WILLETTE
LA SAGESSE ET LA VÉRITÉ (^Fiagmenl de plal*
.1 IV.fijr
SOUS des tonnelles ensoleillées d'où pendent des grappes ; le site était connu par des toiles pieuses antérieurement faites par l'artiste; mais l'intérêt de cette exposition réside dans les très nombreuses études préparatoires qu'il a notées de ce paysage où il villégiature ; il y a là une série de pochades (quoique ce mot ne convienne pas à une manière plutôt léchée) tout à fait attrayantes par la transparence des marbres, par l'éclatance des fleurs, par l'azur de la mer, par la sérénité du ciel ; sous le charme de la vision, le peintre a exprimé rapidement le décor enchanteur, et sa palette y a gagné une inhabituelle énergie de tons. G. Dubufe, dont le violon d'Ingres est une lyre, a sur le même sujet écrit de jolis vers :
Ces pays grecs aux bleus sommets, ces îles roses, Qui dorment sur la mer en ces climats bénis, Grands navires à l'ancre entre deux infinis. Terres chaudes du charme invisible des choses.
Gardent, .sous la splendeur de leurs métamorphoses. L'âme des temps obscurs et des rêves finis Dont les Héros lointains et les grands Dieux bannis Hantent obstinément l'ombre des lauriers rcses !
Ayant trouvé ce paysage, le littérateur y voulut situer des figures et il fit les Heures de la Vierge ; il n'était pas be,soin de préciser ainsi notre émotion, ce mysticisme n'ajoute rien : le fichu à carreaux d'une fillette italienne vaut mieux que les ailes des anges.
Un plafond de Willette. — « ... C'est la vie avec ses joies, ses luttes et ses tristesses qui inspire mes productions. C'est aussi l'amour de la femme, de cet être exquis qui conserve encore les instincts jirimitifs et surtout la coquetterie du sauvage en se parant la tête de plumes, de fruits et de fleurs... J'ai la joie d'affirmer que je n'ai suivi la trace d'aucun maitre... Ce que je cherche, je le trouve dans la rue, aux champs ou dans le ciel... Je pleure avec la fille de joie, je ris avec les enfants que j'adore, je vis dans la foule dont le spectacle m'amuse, j'en comprends et en retiens toutes les scènes... » Il sera précieux plus tard de publier les lettres de Willette, car il a un joli brin de plume à son crayon, ou mieux à son pinceau, le dessinateur d'antan cherchant de plus en plus à s'évader de la besogne journalistique pour s'adonner à la seule peinture : son œuvre picturale serait déjà intéressante à réunir depuis le Parce Domine du Chat noir jusqu'à la salle du budget à l'Hôtel de Ville, en passant par les panneaux du Tabarin et ceux de la Taverne de Paris, fantaisies exquises pour lesquelles la Postérité renouveflera l'engouement et les enchères des amateurs actuels pour le xvii!'^ siècle ; des esprits avertis n'attendent pas ce recul et cette consécration, savent apprécier tout de suite, et il faut féliciter M. Bélin d'avoir commandé à Willette le plafond qui sera exposé à la Nationale.
Puisque le possesseur en sera un libraire, l'artiste a mis, dans sa composition, des bouquins, de ceux qu'on brûlait autrefois ; la Pensée est attachée nue sur un bûcher dont la flamme s'alimente de tous les ouvrages condamnés par le Parlement et l'Eglise, dans la fumée noirâtre se distinguent les douleurs, les carnages, la guerre, tout le sinistre et farouche Moyen Age ; en opposition, sur un ciel rasséréné qu'auréole l'arc-en-ciel, la Sagesse et la Vérité montrent le clair avenir à des êtres heureux, que nous serons peut-être ! Nous ne voulons pas déflorer davantage cette œuvre du nouveau chevalier de la Légion d'honneur qui sera le succès du prochain Salon.
Cercle de la rle Volney. — On y respire l'atmosphère du Salon des Champs-Elysées, et l'on errerait monotonément parmi les papotages mondains et les signatures connues s'il n'y avait, en peinture, les deux toiles de Raymond Woog, en sculpture, les marrons sculptés [sic), de Lionel Le Coûteux ; le Portrait de Mme B. V . noir et vert, r Intimité avec la matinée rose, le coussin bleu, le jupon noir et blanc, sont des morceaux énergiques, d'une facture solide, d'une touche vigoureuse, très hauts en couleurs, qui décèlent im véritable peintre : ce nom de Raymond Woog est à retenir.
