‹ L'art et les artistes hollandais (volume 2)Chapitre 5 sur 27 · Musées de Hollande, t. II, p. 3q · texte numérisé non relu

Musées de Hollande, t. II, p. 3q

BEERESTRAATEN. 23

Nous le trouvons à vingt ans se mariant, puis, d'année en année, les couches successives de sa femme viennent témoigner de sa présence effective auprès d'elle. En i(565, lorsqu'elle meurt, il n'est point encore parti, puisqu'il se charge de la tutelle de ses enfants. Dès lors, ses devoirs deviennent encore plus étroits, ses obligations plus pressantes. Laissez ses derniers enfants devenir grands, sa jeune Magdalena et son petit Daniel gagner l'âge où ils n'auront plus besoin de leur père, et le temps des voyages sera passé. Beerestraaten approchera de la cinquantaine, et ce n'est plus le moment de boucler le sac et de s'en aller bravement, au delà des rivières et des monts, entreprendre un voyage aussi rude que l'était à cette époque le voyage d'Italie.

Du reste, alors même que l'envie lui viendrait de courir les champs, il n'est pas libre de toute attache. La Chambre des orphelins l'obligerait, avant de partir, à résilier la tutelle de ses enfants, et pourvoirait à l'administration de leurs biens par la nomination d'un nouveau tuteur. Or les registres des Momboir 01 Wceskamers ne nous signalent rien de pareil.

Mais, dira-t-on, et les vues méditerranéennes que nous rencontrons dans son œuvre ? Ce port de mer du Levant qui figurait dans la collection Dirck Versteegh, la \^iic prise à Paris de la même collection, les deux vues de la Grotte Sai?tle-Rosalie^ à Palerme, de la vente Neyman, cette Entrée d'un port en Italie de la galerie d'Lsendoorn, ce Port dans la Méditerranée qui appartint à ^L van Blculand, et surtout l'Ancien port de Gênes, du Louvre, où et comment a-t-il exécuté tout cela ? Tout simplement à Amsterdam, dans son atelier, et très probablement d'après les croquis prêtés par son collaborateur Lingelbach.

Aux environs de iGGo, il se produisit dans le public

hollandais un revirement assez curieux. La bande des joyeux peintres italianisants était rentrée dans sa patrie. Lingelbach, Jean-Baptiste Weeninx, Bcrghem et Karel Dujardin étaient de retour, et leur verve féconde, leur talent aimable, facile, délicat, avait mis à la mode les vues italiennes et les paysages d'outre-mont. Beerestraaten, qui [n'avait jamais été très achalandé vit sans doute par suite de cette soudaine invasion de petits maîtres très prodigues de leur peinture, ses commandes baisser encore. C'est alors qu'il paraît avoir essayé d'un nouveau genre, qui ne lui réussit guère du reste; car s'il apporta son soin, son acquit et ses qualités naturelles dans ces ouvrages d'apparence exotique, il ne put les éclairer de cette lumière claire et franche, de ce soleil brillant aux reflets métalliques, qu'il ne lui avait point été donné de contempler. Et c'est cette absence de lumière vive et brillante qui faisait dire à Burger : « Beerestraaten a été en Italie, mais il n'y paraît guère dans sa peinture. »

Il nous reste encore un point à traiter pour que cette étude arrive à son terme. Jusqu'à présent nous avons parlé de Jan Beerestraaten comme s'il eût été seul de son nom, et de son œuvre complexe, comme étant l'ouvrage d'un peintre unique. Or les biographes mentionnent un autre peintre signant A. Beerestraaten, dont les catalogues font un Alexandre Beerestraaten, frère de notre Jan, et pour lequel on revendique une part de l'œuvre dont nous venons d'indiquer les caractères. Qui était cet A. Beerestraaten. et quelle est la légitimité de ces revendications? C'est ce que nous allons examiner à présent.

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(( Beerstraaten, Alexander Beerstraaten, rarement Beerstraeten, école hollandaise. D'après les dates de ses. ouvrages, il vivait entre i64Ôet 1687. Les détails de sa vie et le lieu de sa naissance sont inconnus 1. »

C'est en ces termes un peu concis que s'exprime le catalogue du musée de Berlin, en ce qui regarde ce nouveau Beerestraaten. Voilà qui est singulièrement vague, et j'imagine qu'aucun biographe sérieux n'aimerait à asseoir l'existence d'un maître sur une base aussi incertaine. Examinons maintenant le tableau qui nous vaut cette mention. C'est un paysage d'hiver. Sur un fleuve glacé qui divise la campagne, on aperçoit de nombreux promeneurs, des patineurs et des traîneaux. Nous voilà bien dans les sujets préférés de notre Jan. Ces vues d'hiver lui sont particulièrement familières, mais il n'est point le seul qui s'en soit fait l'interprète ému. Bien d'autres, avant et après lui, se sont exercés dans ce genre qui compte au nombre des spécialités hollandaises. Et justement une petite note finale, rédigée par les auteurs du catalogue, nous apprend que ce tableau fut pendant longtemps attribué à Aart \'an der Ncer, et cela d'après le monogramme ; et cette note ajoute que récemment une nouvelle et plus attentive inspection de ce monogramme a fait rejeter l'attribution première, et le tableau a été définitivement donné à Alexandre Beerestraaten -.

