Annal!, 1870, p
LAltT ÉTRUS^>LE.
franchement idéal, s'en rencontrent d'autres qui ont un caractère mixte. D'une part, eu eftet , il semble que le peintre ait eu surtout en vue de montrer les défunts dans leur gloire d'outre-tombe, assis ù l'étemel lectisterne des héros et des dieux : il les représente avec les traits qui leur sont propres, près de leur femme, dans la familiarité tranquille d'un repas intime '. Mais d'autre part certains détails rappellent ceux des banquets célébrés aux funérailles : il y a des arbres, par exemple, quelques serviteurs, ainsi que des couronnes et des guirlandes pendues derrière le lit contre le mur du fond. L'artiste a combiné des éléments disparates, si bien qu'il est difficile de dire si la scène se passe ici-bas ou dans l'autre monde. Dans la tombe Golini, à Orviéto, les défunts sont si bien héroïsés qu'on les présente avec les attributs et les noms de Pluton et de Proserpine ; ils sont si bien dans le monde souterrain et obscitr des ombres que la scène est éclairée par une lampe et deux candélabres allumés, détail qui ne se rencontre dans aucun autre tableau de banquet : et cependant plusieurs esclaves, analogues aux esclaves des banquets réels, et dont on ne peut pas dire qu'ils soient héroïsés, font le service autour d'une table chargée de vaisselle (fig. 292) -.
En somme, dos compositions que nous venons d'étiulier se dégage pour nous cette impression que limagination des peintres était simultanément hantée par l'idée de l'héroïsation et par le souvenir des vc/.j5'.x. Ils penchaient tantôt d'un côté, tant<?tt d'un autre. Le banquet n'avait pour eux que la valeur d'un thème traditionnel, qu'ils développaient à leur fantaisie. Le symbole était dans le sujet lui-même, et non pas dans la manière de le traiter.
Cette solution manque de cette simplicité logique (pii fait le bonheur des savants à systèmes. Mais par cela même qu'elle est plus complexe, elle est plus voisine de la vérité psychologique. Le propre des symboles est précisément de grouper autour de certaines formes maté-
1. Tombe dti rati Jijiinli i, Cornito. Voir iilnH Iwiit, p. 383, fig. 202.
2. Lea Etrusques ne sont pas seuls à avoir ainsi mi\i le iie\ et le surnaturel, a Prenez un des nombreux tibleaux modernes représentant I.i Vierge
sous un b.il(l.iquin. entour<ïe de s.iiDts et (r.-»rchangcs, et dite.t ei l.t scOne se jviïsc sur terre ou au ciel. C'est comme dau-i la tragédie cla»'lquc : il n'y a pas uHÏIc, il y a nullitr de lieu. i> S. Itcinsch, .t/aiiiir/ >/« philoltyit, II, p. 73, note 2.
LA PEIXTUKE.
rielles une multitude d'idées flottantes , de sentiments mal définis, d'aspirations confuses, de souvenirs vagues, et de leur donner pour ainsi dire un point de ralliement. De là vient que, tout en restant immuables dans quelques-uns de leurs traits essentiels, ils peuvent se transformer dans une certaine mesure, se simplifier, se compliquer, suivant que telle ou telle des idées qu'ils embrassent prend une plus large place dans les préoccupations des hommes. Pour citer des exemples
Défilé funèbre. Tombe dtl Ti/one.
tû. MoHumend, II, pi. V.
dans les temps modernes , quelle variété dans la manière de figurer le type symbolique du Christ en croix! Chaque tige, chaque société, chaque artiste conçoit autrement le Calvaire. L'un a l'imagination obsédée de pensées mystiques et ne laisse voir dans la scène du Golgotha qu'une glorification et une apothéose. L'autre, moins sublime, moins pur dans ses inspirations, met surtout en relief la réalité humainement tragique du supplice. 11 en est de même du motif éternellement xx'pété de la Vierge et de l'Enfant.
