‹ L'art et les artistes hollandais (volume 2)Chapitre 4 sur 27 · Voir appendice B · texte numérisé non relu

Voir appendice B

BLERESTRAATEN. [ 13

Ainsi donc il est fort présumable que notre beau-père était originaire de Delft, qu'il était frère du peintre Pieter Van Bronckhorst. Étant venu s'établir à Amsterdam dans la Bloemstraat, il se sera trouvé tout naturellement en relation avec un jeune peintre du voisinage auquel sa fille aura plu, et qu'il 'aura volontiers accepté .comme gendre, bien qu'il appartînt à une famille plus modeste.

L'origine du nom de BeerestraateUy qui signifie « rue aux Ours, » est en effet singulièrement moins brillante et moins noble que celle de Bronckhorst. Pour pénétrer cette origine nullement mystérieuse, il n'est pas nécessaire, du reste, défaire beaucoup de chemin. Il n'est même pas besoin de sortir d'Amsterdam, pas même du quartier; il suffit de traverser le Prinsengracht^\t«- canal des Princes ^ »

De l'autre côté de ce canal, se trouve toute une série de rues, qui font pendant à ces voies aux noms fieuris, dont se composait jadis le quartier des peintres, et ces rues portent toutes des noms d'animaux. On y \o\i\di Recstraat ou rue des Chevreuils, VHartcnstraat, ou rue des Cerfs, la Volvenstraat, ou rue aux Loups, et enfin la Bccrcnstraat ou rue aux Ours, qui fait presque face à VElandsstraat ou rue de l'Élan, dans laquelle habitait la famille de notre peintre.

Il est donc fort présumable qu'Abraham Jansz aura d'abord habité dans la i?cvrc';z5/r<^a/, puis qu'ayant changé de domicile et traversé le (c canal des Princes» pour venir s'établir dans V Elancisstraat ^w^n de n'être confondu avec aucun des Abraham ni des Jansz qui pouvaient se trouver dans sa rue nouvelle, il aura adjoint à son nom celui de son ancienne rue.

I. Voir dans le tome II le plan des quartiers occidentaux d'Amsterdam, p. I i3.

Cette petite digression, qui n'était point sans utilité, ne doit point nous faire perdre de vue, toutefois, la dernière recherche qui nous reste à accomplir. Cette dernière recherche, c'est l'acte de naissance ou, pour parler plus exactement , l'acte de baptême de notre peintre.

Nous savons qu'il est né en 1622. Nous savons, en outre, que VElandsstraat, aussi bien que la Becrenstraat, étaient situéessur la paroisse de la vieille église. Nos investigations ne sauraient donc être ni longues ni pénibles. Et, en eflet, sur le dopbuek ou livre de baptême, n^ 5 de VOiuiekcrk (vieille église), nous trouvons la mention suivante :

3i mai 1622.

Abraham Ja}is\, kuipcry Dieuîvcr Dicî\\\ Evcrtjc Heinrix d'' Jax.

C'est-à-dire :

3i mai 1022.

Abraham Jansz (le père), tonnelier, Dicuwer Dierx (la mère), Evertje Heinrix (la marraine), Jax ^l'enfant).

Grâce à ce dernier document, voilà l'existence de notre Jan Bcerenstraaten à peu près reconstituée.

Il ne nous manque plus que la mention mortuaire. J'a\ouc l'avoir cherchée sans succès; mais si nous adoptons jusqu'à plus ample informé celle indiquée par Fueszli, et qui du reste n'a rien d'invraisemblable, nous voici a\ ec une suite non interrompue de faits et de dates qui nous permettent de prendre notre peintre à son

BEERESTRAATEX. ,^

berceau et de le conduire presque jusqu'à son lit de mort^ et nous pouvons dire :

