‹ L'Art et les artistesChapitre 72 sur 150 · VAN EYCK · texte numérisé non relu

VAN EYCK

Sainte Barbe

(Dessin)

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peintmc à l'iiuile ; ils se sont représentes dans le Retable sous les traits de deux seigneurs à cheval ; ils ont lancé les arts de peinture en Europe. L'Italien Vasari, copiant à son tour, répète les mêmes histoires, et depuis on n'a jamais douté. Tout ce qu'ont cherché les historiens modernes de l'art n'a été que pour fortifier cette opinion. Elle s'est etayéc d'hypothèses, de te.Ktes nuat;eux et incomplets, et surtout de la mention singulière et fort précise — trop j récise — inscrite au revers des volets, et que ni .Miini'er ni Diirer n'avaient remarquée.

Dans le milieu du xvF siècle, une chose grave se produit. On fait restaurer le Retable et on en confie le soin à deux peintres flamands. C'est Waernewyck, un contemporain, qui l'indique'. Puis le roi Philippe II en fait prendre une copie pour l'Espagne. Que s'est-il passé alors ? Bien fin cpii le voudrait assurer. Le fait indéniable, c'est que le milieu de la composition et les trois figures du haut, qui sont tout ce qui reste à Saint-Bavon de l'œuvre originale, ont singulièrement souffert de reprises et de retouches inavouables. Je viens d'examiner à la loujie ces reliques insignes, elles ont subi des viols nombreux. Le bedeau assure qu'on les a confiées « à des peintres », il n'y a pas si longtemps !J

I Les volets arrachés au Retable ont été transportés à Berlin, et sciés dans le sens de l'épaisseur, de sorte qu'on a placé côte à côte les droits et le revers de ces pièces magnifiques. Malheureusement, elles ont été restaurées et vernies à outrance ; elles ont perdu le meilleur de leur qualité et de leur fraîcheur. Quant à la figure d'Adam et à celle d'Eve, elles sont au IMusée de Bruxelles.

Saint-Bavon a tout simplement remplacé les volets par ceux de la copie de Coxie retrouvée ; mais le revers ne montre pas le portrait de Josse Wydt et de sa femme. Ils sont compensés par deux figures d'apôtres. Coxie est allé plus loin, il n'a pas reproduit l'inscription qu'on lit à Berlin : c'est un cassetête presque indéchiffrable.

Pour éclairer définitivement le débat, il est donc indispensable d'exposer, en belle lumière, d'abord la partie ancienne du Retable conservée à Saint- Bavon. Puis on y devra joindre les volets du Musée de Berlin, et les deux figures du Musée de Bruxelles. Alors on pourra peut-être démêler quelques énigmes au sujet de la paternité des Van Eyck. Mais on aura le régal d'un merveilleux

I. Historié van Bclgis, Gand. 1574, cap. LVII, fol. iio. Ce5 deux peintres sont Lancelot de Bruges et Jean Schoorel.Ils lavent le Retable (! jl'an 1550,1e 15 septembre. On fut si content d'eux qu'on leur donna des présents. Schoorel reçut une coupe d'argent dans laquelle but Waernewyck, auteur de cette anecdote.

chef-d'œuvre, que les tortures infligées rendent plus noble encore et jilus respectable. Je souhaite que la preuve soit éclatante, car je ne nie pas, je doute sim])lement. Et l'on avouera qu'ai)rès ce qui vient d'être dit impartialement, l'enquête s'im])ose.

Il y aura surtout à examiner comment le portrait de Jcssc Wydt et celui de sa femme sont ménagés et encastrés dans les panneaux. II est vraiment singulier que Van Mander nomme le duc Philippe, quand il eut pu si facilement vérifier le revers et se faire traduire l'inscription. On dit qu'elle était alors recouverte d'un badigeon . On avait donc badigeonné ? Tout cela n'est pas d'une limpidité éblouissante, convenons-en une bonne fois, et ceux qui prétendent y voir clair, ont une acuité de \ision bien remarquable. Certes, il est moralement probable que les frères Van Eyck collaborèrent au Retable dit de l'Agneau ; les documents authentiques s'accordent à leur conférer une situation prépondérante à la cour des premiers ducs de Bourgogne : nous savons beaucoup sur leur compte. Mais nulle part un acte indéniable ne les a réputés les auteurs de ce monument. Tout ce que nous en savons est sorti de ce que nos voisins d'Allemagne désignent .sous le nom de littérature, et que nous appellerions plus volontiers du roman.