Il me reste à parler d'une dernière série de sujets dont le sens est encore plus obscur que celui des banquets : je les ai appelés défilés funè-
bres , d'un terme vague choisi à dessein pour ne rien préjuger. Ordinairement on les considère comme une image du voyage des âmes vers les demeures souterraines de Pluton : on ne voit que des ombres dans tous ces personnages qui cheminent gravement sous la conduite des Charons et des démons infernaux. Cette interprétation jouit d'une telle faveur, elle est si universellement acceptée qu'elle semble définitivement établie. Que dans certains cas il s'agisse en effet de la migration des ombres, cela est plus que probable. Il paraît difficile diuterpréter autrement certaines urnes de Volterra, montrant un homme enveloppé de la tête aux pieds dans un suaire et porté sur la croupe d'un cheval marin, ou bien encore les fresques et de la tombe del Cardinale et de la tombe Campana à Véies. Là il semble bien que nous soyons dans un monde idéal et mystérieux, entre la terre et les enfers. Mais quelle différence si nous considérons les fresques de la tombe del Tifone et surtout de la tombe Bruschi! Ici, en effet, rien qui ressemble même de loin au troupeau anonyme de la tombe del Cardinale ;y\qi\ qui rappelle l'effarement, la morne résignation, les désespoirs suppliants de ces ombres que se dispute comme des proies une escouade de démons noirs et blancs. Au contraire un défilé calme, solennel, non sans quelque pompe triomphale; une procession bien réglée, où il y a des rangs et comme des préséances, qui a ses musiciens et ses licteurs, au milieu de laquelle se détachent, soit i\ pied, soit à cheval, soit dans un char, un ou deux personnages, seuls désignés par des inscriptions. Sur la fresque de la tombe del Tifone (fig. 280), ce personnage est seul au premier plan, seul drapé avec le bras droit à découvert, seul sans attriluit ; il a de plus, posée sur son épaule, la griffe de Cliaron : on ne pcTit douter tiue le peintre n'ait cherché à le mettre eu évidence.
Quelle peut être cette parade, ^^inon (.elle d'obsèques solennelles? Le convoi des funérailles est souvent représenté stu- les monuments étrusques. Sans parler ici des phuiues i)eintes de Cervétri, dent le sens est discutable, il ne manque pas d'urnes jV Volterra .se rapportant i\ cette cérémonie : on voit tantôt le défunt couché A. découvert dans une bière et jinrté par quatre hommes, tantôt le sarcophage
LA PEINTURE
lui-même traîné dans un cliar jusqu'au sépulcre au milieu d'un cortège de parents et de musiciens . Les fresques des tombes del morto, del inoribondo et del lettn funehre nous présentent aussi divers moments des funérailles. Le sujet n'aurait donc en soi rien de contraire aux habitudes de l'art étrusque.
Mais il y a deux difficultés. D'une part, les fresques qui nous occupent ne nous présentent jamais ni le sarcophage ni le cadavre couché
— Défunt sur un char de triomplie. Tombe Golini ji Oi-viOto. Conestabile, PUlure murali, pi. VIII.
uans la bière; c'est-à-dire que ce qui manque, c'est justement le personnage principal d'un cortège funéraire, le mort.
D'autre part, la procession est
toujours accompagnée de Charons et de génies funèbres , ce qui donne à penser qu'on n'est pas sur la terre, mais dans une région imaginaire, intermédiaire entre le monde des vivants et celui des morts. Je crois qu'il est possible de résoudre ces deux difficultés. Si l'on veut bien se reporter à ce qui se passait à Rome pour les funérailles aristocratiques, on remarquera que très souvent dans les convois le cadavre ne tenait qu'une place tout à fait secondaire et passait pour ainsi dire inaperçu, enfermé dans une bière à laquelle personne ne faisait attention. Le personnage principal du convoi était un mannequin
à figure Je cire, reproduisant les traits du défimt et revêtu de son costume d'apparat, ainsi que des insignes que ses magistratures lui avaient donné le droit de porter. On vit ainsi paraître :\ leurs propres olisèques Paul Emile, Sylla, César, Auguste, l'ertinax, Septinie Sév6re, et bien d'autres encore sans doute. Les textes à cet égard sont abondants et d'une précision qui ne laisse rien à désirer'. Aux funérailles d'Auguste, Dion Cassius dit qu'il y eut jusqu'à trois mannequins de l'empereur" : le premier était porté par les magistrats désignés, le .second par les sénateurs, le troisième s'avançait dans un char de triomphe. Peut-être ce dernier était-il debout. Polybe nous apjtrend en effet que l'image du défiint était souvent présentée dans cette attitude ^ Aux funérailles de Vespasien, on lit mieux encore : au lieu d'un manne(|uiii, le char traîna une personne vivante, un des mimes les plus célèbres du temps, qu'on avait loué pour la circonstance et paré du costume impérial' : le mime, dont le métier ordinaire comportait toutes sortes de talents d'imitation, joua son rôle en conscience, se plut j\ contrefaire le port de l'empereur, ses gestes habituels, sa manière de parler et alla jusqu'A prononcer certains mots conformes au caractère avaricieux du défunt. Suétone, «pii raconte cette scène, semble ilire qu'une pareille exhiliitinn n'avait rien d'extraordinaire {ut est vios). Ainsi chez les Roiuains les grandes funérailles étaient ime sorte de parade triomphale. Si l'on songe atix nombreuses aflinités qu'il y a entre les mœurs rojnaines et les mœurs étrusques, si l'on tient coïnpte surtout de ce fait que Rome a reçu de l'Etrurie le décor de ses pompes ofiîcielles, le costume des magistrats, les faisceaux, 11' Iriiiiiiplie, il est permis de se deiiiander si de pareils cortèges funéraires n'existaient pas en Etrurie, si chez les Etrusques il n'arrivait pas quel(|uelois qu'on figurât le mort par un mannequin ou un histrion A pied, à cheval ou sur un char. Le rapiuiirhciiieiil est d autant plus indicjué que nous retrouvons sur les fresipies '/<7 Tifone et Jlru^chi, ainsi que sur les bas-reliefs de Norchia, les principaux éléments du cortège des funérailles mmaines, les joueurs de trompette, les joueur.^
I. Mnrqiinrdt, l'ritatleben dcr liûmer, I, p. 344. 1 n. Polybc, VI, 58, »4. '.'. Dion CaMia", LVI, .14. I 4. Suitonc, IVn/mjiVii. i;i.