Johannes Beerestraaten est né, en mai 1622, à Amsterdam, probablement dans la a rue aux Ours » dont il devait prendre le nom. Son père, Abraham Jansz. était tonnelier, sa mère se nommait Dieuwer Dierx, il eut pour marraine Evertje Heinrix. Le 3o janvier 1G42., il épousa Magdalena Bronckhorst d'Amsterdam, fille de Teunis Teunis van Bronckhorst et, selon toute apparence, nièce du peintre Pieter van Bronckhorst. A cette époque, Jan Beereestraaten habitait avec son père dans VElûfidsstraat la sixième maison au côté sud de la rue, en partant du Prinsengracht. — De ce mariage naquirent cinq enfants : Abraham Beerestraaten en 1644, Johannes en i553, JacobuS en i658, Magdalena en i(3Go et Daniel en 1661. — Quatre ans plus tard (i065), la mère mourut, et le mince héritage qu'elle laissa nous fait croire que le ménage de notre peintre n'était pas des plus fortunés. — Bien qu'il fût jeune encore, il n'v a pas d'apparence que notre peintre se soit remarié, et on croit qu'il mourut à Amsterdam en 1687.

On voit que, malgré les incertitudes finales, nous sommes bien loin du (^ Lebensverhaltnisse iind Ort scincr Thàtigkeit unbckamit » auxquels le catalogue du musée de Berlin bornait ses renseignements.

Jan Beerestraaten a dû peindre en sa \ ie un nombre considérable de tableaux, il a dû exécuter surtout une quantité prodigieuse de dessins. A voir ce qui nous reste

de ses œuvres, on peut juger de ce qui a été détruit; car, sans grande réputation dans son temps, peu considéré parmi ses confrères, sans fortune et sans autorité, il n'a point vu de son vivant ses ouvrages acquérir cette valeur marchande, qui est le meilleur préservatif contre la destruction. En outre, négligé par les biographes, méconnu après sa mort, son nom est bien vite tombé dans cet oubli funeste, qui amène insensiblement l'anéantissement de l'œuvre et fait le silence autour de l'artiste.

Les principaux d'entre ses tableaux parvenus jusqu'à nous ont été bien moins sauvés en effet par leurs qualités intrinsèques et leur réel mérite, que par les sujets qu'il avait choisis. Ce ne sont point des admirateurs de son talent qui nous ont conservé son œuvre, mais de pieux citoyens amoureux de leur ville, des archéologues soigneux, des municipalités jalouses de posséder, à titre de renseignement au moins, les peintures qui font voir leur ciié sous ses divers aspects.

Beerestraatcn, du reste, n'avait qu'un talent incomplet, et, pour qui connaît bien les exigences de ses contemporains, il manquait justement des qualités séduisantes qui auraient pu faire coter sa peinture à de hauts prix. Il peignait médiocrement les personnages. Ses petites figures, raides et compassées, parfois même légèrement incorrectes, toujours un peu sommaires, mais qui, malgré leurs défauts, feraient encore honneur à plus d'un de nos paysagistes contemporains, devaient être très sévèrement jugées en un temps où des artistes de la force d'Adriaen Van dcr Venue, de Simon de Vlieger, de Lingelbach,de Bamboche, de Wouvcrman, d'Adriaen Van dcr Velde, de Karel du Jardin, peuplaient de figurines charmantes et gracieuses les moindres de leurs compositions.

Aussi, quand notre peintre devait travailler pour des

BEERESTRAATEN.

clients exigents et sévères, était-il obligé d'avoir recours à l'intervention d'autres figuristes plus habiles et plus adroits. C'était généralement à Lingelbach, son voisin, qu'il s'adressait dans ces cas difficiles. Mais Lingelbach,

L'ÉCLUSE app^lJc G R I M M E \ ES s E a > L u 1 3 à Amsterd-XiTi (dessin par Beerestraaten).

artiste très lancé, fort achahindé, recherché et vendant cher par conséquent, n'était point homme à ne pas faire payer un bon prix son étojfai^c. Beerestraaten devait donc laisser entre se^ mains le plus clair de son gain, et c'est pcut-Jtrc ce qui explique la situation peu fortunée de notre peintre au moment où il perdit

i8 L'ART HOLLANDAIS.

sa femme, c'est-à-dire au milieu même de sa carrière.

