‹ L'art et les artistes hollandaisChapitre 29 sur 37 · TITUS VAN RH YN · texte numérisé non relu

TITUS VAN RH YN

e ne fut point un maître assurément que ce peintre aux oeuvres problématiques, et dont le nom ne serait pas parvenu jusqu’à nous, si un rayon de la gloire paternelle ne projetait sur sa pâle et mélancolique figure, effacée à tous égards, un reflet de cette lumière immortelle qui entoure le nom de Rembrandt.

On sait qu’il s’essaya , dans l’atelier de la Jodenbreestraat, avec la brosse et la palette de son père. Dans une des antichambres de cette maison, que Rembrandt devait abandonner au moment de sa ruine, se trouvaient quelques peintures de Titus.

Trois petits Chiens, d’après nature, par Titus van Rijn.

Un Livre peint, par le même.

Une Vierge, par le même.

Ainsi s’exprimait l’inventaire1. Mais il semble qu’en

i. Voir l’inventaire de Rembrandt à la Chambre des insolvables (Desolate boedels Kamer). Cette pièce a été publiée la première fois par

L’ART HOLLANDAIS

passant entre ses mains débiles, ces merveilleux instruments perdirent leur charme magique , et bientôt Titus lui-même, ayant conscience de son indignité, préféra le commerce à la peinture, et renonça pour toujours à la gloire et à ses enivrements.

Quel exemple plus frappant pourrait-on trouver de la non-hérédité du génie! Comparez le père, ce fils de meunier, dont on veut faire un monsieur, un Heer , car les lettres en ce temps menaient à tout, se refusant aux études classiques, se débattant contre le latin, rejetant loin de lui cette science qui, par les grades académiques, peut lui ouvrir les positions enviées, lui fournir accès aux situations officielles1, et se plongeant à corps perdu dans l’art, où il débute par un bouquet d’admirables chefs-d’œuvre. Comparez-le avec ce fils distrait, élevé dans l’atelier paternel, initié dès sa plus tendre enfance à tous les mystères de la profession sublime exercée par son pèpe, confident forcé de ses luttes, apprenant un à un ses secrets, prenant une part obligée dans ses joies comme dans ses peines, dans ses triomphes comme dans ses déboires, dont il ressent forcément le contre-coup, et après quelques essais incertains, sans portée, rejetant couleurs et pinceaux, et désertant l’atelier paternel pour se réfugier dans un magasin.

Imaginez, s’il se peut, les luttes qui précédèrent cette abdication; car jusqu’à sa dernière heure, nous le savons,

M. Nieuwenhuis (Londres, 1884), puis par MM. Immerzeel, Charles Blanc, Scheltema et enfin par M. Vosmaer dans son livre sur Rembrandt, sa vie et ses œuvres. La Haye, 1877.

1. « Ses parents l’ayant envoyé à l’école, peur qu’il apprît la langue latine et étudiât ensuite à l’académie de Leyde, afin qu’ayant atteint l’âge il pût entrer au service de la ville et de l’État, il ne témoigna de cela nulle envie ni désir, parce que son instinct naturel le portait toujours vers la peinture et le dessin. » Orlers, Bescliryvinge der Stadt Leyden.

LE FILS DE REMBRANDT

Rembrandt fut volontaire et enthousiaste. En outre, il portait en lui cette force de persuasion, qui façonne les esprits, qui dompte les résistances. Il est en effet le seul maître, dans toute cette Ecole hollandaise si mal disciplinée, qui ait inculqué à ses élèves ses idées et sa méthode. Il est le seul qui ait fait des disciples procédant directement de lui; et si quelques-uns d’entre eux, comme Ferdinand Bol et Govert Flink, renoncèrent dans la suite à sa manière et se détachèrent de ses enseignements, tant qu’ils furent sous sa main ou à portée de ses conseils, on peut dire qu’ils restèrent ses fidèles sectateurs.

A quelle nature rebelle dut-il donc se heurter pour renoncer à faire de son fils un artiste et un peintre ? Toute cette partie de leur existence commune, qu’ils menèrent isolée, à partir de la mort de Saskia, en perpétuelle fréquentation de corps et d’esprit, est du reste demeurée un mystère. Le consciencieux historien du grand maître, M. Vosmaer1 n’a pu ou n’a pas osé en percer l’obscurité. Rien cependant en ce temps ne venait s’opposer à l’action du génie paternel sur l’intelligence du fils. Aucune influence ne pouvait se jeter à la traverse, et distraire l’esprit de Titus des enseignements journaliers qu’il dut recevoir.

Les amis eux-mêmes semblent avoir fait le vide autour d’eux. Lorsque le désordre se mit dans les affaires du peintre, lorsque la gêne vint s’installer à son foyer, personne n’apparaît pour lui venir en aide. Il y a là une unanimité d’abandon qui, si elle n’est pas justifiée par certains agissements de l’artiste, ignorés de nous et omis par ses historiens, paraît tout au moins singulière.

i . Rembrandt Harmens ^ van Rhyn , sa vie et ses œuvres , ouvrage déjà cité.

L’ART HOLLANDAIS

Il n’en faudrait pas conclure toutefois que Rembrandt, à partir de ce jour, vécut dans la misère. Sa maison du Rosengracht n’était point un ermitage. M. Vosmaer, qui croit l’avoir retrouvée, nous en fait un tableau assez séduisant. Le quartier lui-même, quoique nouvellement construit, n’était ni mal habité, ni désert. En face de sa maison Rembrandt avait un doolhof, c’est à dire un Labyrinthe, sorte de jardin Mabille de ce temps1. Ce Labyrinthe était tenu par David Lingelbach, le frère du peintre ; ce dernier venait souvent de ce côté de la ville, et dans la suite il y vint plus souvent encore, quand après la mort de sonfrère,il eut été nommé tuteurde sesneveux2. De son côté, Adriaen van de Velde posséda, non loin de là, dans la première Leliedivarstraat 3, une maison qui, après sa mort revint à son fils. On voit donc que c’était un quartier fréquenté par les artistes.

Rembrandt lui-même s’y plaisait, ses dessins en font foi. Nous reproduisons ici le clocher de la Westerkerk, qu’il voyait du seuil de sa maison, et une vue de la ville prise de la Raam-poort, située non loin de sa demeure, et par où il pouvait gagner la campagne.

Malgré les agréments de ce nouveau domicile, il ne faut pas croire toutefois, que la situation du grand artiste fût redevenue florissante. Elle était demeurée la même, et la

1. « Les Labyrinthes en cette ville sont au nombre de trois. Le premier est situé sur le Princegracht au coin du Loyersgracht (sic), le second sur le Roosegracht et le troisième dans la Wesperstraat auprès du Heerengraclit. Dans tous les trois les étrangers peuvent considérer maintes choses plaisantes ( fraayigheden ), telles que fontaines, représentations d’excellentes histoires et autres divertissements pareils. » Voir Gaspar Commelin, Beschryvinge der Stadt Amsterdam, in-î°, Amsterdam, i6g3. II, p. 742. Voir également Wagenaar, Amsterdam in \ yne opkomst, aamvas Geschiedenissen, Amsterdam, 1765, VIII, p. 779.

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