‹ L'art et les artistes hollandais (volume 3)Chapitre 48 sur 57 · LA FABRICATION DES CUIRS DORES · texte numérisé non relu

LA FABRICATION DES CUIRS DORES

n parcourant, page par page, les registres de la Chambre des Orphelins d’Amsterdam, il m’arriva de tomber, à la page 182 du livre de tutelle, sur une mention datée du 4 juillet i65a et conçue en ces termes :

« Jan Jansz, peintre.

« Les maîtres de la Chambre des Orphelins agissant comme tuteurs des enfants de Jan Jansz Bot... etc. »

Quel était ce Jan Bot? Était-ce par hasard ce peintre délicieux, ce paysagiste admirable qu’on a appelé le Claude Lorrain hollandais, et qui est presque l’égal de notre premier et de notre plus célèbre peintre de paysages ? Était-ce ce maître fin, délicat, cet artiste à la fois

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savant et sincère qui a produit tant de chefs-d’œuvre inimitables ? Était-ce Both d’Italie, dont je venais de retrouver par hasard la famille ? - — Le problème valait la peine d’être tiré au clair.

11 se présentait d’une façon d’autant plus piquante, qu’on croit généralement, et sur la foi de Sandrart, que Jan Both est mort en i65o. On attribue même sa fin à des chagrins si touchants, on lui donne une cause si romanesque, qu’il eût été curieux de voir s’écrouler, sous le poids d’un document officiel, la légende gracieuse qu’on avait bâtie à son sujet.

Je n’apprendrai rien de neuf à mes lecteurs en rappelant ce que tous les biographes racontent, à savoir, que les deux frères Jan et André Both, frères unis par une tendre affection, collaborateurs assidus, travailleurs acharnés, après avoir parcouru l’Italie, habitaient l’un et l’autre Venise, quand un soir André, qui avait trop bien dîné, paraît-il, se laissa choir d’une gondole dans l’onde bourbeuse des lagunes et y périt asphyxié*.

Jan, qui aimait tendrement son frère, prit là-dessus Venise et l’Italie en dégoût, revint en Hollande, se fixa à Utrecht, sa ville natale; mais, désespéré de la perte qu’il avait faite, frappé au cœur, ne pouvant se consoler de la mort de son frère chéri, il dépérit à vue d’œil et mourut peu après son retour d’une maladie de langueur. Tel est le récit généralement en cours.

Que Jan soit revenu à Utrecht après la mort de son cadet, le fait n’est pas douteux. Il est attesté par l’inscription placée au-dessous du portrait que fit de lui Abraham

i. Voir Sandrart, Academia artis pictoriœ, lib. III, chap. xix.

« Donec alter istorum fratrum qui imaginibus distabat tabulas, noctu, dum e sodalitio domum abiret, ex improviso in canalem illapsus defectu auxilii, undis miserrirae suffocaretur. »

JAN BOTH

Villers1; mais ce même portrait s’inscrit en faux contre son prétendu dépérissement. Si la gravure, en effet, porte l’inscription suivante : — Jean Both, — bon painctre en paysages bien ordonées, à la vue bien douces, les devants forts, bien coule urées, garnies de figures et animaux bien entendues, se tient maintenant à Vtrecht, ville de sa naissance, — elle nous montre en même temps un beau garçon bien portant, vêtu de velours, avec un grand col rabattu et un manteau largement drapé que soutient sa main droite, suivant l’habitude du temps, dont la figure est ronde, pleine, souriante; dont le nez est droit, un peu relevé à l’extrémité; dont les cheveux sont abondants et rejetés en arrière; dont le menton se double, et qui, dans toute sa personne, respire une débordante santé2.

Allions-nous découvrir quelque nouvel acte, quelque papier inédit, qui, confirmant le bel aspect du portrait de Jan Both, nous apprît qu’il n’était point mort en i65o, et que, au contraire, il avait vécu plus qu’on ne croit? La chose méritait d’être éclaircie. La curiosité aidant, je procédai à de nouvelles recherches, et sur le grand Registre XXVIII, à la page 5i, je découvris une série de

1. Abraham Villers pinxit ; C Waumans sculpsit; I. Meyssens excudit.

2. Nous sommes moins heureux avec Andries Both. Il existe, à la vérité, un portrait de lui aux archives de sa ville natale, mais c’est une copie moderne et qui n’offre pas grande sécurité. — La figure est imberbe, le teint est coloré, l’œil est bleu, intelligent, gai sans être moqueur, la bouche est un peu forte et sensuelle, le nez se retrousse un peu plus que chez le frère aîné, avec lequel le portrait, dans son ensemble, offre quelques analogies. Les cheveux sont d’un blond fade, de cette couleur spéciale qu’on appelle, en Hollande, melkboer (c’est-à-dire paysan qui vend du lait, à cause des jeunes paysans qui apportent le lait de la campagne, et sont généralement blonds).

L’original de ce dessin avait été, m’a-t-on dit, donné par M. Van der Kellen à M. Kramm. Ce dernier, après en avoir execute la copie actuelle, aurait vendu l’original. C’est donc une image et une ressemblance de seconde main.

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documents intéressants que je demande la permission de résumer en quelques lignes.

« Le i5 février i65o, Jan Jansz, peintre, domicilié dans la maison aux cuirs dorés (in’t goude Leerhuis), fait inscrire à la Chambre des Orphelins ses deux enfants : Hester, âgée de douze ans, et Jan, âgé de six ans, qu’il a eus de sa femme Tryntje Barents, décédée. — • L’héritage de la défunte s’élève à cent florins, auxquels il faut ajouter son linge et ses effets de corps, son argenterie et ses bijoux tant de corps que de tête, etc., etc...

