‹ L'art flamandChapitre 9 sur 106 · XVI PREFACE · texte numérisé non relu

XVI PREFACE

bûcher de la Sainte-Inquisition ne lâche point sa proie à la voix des beaux-arts.

Le sanguinaire exécuteur des hautes œuvres de Philippe II protège les peintres-, protection terrible! Un élève de Franz Floris excellait dans la ressemblance, il s'appelait Guillaume Key, le duc d'Albe lui commande son portrait, l'artifte accepte cet honneur-, il commence à étudier cette physionomie où l'inflexibilité de la tyrannie semble moulée dans du bronze, &. il s'effraye. Que sera-ce quand le duc parlera? Le duc, ne s'imaginant pas que le peintre sache l'espagnol, s'entretient dans cette langue avec un membre du Conseil des troubles &. lui annonce que l'ordre d'exécuter les comtes d'Egmont & de Horn eft signé d'avance à Madrid. Le peintre a compris, le pinceau va lui tomber des mains, il se domine & s'enfuit, atteint d'une fièvre qui devient bientôt le délire-, le jour même de l'exécution des deux martyrs, il meurt. Un rugissement du tigre avait tué le malheureux artilie. La peinture ne mourra-t-elle pas aussi dans cette atmosphère de sang & sur les ruines du pays? Ne désespérons point! le duc d'Albe efl tombé sous le poids de ses crimes. Philippe II ne peut conserver sa conquête qu'en y renonçant pour lui-même-, le bourreau ell obligé de rendre à sa viclimc un simulacre de vie nationale. Charles-Quint avait abdiqué dans le faite &. la gloire. Philippe II n'était homme à abdiquer que par la ruse & le mensonge. La Cession du pays aux archiducs Albert & Isabelle ne fut qu'une comédie; mais, quelles que fussent les causes secrètes qui la rendaient illusoire, cette Cession parut une vicloire aux Belges, fut un aveu d'impuissance pour leurs maîtres. La

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Belgique, ignorant la trahison cachée, put croire à des jours meilleurs; ses penseurs & ses hommes d'Etat ne pouvaient pas encore la relever; Rubehs vient poser sur les cicatrices de la patrie le divin baume de la gloire!

Arrêtons-nous à ce Shakspeare de la peinture flamande.

Rubens a été préparé par tous les tâtonnements & tous les progrès de Fart du seizième siècle, mais il sera lui-même. Rubens s'appropriera toute la science des écoles italiennes, mais il a pour maître Otto Venius & Van Noort: il reliera flamand.

Franz Floris avait la hardiesse sans l'âme, Breughel la vérité sans la grandeur, Metsys l'épisode sans l'idéal, Venius la science sans l'audace, Van Noort le coloris sans le sentiment héroïque. Rubens aura la fougue & la vérité, la science & le génie.

La peinture italienne l'attire, de Rome à Florence, de Florence à Venise; il va de Raphaël & de Michel- Ange à Titien & à Véronèse ; il prendra aux uns la science de la composition & du dessin, aux autres, le clair-obscur, à celui-ci, le sentiment de l'harmonie, à celui-là, la fougue de la mise en scène ; mais il garde de l'art flamand son puissant coloris & son sentiment du réel; il ne sera ni Raphaël, ni Michel-Ange, ni Titien, ni Véronèse; il sera Rubens.

Jamais la liberté de l'art n'a été portée à ce comble de hardiesse & de force; jamais peintre n'a connu comme lui — que dis-je! connaître n'eft rien — n'a possédé, n'a rendu siennes, n'a fécondé, n'a transfiguré toutes les ressources du génie; jamais la splendeur des chairs & des couleurs n'a été jetée ainsi dans un rayon

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de soleil; jamais la fougue des passions, l'exubérance de la vie n'ont palpité dans les groupes ou sur les figures avec cette puissance; jamais la conscience de la dignité de l'art & le sentiment du genre héroïque n'ont vivifié à ce point la composition & l'exécution d'un drame confié à la toile. Il n'eft pas un sujet, si simple, si modefte qu'il fût, que cette largeur de composition, cette fougue d'exécution, cet éclat des couleurs, n'aient élevé au premier de tous les genres : chaque toile de Rubens eft une page d'épopée.

Le vrai & le beau pittoresques, voilà, à ce qu'il semble, le caractère du génie de Rubens. Avant lui, on avait pris l'exact, le fini, le réel, pour le vrai. En peinture, le vrai n'eft ni l'exact, ni le fini, ni le réel. L'art qui s'adresse aux yeux pour arriver à l'âme ne doit pas peindre la vie comme elle eft, mais comme on la voit. Or, il n'eft pas une ligne, pas une couleur, pas un groupe, dans la nature ou dans la vie, qui soit perçu par les yeux d'une manière exacte & indépendamment des choses environnantes. Les lignes se perdent dans le jeu des ombres & des lumières-, les traits se fondent dans les contours & dans l'air ambiant; les couleurs varient selon le degré d'intensité des lumières & selon les reflets des couleurs voisines. Par le mouvement tout change encore ; le vrai n'eft pas le repos ; l'oeil saisit-il jamais une scène immobile, la vie changée en ftatue, comme des modèles qui se raidissent au signal d'un photographe? Non. Le dessin exael n'eft pas le vrai; le fini qui trace les briques d'un monument, les feuilles d'un arbre, les lignes d'un parquet, n'eft pas le vrai. La couleur, telle qu'elle eft quand l'objet eft isolé, n'eft pas la couleur véritable. Le regard saisit

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