LA PEINTURE. 419
de cor, les licteurs armes de bâtons, les magistrats avec le lituus. Mais, dira-t-on, s'il est vrai que les scènes de procession représentent des convois funéraires, que signifient les démons qui se mêlent au défilé? Ne sont-ce pas des figures symboliques en contradiction avec la prétendue réalité du tableau? D'abord la présence de ces démons peut très bien s'expliquer par une de ces conventions familières à l'art antique et dont les peintures des vases grecs nous offrent tant d'exemples : qu'on se rappelle les Victoires ailées qui viennent déposer des couronnes sur la tète des vainqueurs , les génies qui président à la toilette des femmes ou déposent les morts au tombeau ' : et pourtant les jeux, la toilette, l'enterrement, tout cela se passe sur la terre? N'estce pas sur la terre que combattent iEtéocle et Polynice, ou qu'Achille égorge les prisonniers troyens? Et pourtant l'artiste étrusque n'hésite pas à placer près d'eux des Charons et des démons. Ces figures surnatxu'elles ne sont pas autre chose (pie des allégories destinées, avec les inscriptions, à préciser le sens de la composition : l'artifice est moins grossier et plus plastique que celui des légendes sortant, comme dans les rébus, de la bouche des personnages; mais il répond à peu près au n'iême but. On pourrait donc soutenir que, même entremêlées de démons infernaux, les processions des fresques représentent des convois funéraires. Mais je crois qu'on peut aller plus loin et se demander si réellement la mise en scène des obsèques solennelles en Etrurie ne comportait pas un certain nombre d'acteurs affublés en génies. Les mteurs étrusques étaient loin de répugner à des mascarades de ce genre. Lors du siège de Fidèues par l'armée romaine, les habitants, dans une sortie, se firent précéder, pour effrayer rennemi, d'une troupe d'hommes déguisés en démons, avec des torches à la main et des serpents sur la tête". Dans une autre circonstance, l'armée combinée des Falisques et des Tarquiniens fit l'essai d'un semblable éjiouvantail et lança contre les Romains une avantgarde de prêtres costumés en Furies , toujours avec des torches et des serpents ^. De ces faits on peut rapprocher une coutume romaine, qui
1. Dumont et C'haplain, C(ra»i/îHe.«, pi. XXII, | 2. l'ioius, I, 6. Frontin, II, 4, 17. XXTU, XXXVIII, XXXIX. I 3. Titc-Lire, VU, 17.
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doit être d'origine étrusque puisque le spectacle auquel elle se rattache a été importé d'Etrurie à Rome : dans les combats de gladiateurs un esclave déguisé eu Cliaron venait enlever les cadavres étendus sur l'arcne '. La présence de ce Cliaron est d'autant plus curieuse à signaler que primitivement les combats de gladiateurs taisaient partie des cérémonies célébrées aux funérailles. L'hypothèse d'une sorte de mascarade infernale aux enterrements étrusques n'aurait donc rien que de naturel. Elle serait d'ailleurs parfaitement conforme avec ce que les œuvres d'art, peintures et sculptures, nous apprennent du goût des Etrusques pour les tableaux d'un réalisme brutal et terrifiant.
Ainsi, abstraction faite de quehjues tableaux qui représentent le défunt héroïsé, ou la migration des ombres, ou le monde infernal, tableaux qui d'ailleurs se trouvent tous dans des tombes du troisième siècle, les fresques se rapportent plus ou moins directement aux cérémonies des funérailles. Elles sont là dans le caveau, comme pour dire au défunt ce qu'on a fait pour lui. F.Ues lui montrent avec quelle i)ieuse magnificence ses parents ont célébré ses obsèques : il voit le monde qu'on a mis en mouvement à cause de lui, les chasseurs, les pêcheurs, les cuisiniers, les esclaves, les musiciens, les danseurs, les histrions. II a devant les yeux le spectacle du banquet et des jeux organisés en son honneur et assiste au triomphe de son convoi solennel. Son ombre peut donc reposer en jiaix, satisfaite et bienveillante pour les siens. Les hommages qu'elle a reçus sont pour elle comme un garant de ceux qu'on lui doit encore et dont l'acquittement périodique est la condition de sa félicité.