1. Nach den daten seiner Bildcr thatig seit 1645-1087. Lcbensverhàltnisse und Ort seiner Thatigkeit unbekannt. » Koenigliclie Muscen Gemalde-Galeric. Klcine ausgabe, Berlin, 1878, p. 22.

2. « Frùher Aart van der Neer genannt, weil dessensehr vcrwandtcs Monogramm aus dem Monogramm der A. v. Bcrstraatcn gefiilscht war. » Koeniglichc Museen, loc. cit.

Mais si la peinture n'olVre point en soi de caractères plus décisifs et qui permettent du premier coup de fixer l'attribution, il faut que ce monogramme, car ce n'est qu'un monogramme et non pas une signature, porte avec lui une conviction bien grande; voyons donc en quoi il consiste. « Signe : A gauche sur une planche, A. V. B. » Eh quoi ! c'est cet A. V. B. qui a fourni les éléments de cette attribution nouvelle ? Mais que vient faire le V entre les deux lettres. Le peintre auquel MM. Julius Meyer et Wilhem Bode attribuent le tableau de la galerie de Berlin , de leur aveu même, se nomme Alexandre Beerstraaten, et non Alexandre ;v7;/ Bcerstraaten, ce qui est fort dilTérent.

Et maintenant que nous savons que ce nom était un sobriquet emprunté à une rue d'Amsterdam , nous sommes bien d'avis que MM. Meyer et Bode ont eu raison de l'appeler ainsi. Mais s'il se nommait Alexandre Beerstraaten, ces trois lettres A. V. B. ne sauraient constituer son monogramme, et dès lors ne semble-t-il pas que les deux critiques allemands se sont un peu hâtés d'attribuer au très problématique Alexandre Beerstraaten un tableau qui, même alors que ce peintre eût bien authentiquement existé, ne saurait être de lui ?

Un autre tableau de ce prétendu Alexandre Beerstraaten se trouve au musée de l'Ermitage ; il est intitulé la Vî'sîtc dans raielier.\On en trouvera au catalogue sommaire la description détaillée. Qu'il suffise de savoir qu'il représente un cavalier vêtu de noir examinant attentivement un tableau dont le peintre lui fiiit remarquer les beautés.. D'autres personnages animent la scène. C'est également un monogramme qui a fait décider de l'attribution; ce monogramme consiste en deux lettres et quatre chiftrcsuA.B. 1659», qui s'adapteraient mieux aux initiales

BEERESTRAATEN.

de notre peintre que le monogramme du musée de Berlin; mais le sujet est tellement en dehors de ce qu'on sait des Beerestraaten, qu'il n'y a point à insister non plus sur la valeur de cette attribution. Et les auteurs du catalogue eux-mêmes l'ont si bien compris, qu'ils l'ont seulement inscrite sous toute réserve, et en faisant suivre, le nom de Beerestraaten d'un point d'interrogation K

Ces deux tableaux sont les seuls attribués à A. Beerestraaten qu'on trouve dans les musées, et on voit le peu de cas qu'il en faut faire, au point de vue de la biographie de ce peintre. En dehors des musées, on connaît deux autres peintures, une mentionnée par Immerzeel et que Kramm semble avoir vue également, l'autre'citée par Roeland van Eynden, et que jai eu occasion de voir. Nous reviendrons tout à l'heure sur ces deux peintures, qui nous fourniront peut-être la clef de cette confusion singulière; pour le moment, nous allons nous occuper des dessins.

De tous les dessins attribués à Beerestraaten qui m'ont passé sous les yeux et dont on trouvera plus loin le catalogue, il faut dire tout d'abord que je n'en ai jamais rencontré un seul qui fût signé d'Alexandre Beerestraaten. Généralement ces dessins ne portent ni signature ni monogramme. On en pourrait citer quelques-uns toutefois marqués d'un I et d'un B, entre autres la jolie marine que nous reproduisons en tête de cette étude. D'autres sont simplement datés; aucun, je le répète, ne porte un A et un B bien authentiques.

