L'ART E
LES ARIISTES
dans le paysage ; tout naturellement on a mis sur le même rang un tableau identique appartenant à M. Gustave de Rothschild.
Ce sont là de pures et gratuites imaginations. Ces œuvres valent, non pas par ce qu'on a écrit à leur sujet, mais par leurs qualités intrinsèques.
Qu'elles soient d'un artiste encore inconnu, et quelque jour révélé, elles ne sauraient perdre.
Ce sont d'absolues merveilles, dignes des admirations les plus passionnées.
Le besoin que nous avons tous de fortifier une opinion préalable et de conforter une thèse, a entraîné toute une génération de critiques à découvrir de nouveaux \'an Eyck de par le monde. Puis on a vu d'excellentes gens s'ingénier à séparer le frère aîné du frère cadet, à imaginer des classements entre l'un et l'autre. Les V'an Eyck une fois devenus le pivot d'un cycle, on ne s'est plus inquiété de leur chercher des concurrents, des précurseurs ou des descendants "immédiats. Toute la production d'une époque, entre 1410 et 1441, leur est libéralement l'econnue ; ils ont dû tout faire, et ont tout
fait. Ceci est commun aux reli- ' '
gions, ne nous en étonnons point outre mesure.
La conception idéale de l'exposition de Gand inclinerait à admettre tous ces prétendus et ces présumés Van Eyck. Leurs inventeurs fourniraient dans le catalogue les raisons de leurs dires. Imaginez bien qu'elles ne prêteraient pas plus à rire que d'autres fournies en l'honneur de Giotto, ou que certaines en faveur de la Renaissance italienne en France. On se paie volontiers de mots quand on caresse une chimère, l'essentiel en ces histoires est de ne pas dépasser la mesure des polémiques entre gens qui se respectent et s'estiment. Je puis très bien penser que mon voisin se trompe et le lui dire, sans prendre des airs de Père de l'Eglise en possession de la vérité une. C'est dans cette pensée tranquille, sans idées de combat ni de disputes injurieuses, que l'exposition de Gand a été résolue par des hommes prudents, par des Flamands, qui admettent les remarques et ne
L HOMME A L ŒILLET n'ajiié? la peiiiiiire île V.\X EVCK.
nous tiennent pas pour mécréants ou criminels de les formuler.
Plus on montrera d'œuvres, sûres ou non, plus on aura chance de s'acheminer vers la vérité probable. On me dira que la vérité ne peut être « probable ». à quoi je répondrais qu'en mathématiques peut-être — et encore ? — mais en critique d'art! On a des présomptions vraisemblables, possibles, presque assurées, jamais indiscutables, Je ne connais au monde qu'un seul primitif à peu près certain de son état civil, le Triomphe de la Vierge, d'Enguerrand Charton, à Villencuvelès-Avignon, et cependant la preuve arithmétique nous manque pour certifier que tout y est de la main de Charton, que la composition a été son reuvre personnelle, et qu'un autre n'y a pas mis la main, comme Pierre Villate dans la Vierge de Misiricorde de Chantilly. Or, remarquons-le, pas
un tableau des Van Eyck n'a sa pièce d'archives indiscutable, pas un. Et quand nous retrouvons, presqu'aux mêmes dates, un Peter Cristus, un Jacques Daret,un Roger de La Pasture, un inconnu, dit à présent le Maître de Flémalle, n'est-il pas souhaitable de montrer aux gens sincères tout ce qui est enrégimenté sous le nom de Van Eyck, pour provoquer les discussions et, qui sait ? faire sortir de son carton la pièce révélatrice. Sans l'abbé Requin et l'acte notarié produit par lui, la 'i'iergc de Charton resterait douteuse, et il ne manquerait pas de gens pour la rêve n d i q u e r comme un \'an Eyck possible ; et la ]'icrgt- de Chantilly demeurerait au compte de Fra Angelico.