L'A Kl ET LES ARTISTES
Les jiortraits habituels sont signés ; Marcel Baschet. Benner. l-ioeswillwakl, Cayron. Cliahas. Chrétien, Ferrier, Fournicr, Faivre, Gounod.Cnieldry Hall, Lefebvre, Roycr, VoUon, Weerts et Zwiller ; les paysagistes : Bellanger Adhemar réédite le château de Fleury qui servit de modèle jadis à Heilbuth, Bouchor, Buffet, Danicron, Damoye, Delbrouck, Guignard, Nozal avec son Nocturne à Berck, d'une poésie intense, et son Effet de neige à Saint-Ciiciifa, instantané d'hiver pris habilement en deux séances, Picabia, Rigolet, Tattegrain, Tau]>in : de Brugairolles. Venise fleurie : de Ç\\a.xpentier, un Coin du port à Dief>pe ; de Chigot, Mon Jardin, aux boiseries bleues et aux fleurs de soleil, Cité flamande le soir, la vie révélée par les petites lumières à la Cazin ; de Dambeza, un Octobre très doux ; de Delamarre de Monchaux, le Pont de r Hydromel à Bruges, très intense; d'Adrien Demont, Après l'ondée; de Horton, un très bon Jour de neige à New-York ; de Laparra, les Jardins de la Villa Médicis (et un portrait de femme) ; de Maigret, un jiastel ; Bompard noircit \'enisc qu'Iwill banalise, Bergeret continue ses natures mortes, Cesbron ses fleurs, Cadel vignettise du Puvis de Chavannes, Cormon pratique énergiquement les forges, Devambez a de l'esprit, parait-il ; Le Goût-Gérard est toujours à Audierne, Albert Maignan a pris à Venise un décor pour J.-P. Laurens, Saint-Germier y a vu un prologue de Sardou, Taupin ne se lasse pas de Laghouat, \\'eber croit qu'il s'appelle Vibert !
Sur des socles, Sicard expose un beau buste de femme et une statuette... Puis, c'est tout. Scheidecker a une vitrine d'objets d'art en métal pittoresquement découpé.
Société de l.\ Miniature, de l'Aquarelle et des Arts précieux (Galerie Georges Petit). — Citons rapidement les aquarelles assez larges d'Ivan d'Assof, une Étude de M""" Laurence Faralicq- Delobel, la Vieille Femme de Mlle Lucie Gibier, toute une ménagerie de tigres, lions, éléphants par Gustave Surand, la Maison du Passeur de Henri Jourdain, acquise par l'Etat, des fantaisies spirituelles ou grivoises de Mlle Leone Georges, quantité de miniatures intéressant surtout les modèles qui ont fourni leur photographie, et de belles reliures de Meunier.
Sixième Exposition de l'Asso-
ciation SYNDICALE professionnelle DE PEINTRES
ET Sculpteurs français (Grand Palais). — En des salles peu claires, insuffisamment chauffées, les rares visiteurs remarquent parmi une ]irofusion de cadres : des paysages de Petitjean, de Rigolot, une Venise de G. Roullet, des fleurs de Bienvêtu, des verdures de Brun, des nus Loïc Fullérés d'Emile Brin, des mauvais Jules Breton de Chateignon, une petite Salomé(!)dc Commerre,un Clair dé Lune, de Cachoud, une Batteuse de Gelhay, du soleil jiar Mazard, de la neige jiar Jacob, des aquarelles de Fournery, des notations prestes d'Eugène 1 bourgeois, des vieilles maisons de Benoît-Lévy, des voih's à la Monticelli ])ar Dagnac-Rivière, un i)rofil d'enlant par Jean lùiders. L'n pau\'re petit Sarcey en lironze somnole à l'entrée sur un srcle.
Exposition Jean 1^>eaui)Uin (galerie Chaigneau). — « La fin du jour, quand un dernier reflet de soleil éclaire encore le haut des maisons, c'est l'heure adorable... » L'artiste a\-aue sa ])rédilection, et ses meilleures toiles sont celles où, sans préoccupation de personnages, il rend des imjjressions sincères de Nature, le Soir à Theiix, près de Spa, le Jardin au bord de l'eau, son Jardin de Sannois a\-ec les roses trémières, le plein Soleil de Giverny intense et vibrant, le Soir d'hiver sur la Neige d'une désolation émouvante, le Clair de Lune. C'est d'un art délicatement nuancé, plein de poésie; il fa t bon voir et respirer ces fleurs dans le jardin de Sannois.
