‹ L'Art et les artistesChapitre 79 sur 150 · GOYA DONA ANTONIA ZARUE · texte numérisé non relu

GOYA DONA ANTONIA ZARUE

— Certainement, madame, ré- ]iondit le peintre... ilais il y a encore une place, que je vous réservais...

La duchesse d'Albe posa, dit-on, sur l'heure.

La liaison qui s'ensuivit, l'intimité dont l'histoire scandaleuse du temps ne s'est pas fait faute de perpétuer le souvenir, a sans doute été beaucoup exagérée. On s'est plu à reconnaître la duchesse d'Albe dans de nombreux types féminins tracés par la main du peintre, dans de nombreux portraits d'autres dames espagnoles. Avec une certaine malice, on s'est plu surtout à voir la duchesse dans les deux célèbres figures féminines connues sous le titre de la Maja nue et de la Maja habillée, représentant la même personne, couchée sur un divan, ici vêtue de sa seule beauté, là couverte d'une robe légère qui laisse facilement deviner ce qu'elle cache. Ce sont deux délicieuses choses, délicieusement peintes, avec des caresses

qui contrastent fort avec la facture habituellement ex])éditive et négligée de Goya. Rien de pkis spirituel que le visage, qu'éclairent deu.x yeux vainqueurs ; rien de plus joli que le geste coquet du modèle offrant à nos regards le régal de sa jeunesse en fleur. Sous son voile transparent, la Maja velue palpite ; le corps souple et nerveux se . repose voluptueusement; sans voile aucun, la Maja une apparaît, chaste dans sa volupté même, les bras fins et courts, la poitrine frémissante, les jambes impatientes; tout chante en elle la chanson de l'amour.

Il a bien fallu se résoudre à abandonner enfin l'idée que l'on s'était faite à propos de ces deux chefs-d'œuvre. Les deux Maja n'ont rien de commun avec la duche.sse d'Albe. Le véritable portrait de la duchesse existe au palais de IJrian; et, malgré sa beauté, son charme captivant, sa grâce un peu excentrique, aucun trait du visage n'indique une ressemblance quelconque, suffi-

fiUfaud'Huel.,

GOYA

MANOLAS AU BALCON

GOYA LA DUCHESSE D'aLBE

santé tout au moins, avec celui des deux jeunes personnes dont nous venons de parler.

Nous n'affirmons pas toutefois que le peintre, s'il y avait été invité, ou même sans invitation, eût hésité à manquer de respect, si galamment, à sa chère protectrice. D'autres documents existent qui nous montrent son intimité avec elle toute pleine de douces privautés. Avant la duchesse d'Albe, la comtesse de Benavente avait

régné sur son cœur ; et ce règne n'avait cessé que par l'entrée en scène de la duchesse, ardente, jalouse, et bientôt victorieuse. L'influence de cette femme séduisante remplit le meilleur de la vie du peintre ; elle le remplit d'enchantement, de gloire, — et aussi, comme il arrive, de tourment. Si l'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux, l'amour d'une grande dame ne laisse pas souvent d'être, à certains égards, hélas ! néfaste. Elle valut à Goya une infirmité cruelle, la surdité, contractée à la suite d'un froid, au cours d'un voyage qu'il fit chevaleresquement avec la duchesse, exilée de Madrid par la juste colère de la reine Maria-Luisa. L'artiste ne guérit point. Guérit-on jamais des blessures de l'amour ?

Aucun peintre ne fut plus inégal ; aucune œuvre ne trahit plus que la sienne l'humeur capricieuse, l'émotion changeante, les dispositions bonnes ou mauvaises de l'heure ou des circonstances. Chargé de peindre des portraits officiels, — on disait alors : des portraits d'apparat, — il les bâcle (c'est le mot) avec une hâte et un laisser-aller qu'il ne cherche point à dissimuler. Et alors, ses portraits de femme eux-mêmes ne valent que par la prodigieuse facilité avec laquelle il les improvise, sans se préoccuper aucunement de les « flatter ». Il y a, au musée du Prado, un portrait de la reine Maria-Luisa, à cheval, qui est absolument grotesque ; — il est vrai que le costume de la reine y prêtait un peu : Sa Majesté porte l'uniforme de garde du corps ! La Famille de Charles IV, en groupe, pourrait tout aussi bien représenter une famille de braves épiciers dans leurs beau.K habits des dimanches.

