‹ L'art et les artistes hollandais (volume 4)Chapitre 4 sur 61 · Dans le supplément publié en · texte numérisé non relu

Dans le supplément publié en

2. L’éditeur Arnold Bon donna le livre de Bleyswijck en 1667, et nous verrons tout à l’heure qu’Anthoni Palamedesz yécut jusqu’en 1671.

L’ART HOLLANDAIS

Delft. Mais son père, Flamand d’origine, et très habile dans l’art de fabriquer les vases de jaspe, de porphyre, d’agate et d’autres matières précieuses, demeurait à Delft. Son habileté le fit appeler auprès du roi Jacques d’Écosse. Il se rendit à l’invitation du monarque, séjourna pendant quelque temps dans le pays avec sa famille, et c’est pendant ce déplacement que Palamedes naquit. Ses parents, toutefois, étant peu après retournés à Delft, c’est dans cette ville qu’il fut élevé et qu’il passa son existence. Il s’est exercé dans la peinture pour ainsi dire sans maître, se contentant de copier et d’étudier les œuvres du célèbre Ésaïas van de Velde, dont il imitait la manière. Il ne tarda pas, du reste, à surpasser son modèle; il peignit des combats de cavaliers, des camps, des armées au repos, et dans ce genre il acquit une telle perfection, qu’il n’a été surpassé par personne. C’est relativement à lui que Cornelis de Bie, notaire à Lier, auteur du Cabinet d’or, du Noble Art de peindre , a composé cette pièce de vers en langue flamande :

palamedes p al amedesz . — « Peintre de batailles, Palamedes a-t-il été nourri par Mars, par la cruelle Bellone ou par les Furies? Il semble qu’il soit fils du dieu de la guerre, tant il répand d’animation sur la toile, et il aj donné à son art une force si grande, qu’il ne lui manque que la vie. Quand, de ses figures merveilleuses, il compose des armées entières, quand il aligne ses guerriers en ordre de bataille, on croit entendre le roulement du tambour et les fanfares de la trompette meurtrière, on croit voir flotter les étendards. La fumée des mousquets obscurcit les yeux et il semble que le sang ne finira jamais de couler. On assiste à la mort de maint héros succombant sous les coups, et le canon détruit des compagnies entières...1 »

i. HetGuldenCabinet van edele vrije Schilderkonst, Anvers, i66i,in-4°.

LES PALAMEDES.

« Il avait un tel amour pour l’art, continue Bleyswijck, que, désireux de se perfectionner sans cesse, il répétait volontiers qu'il n’en était encore qu’à ses débuts. Mais la mort impitoyable triompha de son ardeur. Il mourut le 26 mars 1 638, âgé seulement de trente et un ans, laissant un frère aîné, nommé Anthoni Palamedesz Stevers qui vit encore actuellement. C’est un bon portraitiste, très habile à peindre les sociétés et les corps de garde, ayant un dessin très ferme et très hardi. »

Ne vous semble-t-il pas que, si, au lieu de se contenter des notices fantaisistes des biographes de seconde main, et de donner sa confiance aux compilateurs hollandais et allemands, Burger était directement remonté au texte que tous avaient mis plus ou moins heureusement à contribution, il se serait trouvé beaucoup moins embarrassé?

Cette note de Bleyswijck est en effet très claire et très précise. Elle nous révèle deux frères, dont l’un est mort en 1 638, et dont l’autre vivait encore en 1667. Le premier est le peintre de batailles; au second reviennent les portraits, les sociétés, les corps de garde. Voilà l’existence des deux artistes bien et. dûment constatée, en même temps qu’un point de départ pour établir le droit de chacun dans l’œuvre commune. Si ces renseignements ne paraissent point suffisants, s’ils semblent incomplets ou trop sommaires, c’est à d’autres sources qu’il faut puiser maintenant. Les biographes ne nous apprendraient plus rien d’essentiel; il faut nous faire biographes nous-mêmes et demander aux archives de nous révéler leurs secrets.

L’ART HOLLANDAIS

On aura été frappé sans doute de la façon pour ainsi dire accessoire dont Bleyswijck parle d’Anthoni Palamedesz; mais il ne faut pas oublier que celui-ci vivait encore au moment où fut publiée la Beschryvinge, et que le secrétaire de la ville de Delft s’est toujours montré très réservé à l’égard de ses contemporains. Par contre, Bleyswijck est plus explicite à l’endroit de Palamedesz. Il nous donne deux dates : celle de la mort, i638, et incidemment celle de la naissance, 1607, puisque le biographe nous dit que l’artiste est mort à l’àge de trente et un ans.