Etudes d'Egypte. \'enise, Trouville, par Rodolphe d'Erlanger (Galeriedes Artistes modernes).
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BAUDUIX — PAYS.\GE
— Des taches rutilantes de soleil, un Orient chaud, éblouissant, pris sur le vif, les bouchers à Assouan et aussi les marchands, les boutiques, le marché, puis le Caire, Sakara, Tunis, Esneh, de petites toiles très intéressantes, d'une facture artiste ; le peintre est moins heureux dans les douceurs bleutées de Venise et de Trouville.
S.\LON DE l'Ecole française, 3^' Exposition (Grand Palais). — Salon d'hiver, celui-là ; plus de huit cents numéros parmi lesquels nous retiendrons seulement : en peinture, la Venise de Brugairolles, les F7/);;('i(fsdeDillon./i( Rivière de Tanzi; en sculpturales Gorilles et Serpe nls de Sanchez; en gravure, les affiches de Grun. puis les eaux-fortes en couleurs de Boutet de Monvel, Delâtre, Anne Osterliiid, Manuel Robbe ; en objets d'art, les reliures de Belville, le bas-relief de Perrotte, et, de René Rozet, des modèles gracieux de va.ses, une buire en bronze, et seize plaquettes et médailles en argent exécutées chez Christofle.
Exposition Marie Di'hem (Galerie Georges Petit). — L'atmosphère spéciale des villes et des paysages de province, rien du plein air et de la vaste campagne mais une intimité grisâtre, silencieuse et discrète, quasi-morte, à la Le Sidaner ; de grandes maisons calmes qui reposent parmi des jardins lierbus, des ruelles enneigées où passent des ombres rares, des silhouettes falotes de religieuses, des « sœurs noires », des haies poudrées de givre, des vergers où « ils étaient trois petits enfants », un bouquet mauve sur une console blanche, des anémones pâles, tout cela est éteint etdoux comme une heure crépusculaire, et toujours très Belle au Bois dormant • on subit le charme ainsi que d'une tendre berceuse, chantonnée à mi-voix dans le lointain.
Tableaux de iliss Louise E. Perman (chez Henry Graves). — L'enchantement des roses, peintes pour elles-mêmes, pour leur chair fragile et embaumante, les branches et les vases dissimulés afin que la fleur soit seule en lumière. Roses sur un vieux mur, roses jaunes et blanches, roses en boutons, roses épanouies, toujours des roses, et les vers de Desbordes-
Valmore chantent dans la mémoire ; miss Perman exprime délicieusement la fleur reine, elle triom^ phe dans cette spécialité qu'elle choisit à sa sortie de l'Ecole des Beaux-Arts de Glasgow, et sa célébrité est affirmée en Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en Italie. Paris l'a consacrée.
Les Arts réunis (Galerie Georges Petit). — C'est la sixième exposition de cette Société dont le président d'honneur est M. Léonce Benedite, et l'on y trouve de nombreuses choses intéressantes : la pochade rutilante de Georges Berges, faite à Etretat ; les prestes et chaudes études de Bretagne par Emile Cornillier. dont il faut aussi remarquer le Portrait de femme en blanc, avec un voile noir autour de son chapeau, les mains unies très étudiées ; les Paysages pittoresques de Norvège, par Dambeza ; les plaisanteries vébériennes de Dewambez; les grandes aquarelles de Henri Jourdain; les gouaches provinciales de Lechat ; les Renoncules et jonquilles de Gaston Lecreux ; le Marché à La Châtre et les Inondations de la Creuse par Fernand Maillard, toiles charmantes, d'un artiste dont le grand talent ne peut tarder à s'imposer à l'attention des vrais connaisseurs; le Village de Grcz et l'Eglise d'Orinesson. pa^r Ernest ]\Iarché; les eaux-fortes de reproductions d'Arthur Mayeur et son portrait en dessin de Dalpayrat ; l'Église Saint- Médard de Maurice Moisset ; la Baignade de feu Thierot ; les Quais de Paris, par Jules Triquet. En sculpture, Boverie ajoute à an buste de femme un groupe inutilement inspiré par Rodin ; Jean- Louis Brown, se souvenant des toiles célèbres de son oncle John-Levis-Brown, continue des
statuettes de chevaux, portraicture une écuyère de panneau ; Segoffin (|ui a réussi le buste de Harpignies, a eu tort de réduire sa Danse sacrée; enfin, il y a des marbres de Cazin ; les statuettes <ampagnardes de Fernand Clostre ; une coupe rloisonn e de Feuillâtre, le petit âne drôle de Froment -Meurice, les n.'iiures de M'™ Gaston Lecreux , notamment celle pour le Point de France, les merveilleux émaux translucides de 1 hesmar, les grès flammés de \'allombreuse.
