le va-et-vient assoupi des grands bœufs, le passage des troupeaux, des sveltes bergères et des pâtres rêveurs dans un nuage né de leurs pas. Leurs attitudes prises sur le fait et toujours apparentées, donnent à ces adolescents un caractère de ressemblance qui permet de les ramener à un seul type.

Les paysages de Grigoresco tiennent 1 tout leur charme d'un coloris toujours atténué par le trop de lumière, le mirage et la poussière, une poussière adorable, propre, saine et blanche comme la plus

L'ART l'T LES ARTISTES

j)uie tloiir (le larinc. Tmil est tiansitoirc, ondoyant et fu.tiacc dans ces jKiysages : les ciels immenses, les jeux de lumière, les ombres des cumulus, les lignes de montai;ne lointaines, les sillons des vallées, et les miroitements des eaux et de leur lit dévasté. Souvent il n'y a pas de motifs à proprement parler : une rencontre de taches heureuses, de gris rares et de jaunes fanés, au zénith et sur la terre. Un échange de rayonnements subtilement nuancés entre l'avant-plan, le ciel et l'arrière-plan fournit le préte.xte immédiat à l'exécution de quelqu'une de ces variations symphoniques dont l'imagination du maître est bourrée. D'une presbytie qui' l'empêche absolument de délimiter avec précision ses taches exquises sur la toile ou les planchettes de noyer qu'il affectionne, il n'a cure de traduire avec une subtilité et un raffinement admirables que la seule couleur, les seules valeurs. Il adore le mois de septembre roumain.

L'automne est du reste la saison idéale de la Roumanie, les tons roux et fauves, roses et jaunes y sont harmonisés infiniment mieux que chez nous. Des étés dévorants y font disparaître en moins de rien les dernières traces de chlorophylle et des mois de poussière sur un sol d'une grande sécheresse naturelle, mais d'une minéralogie extraordinaire donnent aux terrains des tons noisette et chamois, gris jaune, gris vert, gris bleu, de gants très fins ou d' étoffes anglaises très discrètes. Au milieu de ces tons rares la virtuosité de Grigoresco se joue. Je l'ai vu en adoration devant de subtils gris de montagnes éboulées, comme devant le museau émerveillé d'un petit veau intelligent et batifoleur, ou tel ramassis de fleurs des champs fourrées à la bottée dans un vase de poterie populaire par grandes taches de même espèce. Et l'adoration chez lui se trahit immédiatement par une pochade. « La femme que j'aimerais je la peindrais tout le temps », nous disait-il un jour. Et nous n'avions qu'à jeter les yeux autour de nous au.x parois de son atelier pour nous convaincre qu'il l'avait fait.

Toute discussion théorique lui est absolument étrangère. Sa notion de l'art exclut toute science. Le mot de « technique » le révolte. On doit peindre comme l'oiseau qui chante, tout ce qui se présente de plaisant ; ne jamais se mettre martel en tête à la recherche d'un motif alors que tout est charmant autour de soi. La composition ? Oui ne la découvre pas spontanément à la minute même où il couvre sa toile de couleurs, n'est pas doué selon lui pour la

1J-. lE DETlUii n\,|)rL-.s la peiiiuire de CRIGORF.SCO. ' ' '.

peinture. Et l'on s'étonne qu'un empirisme aussi absolu ait pu produire les étonnants et singulièrement effrayants tableaux militaires dont celui de la mairie de Bucharest, un ;issaut de Smcrda, pourrait être cité comme le plus complet, le plus puissant résumé en art des notions de la guerre moderne. Il manque à l'esthétique des batailles de M. de la Sizeranne. C'est le feu et c'est l'assaut vu non plus par un peintre mais par un soldat, la bataille peintedans la bataille, où le soldatempêche de voir la bataillecommelesmaisonslaville.O.iditquele roi de Roumanie a peu goûté cette façon de mettre la tuerie au premier plan et le général en chef à la cantonade. Pourtant, on a du monarque de merveilleux portraits militaires par Grigoresco. Mais il avait le tort de plus se rajiprocher de 'Velazquez que de von Werner. Ses dorobantz (fantassins) et ses roshiori et .ses calarashi (cavaliers) d'une allure si martiale, sur des paysages de camp réveillé ou d'aube brumeuse aux rives du Danube, resteront le portrait définitif de la nation armée, du paysan soldat, du Roumain de la colonne trajane armé d'un fusil, coiffé d'un

knlpûk diminué en képi et chaussé d'opincis accrues en bottes.