Sur cette dernière date (1607) il faut nous en tenir à son affirmation. Nous savons que notre peintre est né en Angleterre, ce qui est bien vague; l’Angleterre est du reste trop vaste pour que nous tentions un voyage d’exploration, à la piste du document qui pourrait affirmer ou infirmer l’assertion de l’écrivain delftois1. Palamedes serait né en Hollande, à Delft même, que nous n’en serions guère plus avancés, car les livres de baptême, les doopboeken de Delft, ne commencèrent à être régulièrement tenus qu’aux environs de i6i5.

1. Depuis que ces lignes sont écrites, j’ai appris par mon savant ami, M. J. -H. Scheffer, archiviste de la ville de Rotterdam, que l’acte de naissance de P. Palamedesz avait été relevé à Londres, sur les registres de l’église calviniste hollandaise, et que la date en concordait avec l’année indiquée par Bleyswijck.

M. Scheffer nt’a dit avoir eu la copie de cette mention d’état civil entre les mains mais ne savoir ce qu’elle est devenue. Il serait facile, du reste, puisque le document existe, d’en prendre une copie nouvelle.

LES PALAMEDES.

Pour le décès, par exemple, il n’en est pas de même. Il eut lieu, nous dit-on, à Delft en i638. Explorons donc les registres mortuaires. Mais sur quels livres doivent se porter nos investigations ? A cela Bleyswijck se charge de répondre. Il nous dit que le père Palamedes, premier du nom, était Flamand de naissance. C’est nous avouer implicitement qu’il était calviniste; car, s’il eût été catholique, il y a peu d’apparence que, par ce temps de déchirements religieux, il eût quitté les provinces mériridionales des Pays-Bas pour se réfugier dans une ville de la Hollande réformée.

C’est donc à Delft, dans les registres mortuaires des paroisses protestantes, qu’il nous faut chercher la confirmation ou l’infirmation de l’assertion produite par Bleyswijck. Ces paroisses sont au nombre de deux, celle de la Vieille et celle de la Nouvelle Église. Eh! mon Dieu ! nos recherches nous fourniront bien vite le renseignement que nous réclamons, et les livres de YOudeKerk viennent nous affirmer que le premier biographe des Palamedes ne nous a pas trompés.

C’est sur le registre portant le n° 1 1 5 que se trouve la mention désirée. Elle y est inscrite à la date du 28 mars 1 638, c’est-à-dire qu’elle est postérieure de deux jours à celle donnée par Bleyswijck. Ces deux dates, toutefois, se confondent et se confirment ; car le secrétaire de Delft mentionne le jour du décès, tandis que le registre mortuaire nous donne celui de l’ensevelissement. Palamedes Palamedesz est donc bien mort le 26 mars 1 638, jour indiqué par son biographe. Voilà un premier point définitivement établi. Mais si Palamedes est mort à Delft, s’il y a vécu, s’il y a travaillé, il faisait assurément partie de la Gilde de Saint-Luc. Nous connaissons les règlements sévères de cette corpora-

IO

L’ART HOLLANDAIS

tion '. Nul ne pouvait exercer la profession de peintre sans avoir été admis au nombre de ses membres. Le nom de Palamedes doit donc être consigné sur les registres de la Gilde. Il n’y a point de doute à cet égard. Or les livres de maîtrise ( meestersboeken ) de la corporation de Saint-Luc à Delft existent encore; ils ont été récemment acquis par la Bibliothèque royale de la Haye; ils y sont déposés; rien n’est donc plus facile que d’aller les consulter. Palamedes mourut jeune ; il eut cependant le temps de se faire un nom ; il dut donc débuter de bonne heure. C’est sans doute aux environs de sa vingtième année qu’il se fit recevoir maître. Il était né en 1607, c’est donc sur l’année 1627 et celles avoisinantes qu’il nous faut porter nos investigations. Et précisément en cette année 1627, à la date du 25 octobre, nous relevons la mention suivante :

JP jj

C’est-à-dire : Den selven dito heeft hem aïs meester schilder laeten inteyckenen Palmedes Pallemedes, ende sal

1. Voir aux archives de Delft la Gildebrief de la corporationde Saint-Luc •et l’ Histoire de la faïence de Delft, p. 57, où il est parlé de cette pièce.