« Le 12 décembre, Jan Jansz Bot déclare qu’il a reçu les cent florins sus-mentionnés, et qu’il les conserve et administre au mieux des intérêts de Jan et Hester, ses enfants.

« Le 24 mars 1661, Hester Jansz s’étant mariée, déclare que son père Jan Jansz Both s’est acquitté vis-à-vis d’elle... »

Ces détails, je l’avoue, ne me semblaient guère s’appliquer à notre peintre. Both, le fait est certain, gagna largement sa vie avec sa peinture. Il n’était pas de ceux dont le ménage, s’il en eut un, se trouvait aussi peu fortuné. En outre, il est à remarquer que l’artiste qui nous occupe n'a point l’air très ferré sur l’orthographe de son nom. Tantôt on l’appelle Both, tantôt Bot, tantôt même Jan Jansz. Lui-même signe :

Jan Both

et plus loin il écrit son nom :

JAN BOTH

Or, de tout temps, Jan et Andries Both écrivirent leur nom en quatre lettres avec un h à la fin. Pour éclaircir ce qui, dans ces documents, semblait obscur, je pris le parti d’aller à Utrecht fouiller les archives. C’était le seul moyen d’éclairer les points mystérieux de cette restitution biographique.

Mes premières recherches dans les registres de l’état civil ne furent point heureuses. Je m’égarai de suite au milieu d’une véritable forêt de Both, forêt dans laquelle, ce qui était plus grave, les Jan Both apparaissaient en nombre. Depuis le Jan Both qui, le 2 septembre 1604, épousa Catharina van Hoorn, jusqu’à celui qui, en 1 636, perdit, à sept jours d’intervalle, trois enfants, j’en trouvai plusieurs occupant de belles situations. L’un d’eux fut même échevin, plusieurs étaient bijoutiers ou orfèvres, un autre encore était docteur. Par contre, plusieurs aussi avaient dû chercher un refuge à la maison des pauvres.

Le plus simple était donc d’abandonner momentanément les registres de l’état civil, et d’aller demander aux livres de la gilde de Saint-Luc s’ils ne contenaient pas quelques mentions révélatrices, nos deux jeunes peintres ayant, le fait est admis par les biographes, fait leur apprentissage dans la cité archiépiscopale.

De ce côté, mes recherches ne furent pas longtemps vaines. Les deux mentions suivantes, dont on trouvera ci-contre le fac-similé, eurent bientôt fait de me fixer. La première ainsi conçue :

Dissipelen by Hr Abraham Blommart Ontfang.

Ontfangen van Mr Derick Boot voor syn soon van leerkints gelt I gl. X stuiv.

fac-similé DES reçus d’apprentissage DE JAN ET ANDRIES BOTH.

Reçu du fils de Dirck Bot, peintre verrier, pour le droit d’apprentissage

JAN BOTH

C’est-à-dire :

Élèves c hez le sieur Abraham Blommart Reçu .

Reçu de maître Derick Boot pour l’apprentissage de son fils I fl. X sols.

Et la seconde :

Ontfangen van de soon van Dirck Bot glaesschryver voor \yn leerkins gelt I fl. IO . o.

Je traduis :

Reçu du fils de Dirck Bot, peintre sur vitraux, pour son apprentissage I fl. IO . o.

Quelle est la date exacte de ces deux documents ? Non seulement le jour et le mois, mais même l’année en sont assez difficiles à déterminer, parce que les mentions ne comportent pas d’indication précise. Cependant, en étudiant attentivement le registre avec mon ami M. S. Muller, l’archiviste de la ville d’Utrecht, nous tombâmes d’accord que la première inscription devait remonter à 1624 ou 1625, ce qui se rapportait assez bien avec ce qu’on croit savoir de Jan Both, qu’on dit être né en 1610. Quant à la seconde, la seule chose qu’on en puisse dire,, c’est qu’elle est postérieure de quelques années.

Cette double inscription nous livrait non seulement le nom du maître des deux Both, mais encore le prénom de leur père et sa profession. Ajoutons vite que Dirck Both n’était point un peintre verrier ordinaire. Il avait une clientèle nombreuse et haut placée. C’était le fournisseur attitré de la municipalité, des bourgmestres et échevins.

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Dix fois nous retrouvons son nom sur les registres de la ville* 1; notamment en 1 63 2-33, en 1 635-36, en 1640-41, en 1642-43, en 1647-48.

Cette profession de Glaesschryver expliquait, en outre, fort correctement la carrière artistique des deux enfants, pendant que le prénom paternel nous révélait que le Jan Jansz Both, dont nous avions découvert les traces à Amsterdam, n’avait rien à démêler avec le peintre qui nous intéresse tant, puisque celui-là s’appelait Jan Dircksz Both.

De nouvelles recherches, faites dans l’état civil, et visant cette fois Jan Dircksz Both, n’amenèrent aucun résultat, si ce n’est, par ce seul fait que la mention mortuaire de notre peintre 11e se trouve point sur les registres d’Utrecht, la quasi-certitude que ce n’est pas en cette ville qu’il est mort. Par contre, nous avons découvert les actes de décès de sa mère et de son père; le premier de ces actes est ainsi conçu2 :

i5 Anna Schinckels huysfr : van Dirck Both

12 glaesschryver in Schoutesteech, nalaten haer

bueriv inan met echt mundige en omnnndige Kinderen-Buerck.

C’est-à-dire :

i 5 Anna Schinckels, épouse de Dirck Both,

décembre peintre sur vitraux dans la Schoutesteech’1 , Buurkerk 3 4 laissant son mari avec huit enfants majeurs et mineurs. Buurkerk.

1. Thesauriers Rekeningen. Ces registres commencent à être régulièrement tenus à la fin de i6o3.

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