Le véritable intérêt de ces manifestations n'est donc pas dans leur succès mondain — et Dieu sait ce que iiroduira une exposition Van Eyck dans ce sens !
— mais dans ces constatations, ces séparations, ces restitutions qui désencombrent
l'histoire des Arts de truismes à la Velly dont on nous rebat les yeux et les oreilles à chaque instant. N'avait-on pas refusé aux Primitifs français le prêt du Rdable dit Palais de Justice sous le prétexte qu'étant de Van Eyck, il n'avait rien à faire dans une réunion d'œuvres françaises ! Les guides répétaient à satiété cette chose, parce que
CL naufstaen.jd.
PORTRAIT D'après la peinture
l'artiste s'était avisé d'insérer, dans la bordure d'un manteau, des lettres décoratives formant à peu près le mot ANNES. Annes ? Johannes sans doute? assurément! et Johannes c'est Jean Van Eyck. Donc, Jean van Eyck a composé ce calvaire à Paris, puisqu'il y a des vues de Paris fort exactes. Il n'en fallait pas plus autrefois, au bon temps
d'Alfred Michiels.
Nous disons maintenant avec plus de bon sens :
« Que sais-je » ? Et nous le disors parce que nous avons au moins l'exemple de Charton pour nous permettre de douter.
Si l'exposition de Van Eyck ne nous révèle rien de sensationnel, si nous n'obtenons rien de mieux que ce que nous savons, nous n'en serons pas moins vivement intéressés par une réunion de chefsd'œuvre, que nous adorons séparément dans des chapelles fort distantes les unes des autres, et que notre trompette, comme celle du Jugement dernier, aura appelés à une commune gloire. Ceci ne s'est jamais vu et ne se verra jamais plus. Spectacle inédit et unique, la manifestation artistique de Gand sera l'entreprise la plus grandiose que l'on ait tentée dans le genre. Tout le monde y pensait, M. Mœterlink aura l'honneur d'avoir donné corps à une idée, qui semblait, à ]iremière vue, ]iresque irréalisable.
Henri Bouchot,
de l'Institut,
Conservateur du cabinet des estampes
à la Bibliothèque Nationale.
ycttninctl GalUrii, L<iu<lr>
d'inxonnu
de J. VAN EYCK.
Les saints Guerriers, l'Adoration de l'.Agneau, les Anges chanteurs smil trois fragiiiLitls du célèbre Retable de l'.\L;nean dont .U. Henri Bouchot a si éloquemmcnl demandé la reconstitution dans le nuin-'io i de l'Art et les Artistes. Dans ce niiniéio i , une grande planche lior^ texte donne les douze pièces, idéalement réunies, du Retable reconstitué.
LA POMPADOUR D'aprt? une peinture de BOUCHER.
.WilMiiiil Calhrij, É,liml,.,unj.
Les
Portr^iî^ de 1^ Fomiip^dloiBr
Cs^. DE MARiGNY nous assure que les portraits \J li jieints d'après sa sœur, la marquise de Pompadour, ont toujours manqué de ressemblance. Il ne fait d'exception que pour un seul, dû à Carie Vanloo, qui n'est qu'un simple profil dans une composition intitulée La Sultane.
Cette observation d'un tendre frère, et d'un très bon connaisseur des choses d'art, vient confirmer ce fait assez curieux, que les amateurs du dix-huitième siècle n'ignorent point : les portraits de M""^ de Pompadour ne concordent pas entre eux.
L'explication en est, à coup sûr, dans cette excessive mobilité, qui faisait un des charmes de la femme, qui la renouvelait d'un moment à l'autre, mais qui privait son charmant visage de ces traits
précis et distinctifs où la postérité aime à retrouver aisément les physionoinies célèbres. Ils ne s'accentuèrent qu'avec l'âge ; mais c'est justement la jeune favorite que nous désirerions connaître avec certitude, à l'heure où elle fit, dans les circonstances difficiles que l'on sait, la conquête de Louis le Bien-Aimé.