LES PALAMEDES.

betaelen als synde burger 6 guld. — • Hierop ontfangen 3 guld. — Hierop ontfangen 3 gulden is betaelt.

Traduction : « Du même dito 1 a été inscrit en qualité de maître Palmedes Pallemedes, et il doit payer comme étant bourgeois 6 florins2. — Là-dessus reçu 3 fl. — làdessus reçu 3 fl. ; — c’est payé. »

Ici je demande à ouvrir une parenthèse. Il est trois mots de cette mention qui ont un intérêt tout spécial, étant donnée la situation particulière dans laquelle se trouvait notre jeune Palamedes. C’est la note als synde burger (comme étant bourgeois).

Le père Palamedes, premier du nom, en arrivant à Delft, avait dû, pour pouvoir exercer sa profession de graveur en pierres fines, acquérir le droit de bourgeoisie; c’était obligatoire. Ses fils, naissant dans la ville, en héritaient; la chose allait de soi. Mais Palamedes n’était pas né en Hollande. Il était né en Angleterre. Cette naissance exotique n’entraînait donc pas pour lui la perte de son droit de bourgeoisie et l’obligation d’un rachat.

Pour un étranger, il était de 12 florins.

Pour un bourgeois 6 »

Pour un fils de maître 3 »

Pour un peintre qui exerçait la profession en amateur 1 » 5 sols.

Voir, du reste, P Histoire de la faïence de Delft, première partie, page 64, où l’organisation de la Gilde et ses tarifs se trouvent expliqués en détail.

1. Ce du même dito est une allusion au jour et veut dire « du même jour, du même mois » que l’article précédent, c’est-à-dire 25 octobre 1627.

Les inscriptions sur le livre de maîtrise avaient lieu successivement et au fur et à mesure des admissions. Ces admissions étaient prononcées par les doyens, sur la présentation des pièces justificatives d’apprentissage, après le payement du droit d’entrée dans la corporation, et après la .confection de l’épreuve (proef) ou chef-d’œuvre qui permettait de juger du degré d’instruction professionnelle du candidat.

2. Le droit d’entrée dans la Gilde variait suivant la qualité du récipiendaire :

L’ART HOLLANDAIS

L’observation a son prix, parce que Palamedes n’est point le seul artiste hollandais ou flamand qui se trouve dans ce cas spécial; et le précédent qu’il crée mérite qu’on s’y arrête1. Il prouve qu’il ne faut pas attacher à ce droit de bourgeoisie une signification plus ample que celle qu’il possède effectivement.

Ce point de droit établi en passant, je reviens - bien vite à notre peintre. Sa biographie commence à se débrouiller. Nous voici avec trois dates précises, dont deux, sa mort et son entrée dans la Gilde de Saint-Luc, contrôlées aux sources officielles. Pour le moment, il nous faut nous contenter de ces premières assises et nous occuper quelque peu de son frère.

Nous savons par Bleyswijck, qu’Anthoni Palamedesz, également peintre de talent, était plus âgé que Palamedes Palamedesz. Il est donc logique de supposer qu’il fut admis dans la Gilde de Saint-Luc avant son frère cadet. Puisque nous tenons les livres de maîtrise de la corporation, parcourons-les en remontant vers les années antérieures.

En 1626 nous ne trouvons rien; en 1625, rien encore; en 1624, 1623, 1622, rien, toujours rien.

1. Il y a en effet une analogie vraiment frappante entre la situation de Palamedes Palamedesz et celle d’un autre maître beaucoup plus grand et singulièrement plus illustre, je veux parler de Rubens. Chacun sait que, dans ces derniers temps, on s’est appuyé sur une mention semblable pour établir que Rubens est né à Anvers.

Il faudrait donc, en présence de cette coïncidence, ou bien reconnaître que la mention relative à Rubens ne signifie pas ce qu’on veut lui faire dire, ou bien donner un démenti à Bleyswijck et aux registres de l’église des calvinistes hollandais de Londres, et prétendre que Palamedes est né à Délit, ce qui semble bien difficile.

Peut-être comprendra-t-on plus tard que le lieu de naissance, qui dans beaucoup de cas est purement accidentel (et Rubens autant que Palamedes en est l’exemple), ne suffit pas chez un littérateur ou chez un artiste pour déterminer sa nationalité.

LES PALAMEDES.

