PREFACE XIX
dans une scène qui passe quelques points saillants; le refte, vague, inaperçu, fugitif. On rapporte qu'un peintre grec, Protogène, avait placé une perdrix dans un de ses tableaux & l'avait si bien peinte qu'elle paraissait vivante & détournait l'attention du sujet principal; malgré ce succès, le peintre effaça la perdrix de son tableau. La peinture cherche à faire illusion aux sens, à leur rendre ce qu'ils ont vu, de la façon dont ils ont cru le voir; à leur représenter des scènes qu'ils se figurent voir d'un coup d'ceil : le vrai pour elle n'eft pas la chose comme elle eft, mais comme on la voit; le vrai n'eft pas la vie en arrêt, mais le mouvement.
Tel eft le premier secret, la première loi, de l'art de Rubens & ce qui donne à son dessin une supériorité qu'on voudrait nier en vain. Raphaël dessine le vrai exact, la vie au repos ; ses tableaux ont le calme serein & fixe de la ftatuaire ; Michel-Ange dessine le mouvement avec le trait exact; Rubens dessine la chose comme on la voit quand elle se meut, & pour cela il dessine avec la couleur, il fond le trait exact dans le modelé & le clair-obscur; il ne dessine pas seulement, il fait mieux : il peint ; il peint, non pour le compas, mais pour les yeux; il peint le mouvement & la vie.
Mais le vrai n'eft pas tout dans l'art; il ne suffit pas de produire l'illusion, il faut plaire, dans la grande acception du mot : il faut charmer les sens, élever l'âme. Le vrai n'eft qu'une des conditions du beau.
Ici éclate encore la grandeur de Rubens. La supériorité de son coloris n'eft pas conteftée ; la supériorité de sa mise en scène eft inconteftable.