Les peintres ne lui ont pas manque cependant. Tout ce qui tenait le pinceau a brigué l'honneur d'immortaliser l'image de celle qui aimait si vivement les arts et savait s'en servir aussi bien que les servir. Mais c'est encore un portrait à la plume, écrit au début de sa faveur, qui nous fait le mieux goûter les grâces de sa personne et compter les armes victorieuses et fragiles de sa beauté.
Le lieutenant des chasses de Versailles, Georges
Leroy, celui que Diderot appelait le « Satyre », devait sans doute à son goût des femmes le don d'avoir si bien compris celle qui fut pleinement une femme de son siècle. Il nous h montre « d'une taille au-dessus de l'ordinaire, svelte, aisée, souple, élégante», telle qu'il la voyait avant 174g, aux chasses du roi ; et il insiste sur le jeu de ses traits qu'il a si souvent observés de près :
mais encore suivant l'âge du modèle, son heure et son moment. Pendant ses vingt ans de Versailles, elle charme et déconcerte les meilleurs maîtres, qui ne fixent chacun qu'une partie assez fuyante d'elle-même.
Nattier, le premier qui l'a peinte n'étant encore que M'"^ Le Norniant d'Etiolés, la représenta encore à Fontainebleau en Diane chasseresse. Sans
« Son visage était bien assorti à sa taille : un ovale retrouver ce portrait commandé par le roi, nous
parfait, de beaux cheveux, plutôt châtain clair ' . ..
que blonds ; des yeux assez grands, le nez parfaitement bien formé, la bouche charmante, les dents très belles et le plus délicieux sourire... Ses yeux avaient un charme particulier, qu'ils devaient peut-être à l'incertitude de leur couleur... Leur couleur indéterminée semblait les rendre propres à tous les genres de séduction et à exprimer successivement toutes les impressions d'une âme très mobile. »
On s'explique que les artistes voient et comprennent une telle femme de façon très différente, non seulement selon leur tempérament particulier,
r,.lh-cliim ,ht Tdl 'h, Il
PORTRAIT DE L,\ POMP.\DOUR EN SULT.\NE D'.ipiès une ]X-intuie de C. \'AN LOt).
avons du moins identifié de belles répliques originales du buste peint à part en 1749. L'une est au musée de Saint-Omer ; l'autre au musée de Versailles, où elle avait passé jusqu'à présent pour une duchesse d'Orléans. Quel que soit l'intérêt de ces peintures, ce n'est pas à « l'élève des Grâces » qu'il faut demander la ressemblance d'un modèle féminin. On ne l'exigera pas davantage de Boucher, dans ses scènes mythologiques, où il semble bien qu'il ait introduit la mai'quise, par exemple en ce Coucher du Soleil de la collection Wallace, commandé par elle et d'une allégorie si facile à saisir. Boucher doit être consulté plus utilement dans les portraits fort étudiés qu'il a faits de M'"*^ de Pompadour, et dont il existe des répétitions et des copies assez nombreuses. Voici d'abord celui de la collection Wallace, qui fut acheté 154 livres à la vente du marquis de Ménars (Marigny).
Dans un jardin, auprès d'un oranger en caisse et d'un groupe sculpté, où l'Amour empressé soUicite Vénus, la jeune marquise est debout, en robe de taffetas garnie de gaze et de dentelles, une échelle de nœuds de ruban fermant le corsage, qu'orne une rose; le col est entouré du même ruban; elle a des perles dans les cheveux, au cou et aux poignets, l'éventail à la main, et devant elle, sur un banc, déjà le carlin favori qui reparaîtra dans tant de portraits.
La composition de cette petite toile est charmante, moins cependant qu'une autre, prise encore dans un jardin, où la jeune femme, alanguie sur un banc rustique, en robe fermée aux manches, flottantes, semble surprise, à l'omlire d'une épaisse futaie, au milieu d'une aimable lecture : sa main droite tourne encore la page de la brochure