JEAN-LOUIS BROWN — écuyère
Maurice Guillemot.
Numéro 7 — Octobre 1905
Supplément illustré
de l'Art et les Artistes
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La Bibliothèque de l'Arsenal
On ne pourrait, sans outrecuidance personnelle, prétendre retracer en quelques pages l'histoire complexe et savoureuse de la Bibliothèque de l'Arsenal. Cette inappréciable collection de livres et d'archives, d'estampes et de manuscrits, a déjà été l'objet d'une Ktude savante et consciencieuse, de haut intérêt documentaire, due à iM. Henry Martin, conservateur adjoint de l'établissement. Mais M. Henry Martin, tout en consacrant un fort volume à l'histoire de la Bibliothèque de l'Arsenal', s'appliqua à nous conter presque exclusivement les origines et la formation de l'ancienne « Bibliothèque publique de S. A. R.
Monsieur frère du Roi ".
Il nous en narra les vicissitudes avec précision et compétence, et en décrivit minutieusement les agrandissements successifs. Quant aux richesses artistiques disséminées un peu par-
I. Dans la « collection des Catalogues généraux des Manuscrits des Bibliothèques publiques de l'rance », le « Catalogue des Manuscrits de la Bibliothèque de r.Xrsenal »
a été rédigé en neuf volumes fiar M. lleni-y Martin, avec la collaboration de M. Frantz Funck-Brentano pour le volume IX (en 3 parties), consacre aux « Archives de la Bastille ». Le tome Vlll
l'ORTRAlT PKKSIME DIC I.OL IS XV iMAITRr, INCONNU
tout, quant aux merveilles qui font de certaines salles de l'Arsenal des spécimens délicats et édiliants de l'art décoratif d'autrefois, le dévouement du fonctionnaire et la passion du bibliophile ne lui ont guère laissé le loisir d'étu dier en détail cet aspect qui est loin d'être le moins attachant.
Ces richesses fourniraient aisément matière à d'attrayants et instructifs chapitres sur la décoration des appartements au xvii" et au xvin" siècle. Dans les bâtiments occupés actuellement par la Bibliothèque de l'Arsenal et qui constituaient jadis l'Hôtel du Grand Maître de l'Ariillerie de France, il n'est point de pièce qu'un objet d'art ou un souvenir historique ne recommande à la vigilance de l'érudit ou à l'admirationdu visiteur !
Ici, dans l'encoignure d'une salle de réserve embellie de fines sculptures Louis XV, c'est le buste de Henri Grégoire, ancien évêque constitutionnelde Blois, ancien conservateur de « l'Arsenal « et zélé partisan de l'abolition
relate uniquement !'« Histoire de la Biblli>lhcque «. L'ensemble de ce travail, digne des Bénédictins d'autrefois, a été publié chez Pion, Nourrit et Ole (Paris, 1885-1898).
de la traite des noirs. A côté de cette œuvre du sculpteur Chartrousse, on remarque un carcan de fer, tel qu'en employaient les marchands d'esclaves nègres.
Ailleurs, l'ancienne « Salle des Catalogues " nous offre de magnifiques et somptueuses boiseries, d'un aspect plus sévère, d'un travail moins délicat que les ornements du « Salon de la duchesse du Maine ". Ce pupitre à supports mobiles, que nous apercevons au coin de la fenêtre de cette salle, provient de la bibliothèque des Célestins : ses proportions majestueuses évoquent l'époque des volumineux in-folio aux caractères gothiques et aux naïves enluminures: mais les rosaces et feuilles d'acanthe sculptées à même le bois autorisent à lui assigner le xvii" siècle comme date de fabrication....