Une autre particularité, qui nous le fait aimer aujourd'hui et qui jadis au contraire devait lui être défavorable, c'est la largeur de son exécution. II n'a pas ces profils nets et précis, qui distinguent van der Heyden et les deux Berckheyden, ses concurrents, en « vues de ville ». Ses monuments ne sont point écrits avec cette correction en quelque sorte mathématique qu'on retrouve dans leurs ouvrages; il n'a point leur rigoureuse précision. Ses tableaux, en outre, ne sont point exécutés avec cette facture lisse et luisante, qui devait vers ce temps prendre en Hollande une vogue si extraordinaire et si fatale aux destinées de l'Ecole. Il était coloriste, au contraire, c'est-à-dire qu'il cherchait surtout les oppositions agréables de ton, tantôt enveloppant ses curieuses compositions dans une lumière chaude et généreuse, tantôt épuisant la gamme des gris, si féconde en doux eflets. et en transitions délicates. Il se préoccupait en outre beaucoup des harmonies, et possédait au plus haut point cette science innée des contrastes puissants et vibrants, qui est en quelque sorte le privilège spécial des artistes de sa nation.

Dans ses principaux tableaux, on rencontre cette qualité maîtresse poussée au plus haut point. Mais malheureusement si son œil admirablement doué peut saisir toutes ces chaudes vibrations et les reconstituer sur sa palette, il s'en faut que sa main soit aussi certaine, et son pinceau manque de cette fermeté, de cette précision qui devaient faire la fortune et le succès de ses émules.

C'est principalement dans ses dessins qu'on peut saisir les secrets de ses quaHtés et de ses défauts. La plupart sont exécutés au crayon et relevés par un léger

BEERESTRAATEN.

lavis d'encre de Chine. Quelques autres sont tracés à la pierre noire et parfois complétés par des teintes de bistre. Ces derniers, plus larges, enlevés avec plus d'entrain, paraissent avoir été surtout des notes prises un peu au hasard, des renseignements sommaires recueilHs par l'artiste pour son propre usage. Les premiers, plus finis, très travaillés, soignés jusque dans les moindres détails, semblent des croquis médités, faits en vue de tableaux à venir.

Mais, dans les uns comme dans les autres, si la mise en place, la composition, le choix du point de vue dénotent un artiste de premier ordre, le trait manque de cette netteté et les aplombs de cette vigueur qui caractérisent le dessinateur de haut vol. — Les arbres, en outre, sont, dans l'un comme dans Tautre cas, médiocrement construits et exécutés d'une façon sommaire, à petits coups parallèles allant de droite à gauche, qui révèlent une inexpérience au moins singulière chez un peintre aussi bien doué.

Ces dessins fort nombreux, et dont, après une hécatombe qui a duré deux siècles, il nous a été permis de retrouver une cinquantaine d'échantillons, semblent, je l'ai dit, avoir joué un rôle considérable dans l'œuvre de Jan Beerestraaten, car il ne paraît pas qu'il ait beaucoup peint directement et d'après nature.

Pour ses effets de neige, qui sont très nombreux, il y avait d'abord impossibilité matérielle. Et, pour ses autres peintures, il est assez présumable qu'il les exécuta dans Tatelier, d'après ses croquis et sur des notes bien prises.

Il s'est, du reste, représenté lui-même travaillant d'après nature dans un de ses meilleurs tableaux : les

Ruines de rancien\hôtel de ville d'Amsterdam apr^es V incendie du J juin i652^. Il s'est placé à gauche dans un coin, au premier plan, installé sur un bloc de pierre, débris de quelque frise détruite par Tincendie. Il est vêtu d'un pourpoint brun et enveloppé d'un manteau marron à large collet et, suivant la mode du temps, drapé à l'espagnole, c'est-à-dire coupant le dos en diagonale et laissant libre le bras droit.