' La peur que nous iiis])irent les mentions trop formelles peintes sur les cadres, vient justement de la tendance que les possesseurs d'œuvrcs ont eue de tout temps, d'étayer leurs attributions par une lettre péremptoire et d'apparence indiscutable. Malheureusement, s'il est très naturel qu'un étranger estropie la signature qu'il falsifie, il est plus rare de voir un artiste tronquer son propre nom. Cela se trouve pour certains tableaux portant le nom de Van Eyck. On flaire en divers cas une sollicitation intéressée dans le sens le plus favorable ; or Jean Van Eyck était à la fin de sa vie un peintre célèbre, moins par son talent que jîar sa situation de valet de chambre. Nous savons aujourd'hui qu'il mourut en 1441. Quatre ans après des religieux lui attribuent la paternité d'œuvres exécutées en 1445. Ce .sont les Frères Gris de la ville d'Ypres qui notent ce fait dans leurs Mémoriaux, en le nommant Joannes \-an Eycken !-

Voilà le commencement de la légende. A partir

1. Et comment se fier à cette inscription, cpiand l'épitaplie <les deux frères applique une date fausse à la mort de Jean Van Eyck. — 9 juillet i,).|o — au lieu de fin juin r 14 1 ! retrouvée dans un acte sûr ?

2, On a cru retrouver cette pièce dans un panneau appartenant à M. Bogaert, qui a été refait, disent les uns, et qui n'est qu'un pa.stiche, disent les .allemands. N" 11 de l'Exposition de Bruges en 19112.

de là, le nom de « Johannes » va servir à baptiser les panneaux les plus disparates.

Les détenteurs de tableaux ne manquaient pas d'authentiquer — cela se fait encore, on ne le sait que trop — par une mention très explicite et souvent un ]:>eu trop bavarde, le chef-d'œuvre enfin obtenu. Un portrait de jeune homme à Vienne, qui porte une de ces inscriptions , raconte vraiment trop de choses dans la légende de son cadre. Ici, contrairement à la signature ordinaire Johanncs de Eyck, nous voyons le nom orthographié Jan van Eyck. Eyck avec une Y, tandis que dans le reste de l'inscription l'Y se note // comme aujourd'hui, dans le langage néerlandais !

En vérité, si Van Eyck fut l'auteur de cette pièce assez médiocre, il avait de bien mauvais jours.

Certaines inscriptions peuvent être erronnées, parce qu'elles datent en réalité de quelques années après la confection de l'œuvre, telle celle du tableau rejirésentant le chanoine Georges van de Paele aux genoux de la Vierge. Cette mention très longue, dit en latm que (ieorges de Paele a fait exécuter

ce tableau par Jean de Eyck, que la pièce commencée en 1434 fut terminée en 143(1; elle ajoute que le chanoine a fondé deux chapelleries dans le chœur de l'église. Mais il y a ici une difficulté. Le tableau existe à deux exemplaires, un au Musée de Bruges, l'autre au Musée d'Anvers. Ce dualisme est gênant. L'mdica-

lUn.l.L,

LES .^NGES CH.WTEURS D';ipiès la jieinluie de \".\\ EVCK

tion de la terminaison de l'œuvre, et celle des fondations du donateur nous permettent de penser que l'inscription fut très postérieure, et on peut craindre que le nom de Van Eyck ait été admis ici comme il l'avait été chez les Frères Gris de la ville d'Ypres. Jusqu'à ce jour on n'a pu discuter de ces choses que sur photographies, sans contrôler les matières respectives, les tons, les touches. On a parlé de tout cela de mémoire; l'exposition qui mettra côte à côte l'original et la réplique permettra de se faire une opinion plus décisive .