Grigoresco a fait au moins deux portraits de la reine à ma connaissance. Est-ce bien de la reine, et non point de « Carmen Sylva » ? L'un en tous cas est celui de la femme-poète plus que de la sou\'eraine.

Assise dans sa serre, vue presque de dos, elle écrit, le profil rêveur et penché. Autour d'elle, les palmes et les fleurs se penchent aussi, et une atmosphère blonde et jiarf umée un peu fiévreuse oppresse cet intérieur factice où.

semble-t-il, aucun souffle du grand air de la montagne ne pénétrera jamais. Si bien que la reine elle-même y semble la ])lante de serre chaude, e.xilée et prisonnière que nous a déjieinte Pierre Loti, encore que représentée à une éjioque où l'on ne savait jias encore le nom de l'écrivain exotique. Et depuis lors, Grigoresco a trouvé en cette femme supérieure l'une de ses plus fermes approbations et la plus clairvoyante amitié.

Il y a quelques autres portraits de Grigoresco, d'une fermeté, d'une vigueur et d'un entrain étonnants; vieux de la montagne ou juifs de Moldavie, petites filles des villes et grandes diablesses de tziganes

POKTR.\IT D'après Ici peintine de e;RIGORESCO

Il y a même divers essais décoratifs : un projet de billet de banque, un panneau dans l'escalier de la banque roumaine. Mais il faut tenir tout cela pour des corvées qui lui ont été aussi pénibles que toute commande fixe, au prix du reste de son œuvre. Là seulement il a été lui-même où toute sa liberté lui a été accordée. Je ne sais pas de sauvagerie plus impatiente de toute espèce de joug. Il a secoué toutes les protections et refusé toutes les subventions avec un désintéressement absolument miraculeux au pays roumain où il eût été presque

naturel qu'il fit de sa peinture un moyen de politique. Il a, au contraire, vécu à l'écart de toutes les querelles de parti, ne demandant rien à aucun ministère.

De loin en loin, quand son atelier déborde et que son porte-monnaie s'allège, il ouvre à contrecœur une exposition, vend ce qu'il lui faut pour s'assurer quelques années de répit, puis recommence. Un homme qui veut ainsi que lui exprimer toute la substance d'un pays a besoin de ses coudées franches et de nombreux pied-à-terre : il a été amené

à avoir ainsi des domiciles aux quatre coins du ]3ays, avant qu'il se soit définitivement fixé à Bucharest et à Campma.

Un temps il eut même à Paris un atelier sans que l'on s'en soit douté dans la petite rue tranquille où vécut et mourut Barbey d'Aurevilly : il y vint peindre ses plus grandes toiles, ceUes pour lesquelles il fallait de longues séances de modèle qu'aucun paysan de Roumanie n'eut consenti jamais à fournir.

Inutile de mentionner ses tableautins d'intérieur, animés par la présence de femmes charmantes aux gaies toilettes, et qui eurent toujours le type des mondaines de la Calea Victoriei, car le vrai Grigoresco reste avant celui en qui la Roumanie voit quelque chose comme son poète national, le plus parfait représentant de sa vie, de sa culture et de sa philosophie un peu épicurienne, à la fois désabusée et satisfaite, l'artiste qu'elle peut seul envoyer plaider en faveur de la beauté de ses paysages et de sa vie populaire dans toute occasion où il s'agit de rapjx'ler que « la civilisation ne finit pas à Mohacs », ainsi qu'il a plu longtemps à l'orgueil hongrois de le proclamer.

William Kilter.

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