Par contre, presque tous ont été gratitiés, après coup et au plus tôt dans la seconde moitié du xvnr siècle, d'inscriptions explicatives; ces inscriptions sont l'œuvre des experts, des collectionneurs ou des marchands. Elles

I. Ermitaf^e impérial. Catalogue de la galerie de tableaux, 2* édition, Saint-Pétersbourg, 1S70, t. II, p. 17Ô.

consistent dans le nom placé en bas du dessin, ou dans une mention faite au dos de la feuille et relative soit au sujet, soit au peintre.

De toutes ces mentions, il n'en est aucune qui soit relative à Alexandre Beerestraaten, mais presque toutes, alors même que le dessin est signé I. B.. parlent d'un Abraham Beerestraaten. Avec Abraham, au lieu d'Alexandre, nous voici déjà plus près de la vérité. Nous savons que le père de Johannes s'appela Abraham. Le peintre lui-même eut un fils auquel il donna ce nom. Est-ce donc son père ou son fils qui furent peintres aussi : — A cette double hvpothèse deux mentions plus détaillées que les autres viennent infliger un double démnti.

La première de ces mentions est inscrite au dos d'un dessin à la pierre noire rehaussé d'encre de Chine, et représentant les ruines de l'ancien hôtel de ville d'Amsterdam, après le troisième incendie qui détruisit ce monument de fond en comble. Ce dessin est conservé au musée Te3'ler, à Haarlem, et voici la copie de l'inscription :

<( Abraham van Beerestraaten fe^) i65i. — Geboren te Amsterdam 1612 — de orerblvfselen ran 7 onde Raadlîiiis jwi Amsterdam, den g jnly i65i, tive dagen lia den brandy naar 7 Leven geteekend. » C'est-à-dire : « Abraham van Beerestraaten fecit i65i. — Né à Amsterdam en 1G12 — les débris de l'ancien hôtel de ville d'Amsterdam, le 9 juillet i65i. deux jours après l'incendie — dessine d'après nature. »

La seconde de nos deux mentions figure, elle aussi, au dos d'un dessin rehaussé d'encre de Chine, représentant l'ancien hôtel de ville, mais au moment même de l'incendie. Ce dessin est conservé à Amsterdam au musée

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Fodor, et la mention qu'il porte est ainsi conçue :

« Abraham van Beerestraaten fecit i652y geboren Amsterdam 1622, oud 3o jaar », et plus bas; « 7 onde Raadhuis der sïad Amsterdam asgebrand i652, op \ondag morgen den 7 jidj', ^s inorgen ten 2 mire, :;j'nde 171 de Tfd van 3 iiuren in den as gelegd. » Ce qu'il faut traduire « Abraham van Beerestraaten fecit i652, né à Amsterdam 1622, âgé de 3o ans»; ces deux derniers chiffres ont été surchargés, mais il n'est point nécessaire d'être bien ferré sur la soustraction pour savoir qu'ils sont bien ainsi ; et ensuite a l'ancien hôtel de ville d'Amsterdam, incendié en i652, le dimanche 7 juillet au matin, à deux heures du matin, ayant été en trois heures réduit en cendres. »

Tout d'abord on remarquera la différence qui existe entre les deux dates du même sinistre. La première mention porte i65i, la seconde i652. Cette dernière est seule à avoir raison, et la première doit d'autant plus nous surprendre, que tous ceux qui se piquent de connaître quelque peu l'histoire d'Amsterdam , savent pertinemment que c'est en eflet en ib52, dansMa nuit du 7 juillet, que l'hôtel de ville fut incendié. Ceci doit donc nous rendre très suspecte cette première inscription qui contient une erreur aussi grossière. On remarquera en outre l'écart de juste dix ans, qui existe entre les deux millésimes de naissance, et qui peut fort bien être une ûiute de copiste. Donc, au premier abord, tout nous porte à considérer comme seule bonnela seconde mention, celle qui fixe la naissance d'Abraham Beerestraaten en \(yi-i. Mais Johannes étant lui-même né en mai 1622, et sa déclaration baptismale ne faisant point mention d'un frère jumeau, il

est matériellement impossible que sa mère ait eu un autre fils la même année, et, à moins que nous n'admettions que Jan et Abraham ne font qu'un seul et même personnage, voilà une date à laquelle il nous faut absolument renoncer.

Reste l'autre, celle que nous avons déclarée suspecte. Bien qu'elle ne nous offre guère de garanties, j'ai voulu cependant, avant de renoncer à elle, épuiser le champ des investigations. J'ai 'donc recommencé mes recherches sur les registres de baptême de la « vieille église », et je dois constater qu'une mention baptismale découverte sur le livre 5, et dont voici la teneur, sembla tout d'abord donner raison à l'auteur de notre première mention.

g décembre 1612.