Lîn des panneaux les plus célèbres, un des plus purs chefs-d'œuvre de la peinture dans tous les temps et tous les pays, accuse les plus grands rapports de facture avec le retable (lu chanoine van de Paele; c'est la Vierge an donateur du Masée du Louvre.

D'après les avis les plus généralement reçus , le donateur agenouillé devant la Vierge, dans un oratoire de >t\'le roman, serait le chancelier de Bourgogne, Nicolas Rolin.

Trouvé à Autun sous le premier Empire, ce merveilleux tableau faisait pendant à celui du Maître de Moulins, admiré à notre exposition des Primitifs, et représentant le fils du chancelier, Jean Rolin. évêque d'.\utun, adorant la Nativité.

Il est étrange de constater la ressemblance du père au fils, étrange surtout si l'on veut bien considérer que le Nicolas Rolin du tableau du

Louvre est un homme de quarante à cinquante ans, et que s'il est de Van Eyck, il doit être reporté à 14 î{) au moins. Né vers 1375, Nicolas touche à la soixantaine en 1436, et son artiste a dû le rajeunir cxtraordinairement. Mais quelle est la vilk', si admirablement traduite, qu'on aperçoit en arrière de la scène ? On a dit Liège. Pourquoi Liège, puisque les fonds nous découvrent les Aljies couvertes de neige ? On a dit aussi Lyon, ce qui serait plus vraisemblable. Jlais Lyon, pour Nicolas Rolin, est imprévu. Pour Jean Rolin au contraire, il s'expliquerait mieux ; toutefois Jean n'aura quarante ans qu'en 1448 ; de jilus il est évêque d'Autun et .serait re]iréscnté dans .ses habits pontificaux. Ces diverses considérations ont poussé M. Weale à reporter l'oeuvre à Hubert \'an Eyck et à lui assigner une date à laquelle Nicolas Rolin eut touché à la cinquantaine, soit aux environs de 1422 ou 23. Que deviennent alors les identités formelles constatées entre ce tableau et celui du chanoine de Paele que l'inscription donne à Jean van Eyck et date de 1436 ? Il y a là des incertitudes, des flottements singuliers qui laissent une large place au scepticisme. N'y eut-il pas en Flandre ou ailleurs un collaborateur des deux frères \'an Ej'Ck, qui eût couru le monde, et promené leurs formules jusqu'en Lyonnais? Pourquoi vouloir toujours nommer le plus célèbre, quand nous sommes forcés de convenir à chaque instant que nous ne savons pas grand chose de ces hommes, et que les attributions absolues faites a priori, sont démenties le plus souvent par la pièce d'archives retrouvée ?

Placé à côté du chanoine de Paele, le Nicolas Rolin du Louvre nous découvrira mieux ses concordances de style, d'accessoires et de matière. Accordera-t-on, en haut lieu, que ces comparaisons puis- .sent se faire ? On n'en veut guère douter.

La National Gallery de Londres ne pourra se refuser non plus à laisser venir à Gand l'admirable tableau de genre que des hasards imprévus ont fait entrer dans ses collections. Il s'agit du prétendu .-\rnolfini et de sa femme, l'une des œuvres les moins discutables de Jean Van Eyck. J'ai précédemment indiqué dans un livre' ce qui me paraît tout à fait curieux dans cette œuvre, c'est-à-dire la signature. Je crois que Jean Van Eyck s'est représenté lui-même, et que l'inventaire de Marguerite d'Autriche en 1518, qui est censé mentionner cette œuvre, ne vise pas celle-ci, mais une autre identique. Le tableau de Londres est signé en latin : Johannes de Eyck fuit hic, ce qu'on a traduit par « Jean de Eyck fut ici », c'est donc lui qui a fait ce tableau. Or, le latin veut tout aussi bien

I. Les Primitifs /raHfnîs. Paris, Librairie de l'Art ancien et moderne, 28, rue du Mont-Thabor, in-g", 1905.

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LES SAINTS GUliKKlERS D'après la peinture de \'AN EYCK.

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