Guide des amateurs de tableaux, t. II, p
fallait chercher, dans ces œuvres mêmes, une base sur laquelle on pût asseoir de premières investigations. — A cette question qui se pose tout d'abord : dans quelle ville Jan Beerestraaten travailla-t-il ? la réponse me semblait se faire d'elle-même. Le nombre de ses vues d'Amsterdam est relativement trop considérable pour qu'on puisse penser qu'il ait beaucoup vécu autre part. C'est pourquoi, en dépit de l'opinion de Fueszli qui, pour avoir vu un dessin de lui représentant Franeker, s'était persuadé que notre artiste était frison, je pensai qu'il devait être Amsterdamois, et c'est de ce côté que j'entrepris de retrouver sa trace.
Une mine précieuse m'était ouverte, mine presque inexplorée, les archives des Chambres d'orphelins*. C'est là que je poussai mes premières recherches. C'était, en cftét, une des routes où l'on avait le plus .de chance de rencontrer notre artiste. Car si l'abondance de ses œuvres nous faisait supposer qu'il avait vécu longtemps à Amsterdam, rien, par contre, ne venait affirmer qu'il y fût ne. Y vivant, y demeurant, y travaillant, il avait dû au contraire s'y marier; il avait pu y mourir laissant des enfants en bas âge, ou y perdre sa femme, et dès lors la Chambre des orphelins, intervenant dans la succession de l'époux défunt, nous permettait d'établir de premiers jalons et d'avancer ensuite avec une absolue certitude.
Les archives des Chambres d'orphelins ont (je l'ai dit autre part} été réunies à la Haye, où elles forment un département des archives du royaume. L'histoire de la Chambre d'Amsterdam se trouve en quelque sorte résumée dans une centaine d'énormes registres in-folio, entièrement manuscrits et comptant, au bas mot, mille
I. Monboir en \Vccskamcrs. Ptmr les archives des chambres des orphelins, voir notre premier tascicule, Appendice A.
BEERESTRAATEN.
pages chacun. C'est là que devait se trouver le mot de notre énigme.
Les recherches, on le comprend, ne furent ni brèves ni faciles. Toutefois, après quelque temps d'une exploration méthodique, je fus assez heureux pour découvrir, sur le 32* registre, au recto de la page 12, un document laconique, assez mal écrit, illisible même dans quelquesunes de ses abréviations finales, mais renfermant précisément sur notre peintre les précieux renseignements que j'espérais découvrir.
Ce document, dont on trouvera aux appendices une reproduction fac-similaire % nous apprend, en effet, qu'à la date du 3i mars i665, Jax Beerestraaten, peintre, a fait enregistrer à la Chambre des orphelins ses cinq enfants, à savoir :
1° Abraham, âgé de 21 ans;
2*^ JoHAMES, 12 ans;
3° Jacobus, 7 ans;
4** Magdalena, 5 ans ;
5"" Daniel, 4 ans; que la mère de ces cinq enfants se nommait Magdalena Anthonis van Bronckhorst, et que l'héritage, sur lequel ils avaient à prétendre, était estimé à mille florins (thin hondert giildens).
Ainsi donc notre peintre était retrouvé, et avec lui sa femme et ses cinq enfants. Certes c'était beaucoup et il y avait de quoi se déclarer satisfait. Toutefois ce n'était là qu'un commencement. Maintenant que nous étions sur la piste, il ne faUait plus l'abandonner avant qu'elle n'eût livré tous les éclaircissements qu'on en pouvait tirer.
I. Voir appendice A. le fac-similé et la traduction de cette pièce intéressante.
lo L'ART HOLLANDAIS.
La déclaration faite par Jan Bccrestraaten à la Chambre des orphelins nous révélait entre autres un fait d'une importance toute spéciale. C'est qu'au 3 1 mars i655, date de cette déclaration, son fils aîné était âgé de vingt et un an. Ce fils était donc né en 1G44, ^^^ comme conséquence, il y avait beaucoup de chances pour qu'en remontant de quelques années en arrière de cette date , entre i()4i et i(]43 par exemple, on rencontrât sur les registres de mariai^e d' Amsterdam la trace de l'union de notre peintre avec Magdalena Anthonis van Bronckhorst.