Mais en 1621, à la date du 6 décembre, voici qui ressemble terriblement à ce que nous cherchons :

Ce qu’il faut lire : Opten 6 desember an0 1621, voor de hoeftmans gecomparert Antonis Palymedis ende heeff hem \ijn selven als meester schilder doen aenteikenen, daer voer betaet als burger op rekenig 1 gl., 1 gl., 1623 noch 1 gui., 1624 noch 1 gulden, de resteeren 2 gui.

Et en marge betaelt.

Je traduis: « Le 6 décembre 1621, devant les chefshommes a comparu Antonis Palymedis, et il s’est fait lui-même inscrire comme maître peintre. Pour cela il a payé, comme bourgeois, à-compte 1 H. ; 1 fl.; en 1623, encore 1 fl.; en 1624, encore 1 fl.; reste 2 fl. »

Et en marge : « Payé. »

Voici donc ce frère aîné retrouvé, lui aussi; en admettant qu’il ait été aussi précoce que son cadet, cette inscrip-

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tion nous donne à peu près l’époque de sa naissance. Il est clair qu’il avait alors pour le moins de vingt à vingt et un an ; c’est-à-dire qu’il est né, non pas en 1604 comme l’ont prétendu les biographes, mais en 1600 ou 1601, sinon plus tôt. La date de 1604 admise par MM. Pilkington et Waagen nous donnerait en effet un maître de dix-sept ans, ce qui est contraire aux précédents et en outre bien invraisemblable, surtout en présence des difficultés avec lesquelles notre jeune peintre se trouve aux prises dès ses débuts. Sa pauvreté, en effet, est rendue évidente par le mal extrême qu’il eut à se libérer de son droit d’entrée dans la Gilde. — Près de cinq ans pour parfaire six florins ! n’est-ce pas le cas de répéter le vers du poète :

Haud facile emergunt, quorum virtutibus obstat Res angusta domi...

Ainsi donc la mention du meeslerboek nous révèle la date probable de la naissance d’Anthoni Palamedesz; certes c’est là un fait très important; mais elle ne se borne point à cela. Elle nous apprend également quel fut le professeur du plus jeune des Palamedes ; car il semble évident que si, comme le raconte Bleyswijck, et comme le répète Houbraken1, Palamedes Palamedesz s’est exercé dans la peinture pour ainsi dire sans maître, se contentant d’étudier et de copier les oeuvres du célèbre Esaïas van de Velde, Anthoni cependant donna bien quelques conseils à son frère.

1. « Hy is genoegzaam zonder meester meester geworden, hebbende zig alleen geoeffent met de konststukken van den vermaarden Esaïas van de Velde... » On voit que Houbraken s’est manifestement inspiré de Bleyswijck. Ce passage est, du reste, reproduit presque textuellement par Campo] Weyerman et tous les biographes qui suivent.

LES PALAMEDES.

Et cette supposition est d’autant plus naturelle, que nous verrons tout à l’heure que jusqu’à l’époque de leur mariage ils habitèrent ensemble. Enfin, quand le plus jeune des deux frères se présenta pour être admis dans la Gilde, il lui fallut produire un certificat établissant que, pendant six années, il avait été en apprentissage chez un maître peintre de la ville. Les règlements étaient formels ; et toutes les copies exécutées d’après les tableaux de Y illustre Esaïas van de Velde, qui habita tour à tour Leyde et Haarlem, ne pouvaient servir de dispense. Or il est à remarquer qu’entre le 6 décembre 1621 et le 5 octobre 1627, il y a précisément une période de six ans moins deux mois. C’est là, semble-t-il, un indice dont il serait imprudent de ne pas tenir compte ; et de ce rapprochement de dates, on peut donc conclure avec assurance que le maître de Palamedes fut Anthoni.

Si j’avais à expliquer la phrase de Bleyswijck, je supposerais sans hésiter que lorsque le secrétaire de Delft interrogea le seul survivant des deux Palamedes, pour avoir sur son cadet les renseignements qu’il souhaitait, le peintre, qui avait tendrement aimé son jeune frère et qui appréciait hautement son talent, lui aura dit qu’il n’avait presque point eu besoin de ses leçons. De là ces mots « à peu près sans maître [genoeg\aam fonder meester ) consignés par le biographe.

Ces conseils fraternels sont en tout cas singulièrement plus probables que ceux imaginés par M. Waagen, faisant intervenir le père qu’il gratifie, on ne sait pourquoi, du nom grotesque d’Ernest Stevers1, alors que le nom patronymique’de ses enfants indique assez qu’il portait ce prénom de Palamedes que plus tard, l’un et l’autre,

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