Bien d'autres » objets de haute curiosité ■>, ainsi que s'exprime un certain jargon, figureraient avec honneur parmi des pièces de musée. D'ailleurs n'estce pas, en fait, un véritable musée que cette Bibliothèque de l'Arsenal, considérée à juste titre comme la seconde bibliothèque de l-'rance, après la Bibliothèque Nationale ', et dont nous ne pouvons qu'indiquer à larges traits les beautés artistiques, demeurées inconnues même à ceux que leurs goûts ou leurs occupations attirent vers les livres t
Le promeneur qui, débouchant du boulevard Henri IV, longe le boulevard Morland, aperçoit une vaste construction d'aspect harmonieusement sobre et de façade singulière. Deux longues rangées de fenêtres grillées, au travers desquelles on distingue des rayons de livres, dont le soleil caresse les reliures un peu ternies, sont surmontées d'une balustrade de pierre à l'italienne, de trophées et de canons également de pierre, mais placés seulement au sommet du bâtiment central, qui fait saillie sur les deux pavillons édifiés à ses extrémités. Ces attributs guerriers se retrouvent en un haut-reliet au-dessus d'une des portes réservées à l'Administration, rue de Sully, où donne également l'entrée du public.
La portion centrale de celte construction date du xvui' siècle et fut élevée, en 171S, sur les dessins de l'architecte Germain Bolfrand. Celui-ci travaillait d'après les ordres de la duchesse du Maine, de la charmante, fantasque et ambitieuse V'cervelée qui rêvait de faire de l'Arsenal une autre « Cour de Sceaux ». En faisant casser par le Parlement le testament de Louis XIV qui attribuait au duc du Maine la surintendance de l'éducation du futur Louis X\' et lui donnait pleins pouvoirs, le régent Philippe d'Orléans jeta la duchesse dans une violente colère. Le duc du Maine étant en titre d'office grand maître de
I. La Bibliothèque de l'.Vrsciial comptait encore réceniiiient 480000 volumes imprimés. Ce chiffre doit être largement dépassé à l'heure présente. Quant aux manuscrits, le « Catalogue » énumère 8807 pièces. Avec les documents manuscrits relatifs aux affaires de police sous l'ancien régime, classés sous le titre d' « .Xrchivcs de la Bastille », on arrive au total approximatif de 12727 volumes ou cartons manuscrits.
l'artillerie du royaume et, par suite, titulaire de l'hôtel 1 de la grande-maîtrise, le régent, dans le désir de se concilier les bonnes grâces de la duchesse, hii aurait envoyé Germain Boffrand avec mission de reconstruire l'ancien hôtel du grand maître, que la duchesse considérait comme fort incommode. A l'époque de son édification, la façade du boulevard Morland s'élevait en bordure sur un petit bras de la Seine, et le boulevard Morland était le « Mail », étroite bande de terre où se donnaient rendez-vous les amateurs du jeu de ce nom
Mais, en ces temps-là, l'Arsenal était bien déchu de son importance de jadis. Que l'on songe qu'avant de se réduire à tme série Je cours et de bâtiments occupés par le duc du Maine et les officiers de sa maison, à une fonderie de statues pour l'embellissement des demeures royales, l'Arsenal avait été un des établissements les plus vastes et les plus considérables du royaume !
L'ensemble des constructions, des bâtiments, des cours, des jardins, des fonderies de canons, des ateliers de serrurerie et de charronnage, des réserves d'armes et de munitions, s'étendait sur le vaste qua- : drilatère formé de nos jours par la rue du Petit- Musc, la Seine, le canal Saint-Martin et la rue Saint- Antoine. La porte monumentale y donnait accès, a ci'ité de l'église des Célestins et sur l'emplacement de la rue du Petit-Musc.
Le grand maître de l'artillerie avait tous ces établissements sous sa haute direction : ainsi s'explique l'hôtel qu'habita le duc du Maine et dont les salles, aujourd'hui devenues l'asile de l'étude, demeurent les derniers vestiges du belliqueux .< Arsenal ■>.
.Si vous entrez, un jour, à la Bibliothèque, vous ne songerez guère à toutes ces origines ; mais vous saluerez, en montant l'escalier d'honneur, le buste du marquis de Paulmy, qui orne le vestibule du rezde-chaussée. L'inscription, en lettres d'or sur une plaque de marbre noir, justifie cette présence :
l>IBl.I(lTHi:QrE DE 1,'Arsenal
Fondée par
Antoine René d'Argenson
Marquis de Paulmy
Ouverte au public
le () floréal an V.