Abraham JanSy, Trjnike Jans d'y Geraert Jockems^f Maryke van Veel, KlaesUc Cornelis d'' Abraham

Ai-je besoin de traduire ?

9 décembre 1612.

Abraham Jansz (nom du père) , Trynke Jans d' (la mère) Gevaert Jockemsz, Maryke van Veet, Klaeske Cornelis d' (les témoins ou parrain et marraine), et enfin le nom de l'enfant... Abraham ».

Maison remarquera que le nom de la mère diOere.Or, comme les Abraham Jansz sont assez nombreux à Amsterdam à cette époque, il nous faut trouver un nouveau document qui vienne nous confirmer dans cette piste. Ce document, c'est la Chambre des orphelins qui doit nous le fournir; car si, entre i (> 12 et 1 62 1 , le père Abraham Jansz a perdu sa première femme, la Chambre a dûccrtai-

BEERESTRAATEN.

nement intervenir pour fixer l'ordre de tutelle et établir une surveillance régulière sur la gestion des biens du mineur.

Or j'ai eu beau fouiller de fond en comble les registres de la Chambre des orphelins d'Amsterdam, je n'ai rien trouvé qui vînt appuyer l'hypothèse d'un second mariage. Ce nouvel Abraham Jansz, devenu père en 1612, semble donc être tout simplement un homonyme du premier, et deux documents, que j'ai découverts dans cette seconde fouille, paraissent, au contraire, attester que Johannes Beerestraaten n'eut point de frère aîné.

La plus importante de ces deux pièces figure au folio 196 du registre 26. Elle est datée du i^^ octobre 1642 et conçue à peu près en ces termes : « Déclaration d'Annetje Abrahamsz, assistée de Jan Abrahams Berenstraete (sic)^ son frère, et tuteur légal à cet effet, relativement à son fils Hendrick, âgé de six ans, dont le père fut Hendrick Jansz Spiets, porteur de grains, en vue de l'héritage paternel, montant à la somme de cent cinquante florins carolus. Pour caution duquel le susnommé Jan Abrahamsz Beerestraaten, peintre, s'est constitué, étant bourgeois et sous renonciation, etc., etc. ^ » Or, si l'on veut se souvenir que Jan Beerestraaten était encore à cette époque un tout jeune homme, à peine marié, il semblera bien extraordinaire qu'on l'ait précisément choisi pour être le tuteur de sa sœur Annetje, sensiblement plus âgée que lui, et ce choix ne peut s'expliquer que par l'absence de tout frère aîné, auquel ces fonctions délicates auraient dû revenir de droit.

I. Je crois bien faire en donnant le texte même de cet intéressant document.

MOMBOIR EN WEESKAMERS AMSTERDAM

Register 25. f° luG.

Den 1° october 1642, heeft Annetje Abrahams geassistert niet Jan Abrahams Berenstraete haeren broeder ende gecorene voocht in deaen,

L'autre document, qui présente un intérêt moins direct et plus anecdotique% nous apprend simplement qu'au 20 octobre iGSg, Abraham Jansz, tonnelier CCuj'pcr^, fut nommé tuteur de ses nièces, Aeltgen et Sara, âgées l'une de douze, l'autre de dix ans, toutes deux filles de feu son frère Ecbert Jansz, en son vivant charpentier, et de Maritgen Hendrick. L'héritage consistait en une obligation de 800 florins et en 100 florins en espèces. A cette date, le tonnelier Abraham Jansz n'avait donc point à veiller sur ses propres enfants mineurs, issus de son premier mariage, puisqu'on lui donnait la charge d'une autre tutelle, ce qui était contraire aux usages de la Chambre des orphelins 2.

Ainsi donc tout se réunit pour réduire à néant l'hypothèse provoquée par le dessin du musée Teyler d'un Abraham Bcerestraaten, né en 1612; car. en admettant même qu'il fut né cette année-là, il est clair que, s'il était mort en 1642, il ne pouvait, dix ans plus tard, dessiner l'incendie de l'hôtel de ville d'Amsterdam. Reste l'Abraham de 1(322. indiqué par le dessin du musée Fodor, mais nous avons établi que celui-là se confondait avec le Johannes né la même année, et les dessins exécutés en i(')32. d'après les ruines de l'hôtel de ville, ne sont évi-

bewcsen haer soon Hendrick out 6 jaer daer vader af was Hendrick Jansz Spiets, coorndra£;er voor syn vaders erff de somma van een hondert endc vyftich carolus-guldens cens; tôt verseekeringc van de welcke, de voors Jan Abrahamsz Berenstraeten Schilder hem selven geconstitueert heef als borger onder renunciatie van de beneficien ordinis ende excussionis, etc., etc. »

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