Son haut-de-chausses et ses bas sont de même couleur que son pourpoint ; il porte des jarretières à bouffettes, agrémentées d'un fil d'or; un grand col et des manchettes plates complètent son ajustement, pendant que son visage est ombragé par un large chapeau noir, orné lui aussi d'une ^anse dorée.

Ainsi vêtu, il s'est représenté de profil, ayant près de lui des amis qui le regardent, et à distance, en avant, un petit groupe d'ouvriers respectueux qui suivent de loin la marche de son travail.

On comprend que ces figurines de dix centimètres de haut ne comportent qu'une ressemblance fort sommaire/, néanmoins ce minuscule portrait suffit pour nous apprendre que Jan Bcerestraaten était de haute taille, qu'il avait le teint brun, les cheveux noirs, le nez court et retroussé, les yeux à fleur de tête ; et que, suivant un usage général de son temps, il portait une moustache assez forte. Mais le plus curieux, pour le point que nous étudions en ce moment, c'est qu'il dessine sur un carton placé sur ses genoux. Or il est bien évident que si l'intéressant tableau qui nous le montre ainsi avait été exécuté d'après nature, notre peintre se

I. Aujourd'hui au muscc d'Amsterdam, catalogué sous le n" 21.

BEERESTRAATEN.

serait représenté, non point le crayon à la main, mais avec sa toile et ses pinceaux. Cette fois, en effet, les conditions étaient des meilleures qu'il pût souhaiter pour peindre d'après le vif. On était en plein mois de juin, c'està-dire dans la saison la plus favorable et, en outre, il

PORTRAIT DL BEERESTRAATEN

(dessin de M. T. de Mare) D'après une copie exécutée par M"'= T. Sclnvartze.

était installé dans un enclos réservé, duquel le commun des mortels était banni. S'il ne profita pas de l'occasion, c'est qu'il avait évidemment l'habitude de peindre d'après des notes. Cette manière de procéder était d'autant plus naturelle que, par la nature mC-me de ses sujets qui réclamaient une exactitude scrupuleuse, Jan Beerestraaten

2a L'ART HOLLANDAIS.

eût été astreint, s'il eût travaillé complètement d'après nature, à des séances d'une fatigante et pénible longueur. Ajoutez à cela qu'il voyagea beaucoup. Ses tableaux nous permettent de le suivre à Bois-le-Duc. où il exécuta cette fameuse vue de l'hôtel de ville qui, plus tard, lui vaudra d'être cité par Roeland van Eynden*, à Delfshaven, dont il copie l'église, à Welp, à Muiden-, etc., tandis que ses dessins nous le montrent tour a tour à Rotterdam, dont il représente l'église sous tous ses aspects, à Haarlem, à Leyden, à Oudwater, à Kampen, au château de Teylingen, au château de Kostverloren, et enfin jusqu'à Franeker, si nous en croyons Fueszli.

C'est pendant ces courses vagabondes que Beerestraaten, au hasard de son crayon, cueillait ces jolis paysages, ces vues marines, ces fabriques et ces chaumières qui, en dehors de sa spécialité, lui ont conquis le titre de pavsagiste. Il était donc tout naturel que sur le moment il se contentât de notes bien prises, de croquis, rapides dans certains cas, très finis, au contraire, dans d'autres, et qu'il se réservât de peindre ses ouvrages définitifs une fois rentré dans le calme de l'atelier.

Ici se pose une question nouvelle. Jan Beerestraaten quitta-t-il sa patrie? voyagea-t-il à l'étranger? alla-t-il, comme le prétend Burger^ jusqu'au delà des Alpes? fit-il, à l'instar de Berghem, de Lingelbach, de Karel Dujardin et des frères Both, ses confrères en paysage, le voyage d'Italie ?

J'avoue que l'affirmative me semble peu admissible.

Page 1