Convenons-en : dans tous ces grands salons remplis de vénérables « bouquins >., reliés en veau fauve, dans le moindre cabinet, où s'entassent des piles de journaux et des monceaux de curiosités bibliographiques, devant tant de rayons surchargés de livres, et même en parcourant les admirables appartements du duc et de la duchesse du Maine, on évoque plutôt le souvenir de ce marquis de Paulmy, ancien secrétaire d'État de la (iuerre et bibliophile passionné, qui se démit de toutes ses fonctions pour se livrer à la tyrannie délicieuse, absorbante et émouvante des livres, qu'on ne pense à ce brave homme de Rosny, marquis de Sully, on éprouve un sentiment de gratitude à l'égard du marquis de Paulmy, dont les richesses amoncelées dans son Hôtel de gouverneur
LE CABINKT DE SI LLY
de l'Arsenal' ont l'ormé le novau, le très précieux noyau de la Bibliothèque actuelle.
Et pourtant on ne saurait parler de l'Arsenal sans parler de Sully. Deux pièces de la Bibliothèque sont connues sous le nom de « Cabinet de Sully », et, comme pour attester davantage au regard de la postérité les liens inséparables qui unissent l'ancien Arsenal et le nom de son véritable créateur, de celui qui travailla tout ensemble à ses embellissements sans négliger la fabrication des armes et des canons, la Restauration fit don à la Bibliothèque d'un buste de Sully H pour servir de pendant à celui de Henri IV qui lui avait déjà été accordé ». Ce dernier est de Jean-Jacques Flatters ii 786-1845), élève de Houdon, Tandis que l'effigie de Sully est due à Antoine Allier 1793-1834). Ces deux portraits se font face àlaporte du « Cabinet de Sullv ».
Une légende prétend que ce «Cabinet» forme, avec la petite pièce qui y est jointe, la dernière trace du séjour de Henri IV à l'Arsenal. Sans nous arrêter à discuter cet incident raconté par Sully dans ses K Mémoires »-, bornons-nous à noter que les deux pièces ne sont pas d'original. Le « Cabinet » et son annexe ne sont que des reconstitutions.
1. La charge de grand i.iaître de l'artillerie du royaume ayant été supprimée, le marquis de Paulmy eut le titre de gouverneur de IWrsenal.
2. Voir il ce sujet les •< Economies royales ou Mémoires de Sully )', passim.
A l'origine, la nouvelle construction nécessitée par le désir du roi d'avoir un appartement à l'Arsenal avait été élevée en encorbellement sur le mur d'enceinte de Charles \", en bordure du mail et de la rivière, autant dire sur la façade du boulevard Borland. En 1864, M. Th. Labrouste, architecte de la Bibliothèque, déplaça les deuxpièces et les transporta, avec leur décoration, dans le pavillon du nord-ouest nouvellement édifié. Le « Cabinet » dit « Cabinet de Sully » et son annexe, 1' « Oratoire », se trouvent maintenant au-dessus de l'entrée du public, 3, rue de Sully I.
Tous ceux qui ont visité le « Cabinet de Sully » se sont extasiés sur l'ornementation luxueuse de ce logement qui passe, à bon droit, pour ofTrir un parfait modèle de l'art décoratif, tel qu'on le pratiquait, sinon à la fin du xvi" siècle, du moins au début du siècle suivant. On sait, d'ailleurs, sur la foi de documents
■ I . La Bibliothèque de l'Arsenal se trouve enserrée du j:<"jté du boulevard Henri I\' par tout un lot d'immcubies qui se prolongent, d'une part sur la rue de Sully, et de l'autre sur le boulevard Morland. Il en résulte des dangers permanents d'incendie dont le Conseil municipal de Paris, sur la proposition de M. H. Galli, conseiller municipal du quartier, eut à se préoccuper; mais, la Bibliothèque étant monument national, le dégagement et l'isolement du monument ne peuvent être opérés sans 1 assentiment et la participation de l'Etat. Cependant, il semble bien que la disparition de ce lot d'immeubles soit décidée et qu'un square doive être dessine sur ce terrain.