Mais quand le « sujet » lui plaît ; quand il peut le choisir, Goya se transforme : il s'applique de toute son âme ; il cesse d'être incorrect ; il trouve d'exquises tendresses de colorations ; et ce qu'il produit dans ces conditions est un délice. Greuze, dans ses plus délicates figures de jeunes filles, n'a rien fait d'aussi ravi.ssant que V Infante dona Maria-Josepha (au Prado) et que la Reine Isabelle des Deux-Siciles âgée de douze ans (galerie San Telmo, à Séville), —

Mus^c lU MaJri'l.

deux adorables toiles, où la candeur et la grâce juvéniles, la poésie de la femme qui se devine sous l'enfant, sont traduites avec une incomparable maîtrise.

Le grand portrait à quatre personnages que nous reproduisons ici, hors texte, et qui fait ]iartie de la précieuse collection du duc d'Albc, est également des plus remarquables. Et il est curieux même à plus d'un litre. 11 nous montre la comtesse de Montijo entourée de ses trois filles : l'une de ces filles — celle qui est assise à gauche, souriante, — devait, plus tard, devenir ■mpératrice des Français.

Ailleurs, aussi, dans plus d'une œuvre même improvisée, même sabrée à grands coui)s de brosse, tout à coup un détail arrête, retient, séduit... C'est, au milieu d'un grouillement de personnages quelconques, à peine esquissés, un souriant minois, une silhouette élégante et souple, quelque chose qui i vêle l'artiste épris de la souveraine beauté, et qui s'y réfugie, comme un collégien, de corvées assommantes. Rarement, dans ces cas-là, Goya reste inférieur à lui-même. Ses Manolas au balcon, de la galerie IMontpensier, à Séville, sont peut-être la seule chose où il paraisse faillir à sa i-enommée. Et encore ontelles un caractère spécial, qu'il ne convient pas de juger arbitrairement avec nos conventions et nos goûts.

Quant à la série des idylles, des fêtes champêtres, des déjeuners sur l'herbe, qu'on est assez étonné de rencontrer chez cet indépendant et farouche fantaisr-te, trop de souvenirs des gentils maîtres français s'y retrouvent, affaiblis et travestis ; et les grâces mêmes que Goya y a mises semblent mal à l'aise. Deux ou trois visages de jeunes filles, aux grands yeux noirs mouillés, ne rachètent point ce que tout cela a de lourd, d'embarrassé et de factice.

Pour créer des idylles où la réalité importe certes bien moins que le maniérisme d'une grâce un peu factice, en des paysages imaginaires et conventionnels, Goya n'avait point du tout ce qu'il fallait ; sa grâce n'avait rien de précieux ; elle se sentait mal à l'aise sous ses déguisements mignards, trop étroits pour sa forte carrure ; à jieine y devine-t-on le véritable Goya, celui qui se livre librement à son inspiration, quand la ver\-e l'emporte et

que .son cœur est pris. Maître de lui-même, devant la beauté et devant la vie, il ne doit rien aux autres et s'épanouit dans toute la fleur de son originalité. Alors il peint des œuvres durables, palpitantes et émues ; devant la nature souveraine, il a la foi de l'artiste. Foi toute jjaïenne, à cette heure, émotion toute moderne, bien nouvelles en ce pays de vieille orthodoxie. De moins en nKuns pourrait-on y retrouver la trace de l'Espagne d'autrefois, ou plutôt de l'art d'autrefois, car l'Espagne même, son caractère, ses mœurs ne se sont ])as, en au.ssi ])eu de tem]5s, transformés à ce jjoint ; le fond est resté ; la surface seule, sous l'empire des événements, a changé ; le peuple a gardé ses su])erstitions, sa sauvagerie et sa fierté ;

Mmiji de Madrid

GOYA

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