Ces registres font partie de l'état civil. Ils sont déposés à Amsterdam, à l'hôtel de ville, au département du Burgerlijkc stand. Il n'y avait donc, pour élucider ce second point qu'à se rendre à Amsterdam et à mettre à contribution la courtoise bienveillance de M. Driessenset l'obligeance de M. Bunck, l'un échcvin, l'autre gardien de l'état ci\ il. Là encore, en procédant avec ordre et méthode, le succès ne tarda pas à couronner nos eflbrts; nos pronostics n'étaient point en défaut, et, à la date du 3o août 1642, nous relevâmes, sur les registres de l'église réformée, la mention suivante qui conlîrmait nos espérances :
iJcn Jo Aiii^iisfiis 1G42.
Conipj}\'C}\ic}i als j'oor : Ja\ Bi:RrxsTRATrx ran A. Scliildi'}^ won : iudc Kldiitstraaty gwiss : met Abraham Bcrcstratcn syn radcr, ont 20 jacr; MaciDalkxa Bron- <:hort van] A. von : inde Blocmstraat gcass^ met Tennis
Tennis Bronchorst Iiaer j'ader.
C'est-à-dire : Du 3o août i()42.
Ont comparu, comme ci-dessus, Jan Bi:rexstratkn
BEERESTRAATEN. ii
d'Amsterdam, peintre, demeurant dans YElantstraat^ assisté par Abraham Berestraten son père, âgé de 20 ans — et Magdalexa Bronxhort d'Amsterdam, demeurant dans la BloeJ7îstJ^aat, assisté deTeunisTeunis Bronchorst, son père.
Puis, après les formules d'usage, nos jeunes époux avaient signé, et voici le fac-similé de la signature de notre peintre :
J^V^^fî^TT^t/^
Ainsi donc, cette fois encore, c'était un pas énorme de fait, car nous possédions désormais, non seulement la date exacte du mariage de notre peintre (3o août 1642), mais son lieu de naissance et la date approximative de cette naissance, 1622, puisque notre homme avait déclaré avoir vingt ans révolus le jour de son mariage.
Il ne nous restait donc plus, pour avoir la confirmation de cette déclaration si importante, qu'à consulter les livres de baptême de l'église réformée d'Amsterdam. Mais, avant de fouiller la doopboeken, je crus qij'il était bon de reconnaître la place, c'est-à-dire de retrou\ cr, s'il était possible, le domicile exact des parents de nos deux fiancés, pour voir un peu, par là, quelle était leur situation de fortune, et quelles professions ils pouvaient bien exercer.
Les livres des biens-fonds (VerpondiuLi^en) ^ conservés aux archives d'Amsterdam, soigneusement interrogés, se chargèrent de nous répondre. Sur le registre du Xicinvstc Wcrck comprenant les années i()47-ir)4(), au folio 421 7'ccto, nous reconnûmes qu'un certain << Abraham Jansz))
habitait dans VElaJidsstraat, la sixième maison du côté sud de la rue, en partant du Prinsengracht, laquelle maison était taxée pour un loyer de 48 florins. Or cet « Abraham Jansz )) était bien certainement l'homme que nous cherchions, car, outre que je ne m'attendais guère à le rencontrer avec ce surnom de Beerestraaten, encore est-il le seul de la rue qui porte ces deux prénoms.
Quant aux ascendants de la fiancée, je découvris dans le Bloemstraat un certain «TheunisTheunisz» qui me parut également être l'homme que je cherchais. Il est, en eflet, le seul Antoine, fils d'Antoine, qu'on trouve à cette époque dans la Bloemstraat, et il habitait dans cette rue la seconde maison du côté sud, en entrant par le Prinsengracht , la maison du coin étant, selon Tusage, occupée par un boulanger. Petite maison du reste indiquant une modeste situation sociale.
Toutefois, comme ce noni de Bronckhorst, dont notre Theunis Theunisz se prévaut sur les registres de l'état civil, est celui d'une ancienne et bonne famille et qu'il a été porté par plusieurs peintres de renom, je crus devoir ne point borner là mes investigations, et je me mis à chercher, dans les notes que je possède sur cette famille, si je ne trouverais point quelque document nouveau relatif à notre Theunis. Or, sur un acte de baptême daté du 27 novembre iG'ii, je découvris qu'un certain Anthony van Bronckhorst avait assisté à Delft au baptême de la fille de Pieter van Bronckhorst, peintre*. Par là il me sembla tenir la filière et remonter dans les origines de la famille. Car la communauté de profession était fort importante à cette époque pour décider des unions matrimoniales.