Ll: SALON I) ATTK.NTIC
I Le buste qui figure dans cette pièce est celui de M. J.-M. de /lércdia. le célchre poète des Trophées, actuellenieiit conservateur de la bibliotliequc'
de l Arsenal I.
irrécusables, encore fortities par les témoignages des contemporains, que la décoration du Cabinet de Sully revient, non à Sully ou à Maximilien II de Béthune, prince d'Henrichemont, qui lui succéda en 1610 dans la charge de grand maitre de l'artillerie, mais à Charles de la Porte, marquis, puis duc de la Meilleraye,grand maître depuis 1G34 et, trois ans plus tard, époux de Marie de Cossé-Brissac.
Après son mariage, M. de la Meilleraye aurait fait revêtir de peintures et d'ornementations de son goiit la décoration primitive exécutée sur les instructions de Sully. Il y aurait là sujet à un intéressant, mais épineux débat: il \aut mieux reconnaître que le " Cabinet de Sully » serait dénommé avec plus de vérité <( Cabinet de la Meilleraye ».
Les peintures des murailles célèbrent les hauts faits du maréchal, tandis qu'au plafond une composition allégorique due, suivant toute vraisemblance, à Simon Vouet ou à l'un de ses élèves, proclame la gloire de a maison de la Meilleraye unie par la foi du mariage à la maison de Cossé-Brissac. C'est d'une richesse somptueuse, d'une imagination mvthologique dans la mode du temps, où Apollon, les « neuf Sœurs >> et
des emblèmes héraldiques forment un document d'outrecuidante vanité. La Renommée du vieux monde et la Renommée du monde nouveau font pendant à deux figures parallèles assises sur des drapeaux : on reconnaît la Lrance, tout orgueilleuse des triomphes obtenus, et la Victoire entourée des écussons des ennemis vaincus par le maréchal et des noms dès villes conquises : (j'ravelines. Aire, Bapeaume, Arras, Perpignan, la Bassee, Collioure et Hesdin.
Aux murailles, à part un panneau représentant r « Entrée de Henri IV à Paris «, où l'on voit des gentilshommes de sa suite jeter à la Seine quelques ligueurs récalcitrants, toutes les autres peintures paraissent dater du maréchal de la Meilleraye : l'une rappelle la prise d'Hesdin, l'autre relate un épisode du siège de la Rochelle, oii La Meilleraye se couvrit de gloire. De tous côtés, lu monogramme de La Meilleraye et des Cosse- Brissac, des M et des C entrelacés.
Ces monogrammes se répètent dans r « Oratoire », qui fait suite. Une tradition prétend que cet oratoire fut à l'origine le cabinet de travail de Henri IV. Marie de j ,j^ Cossé-Brissac, duchesse de la Meillerave,
) l'aurait fait aiuénager à son intention. Quant
à la galerie des « femmes fortes », à cette série d'effigies d'héroïnes célèbres où Mme de la Meilleraye est représentée sous le costume et avec le nom de Marie Stuart, elle serait destinée à transmettre aux races futures le souvenir de sa vertu. Nous devons l'anecdote à cette bonne langue de Tallemant des Réaux'.
Mme de la Meillerave avait épousé à seize ans le maréchal, « un petit homme mal fait et jaloux- « qui avait le double de son âge. Le cardinal de Richelieu vit cette jolie blonde, s'en éprit, lui déclara sa passion, et entreprit un siège en règle. Soit que 1' « Homme rouge » lui déplût, soit qu'elle eût ses préférences, soit pour toute autre cause, Mme de la Meilleraye s'enfuit dans son gouvernement de Bretagne, et le maréchal, mis au courant, résolut d'immortaliser la constance de la duchesse en lui donnant rang parmi les « femmes fortes » de la légende.
Les boiseries de l'Oratoire et les arabesques des panneaux sont d'une élégance nerveuse et fine, non sans analogue avec les travaux de l'Ecole de Fontainebleau.
Jadis, ces deux pièces furent considérées comme des dépendances négligeables. Les goûts studieux du marquis de Paulmy ne s'arrêtèrent guère à respecter
1. Tallemant des Réaux. Historiettes ou Mémoires pour scii'ir à ÏHistoire du XVII' siècle, publiés sur le manuscrit autoi^raphe par M. de Monmcrqué. 10 tomes en .ï volumes, Paris, Garnier, iSi'in. Au tnmc 1)1, p. 42-.t5, on lira l'anecdote sous ce titre : " Le iMaicchal de la Meilleraye et les sœurs de la Maréchale ».