L.-\ KKINE MARIE-LOUISE
mais l'art ne s'adresse plus à lui comme jadis, — ou bien il n'y a plus de communauté d'esprit et de goût entre lui et ceux auxquels il s'adresse maintenant ; l'art est devenu uniquement le miroir des mœurs de certaines classes, et ces classes-là, s'élevant, se corrompant, tandis que les autres sont laissées dans l'ombre, ont ouvert leur âme à des sentiments nouveaux... Bientôt cette désunion amènera une catastroj)he ; mais de ce cataclysme naîtra un autre monde, plus fort.
Goya fut en quelque sorte le divinateur, l'initiateur de ce monde-là, et il en a noté d'avance l'expression exacte. Il a eu le sens vrai et juste de ce que l'on a appelé plus tard la « modernité »,
GOYA — LA TIRAN'A (M ARrA-FERNANDEZ)
dans ce je ne sais quoi qui le rapproche de nous au point d'en faire, comme nous le disions en commençant, un contemporain, mais aussi dans le côté plastique de son art, dans ces recherches de pittoresque, de couleur et de lumière dont on s'est si fort affriandé aujourd'hui. Et sous ce rapport sa modernité diffère essentiellement — comme la nôtre — de celle de la plupart des grands artistes de tous les temps. Eux aussi étaient, pour leur siècle, des « modernes », parce qu'ils quintessenciaient dans leurs œuvres l'esprit de leur époque. Mais la modernité de Goya, — celle de notre temps, — a poussé plus loin que celle des anciens la sincérité ; elle a touché à plus de sujets , et elle y a mis plus de variété, de pensée et d'intentions ; elle a moins fait de l'art pour l'art ; elle a eu l'ambition de dire plus et autre chose, en étendant son domaine désormais sans limites, ou en le restreignant aux choses passagères.
Elle est devenue le «modernisme»; — bientôt elle se fera 1' « actualité ». Un autre que Goya, son ami Paret y Alcazar (1747-1799). avait eu déjà un instinct de résistance contre le courant de la mode française, si charmante en France, mais si insupportable ailleurs dans les mains d'imitateurs et de plagiaires, quand il peignait, entre deux bergères, ses scènes d'animation locale, son Magasin d'étoffes à Madrid, sa Vue de la Piierta del Sol, dans leurs petites dimensions de tableaux de chevalet. Mais Goya seul donna au genre le cachet et l'accent vraiment contemporains.
Il imagina de saisir, dans cette forme tumultueuse qui lui était propre, le côté pittoresque et caractéristique de la vie nationale, non seulement de la vie intime, mais aussi de la vie extérieure jirise sur le vif, fixée en traits rapides et féconds, avec toute la franchise d'études faites d'après nature ou sous l'impression immédiate des choses. Et alors s'anima soudain, en des toiles fougueuses, le spectacle fou des fêtes de la rue et du cirque, réjouis sances publiques, processions, combats de taureaux, scènes religieuses, bandits, pestiférés, aliénés, batailles, galanteries, types popu-
GOYA
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Portrait présume de la Duchesse d'Albe
L'AKT ET LES ARIISTES
laires et fantaisistes ; et ce qui en fit surtout la portée curieuse et originale, c'est que, à la justesse d'interprétation et de notation de ce monde, traduit par lui avec sa physionomie et ses couleurs vraies, il ajouta quelque chose de son esprit d'artiste toujours en éveil et de philosophe mordant et hardi ; il en dégagea le ridicule, le grotesque et l'odieux ; il fit de la véritable satire; et cette satire, politique, religieuse et sociale, sans déclamation, sans phrases ni soulignements, dans son inaltérable bonne humeur, est d'une éloquence sans pareille.
Là, moins encore qu'ailleurs, ne lui demandez pas la correction du dessin, l'impeccabilité d'une forme châtiée ! Toute contrainte à cet égard éteindrait sans nul doute sa verve. Il ne s'agit plus pour lui de caresser, en ses ondulations cadencées, le beau corps de la Maja : ce qu'il faut ici, c'est l'entrain, c'est le pinceau alerte, qui suit l'élan de la pensée ; et, comme la main du peintre n'a pas cette sûreté des