LA SAINT-NICOLAS
Poésie flamande de Van Beers.
Nul feu dans l'humide chambre; Au taudis, nulle clarté, Que la lune de décembre Perçant le givre argenté!
La veuve, pâle, amaigrie, Se courbant sur son enfant, Tenait la jeune Marie, Sur son sein la réchauffant.
Miche avait, de rue en rue, Mendié, dans les glaçons; Puis elle était accourue, Tout couverte de frissons.
Mais, sous le froid qui la glace, L'enfant ne se taira pas; Car elle a vu sur la place Tant de beaux saints-nicolas.
Elle a vu, chez la marchande, La poupée en blanc satin, Les sucres, les pains d'amande, Les bateaux en massepain :
« Mère, par la cheminée, Le Saint, dans tous les foyers, Porte aux enfants, par fournée, Des bonbons dans leurs souliers.
<r J'ai toujours été bien sage; Si je mettais mon sabot, Il m'apporterait, je gage, Quelque chose de bien beau. »
« Enfant! » soupira la mère; Mais elle dut s'arrêter, Tant une douleur arrière Faisait son cœur palpiter.
« Enfant, oui, toute l'année, Tu fus sage ; mais le Saint Veut que dans la cheminée Le feu soit à peine éteint.
« Quelle queftion, ma fille !
Tu le sais, jamais le feu Dans notre atre ne pétille.
Va plutôt dormir, bon Dieu ! »
5o l'art flamand
De la paille sur la terre Composait le petit lit; L'enfant s'endormit; la mère Sanglota toute la nuit.
Et déjà, trois fois, la cloche, Dans le ciel plein de frimas, Avait annoncé l'approche Du jour de Saint-Nicolas;
Marie, au grabat couchée, Dans ses yeux de froid plombés, Vit une immense jonchée De bonbons & de bébés ;
Et, sur sa petite tête, Par les crevasses du toit, Scintillait une planète.
L'enfant avait faim et froid.
Son front bourdonnait, livide ; Il lui semblait, par moment, Qu'elle tombait dans le vide, Puis remontait lentement.
Mais, en remontant l'abîme, Ou lorsqu'elle y descendait.
Toujours, de son œil sublime, L'étoile la re ardait.
GENRE 5 i
Bientôt l'étoile agrandie Devint un aftre à ses yeux, Qui, sur la terre engourdie, S'élançait en bas des deux.
Puis, au milieu des louanges, L'aftre ouvrit sa bouche d'or, Et tout un joyeux chœur d'anges Vers la terre prit l'essor.
Chaque ange avait sa corbeille De bonbons & de joujoux; Dans l'auréole vermeille Planait un homme à genoux ;
Sa barbe était de la neige ; Il était d'or revêtu.
Bientôt le brillant cortège Sur terre s'eft abattu.
Plus de chambre humide & basse!
L'enfant voit auprès de soi Le beau vieillard qui l'embrasse Et lui dit : Viens avec moi.
Puis il la prend dans sa robe, Avec un baiser divin ; Le sol sous eux se dérobe :
L'enfant n'a plus froid ni faim.
b2 l'art flamand
— Quand l'aube crépusculaire Sur la cabane brilla, Dans l'horreur de la misère La veuve se réveilla ;
Elle songeait : « Tout s'apprête A choyer le saint patron; Tous les enfants sont en fête, Tous ont au moins un bonbon.
Mais ici nul saint ne passe!
Chère enfant, que de douleurs ! »
Elle court, elle l'embrasse, Les yeux aveuglés de pleurs. . .
Mais elle recule & crie :
« Froide ! raide ! morte !• — Hélas !
Pauvre petite Marie,
Voilà ta Saint-Nicolas! »
LA CRUCHE CASSEE
Poésie flamande de J. Vuylsteke.
Voyez, l'œil vif, la cruche pleine, Cette femme se dépêcher; Mais longtemps l'anse a rendu peine, Elle vient à se détacher ;
Le pot se brise, & voilà comme Le brouet s'épanche au trottoir; Pour son garçon & pour son homme, C'était la soupe de pain noir.
Dans l'air infect d'une fabrique, Ils travaillent, la mort au sein; Contre un miasme méphitique, Ils ont besoin d'un manger sain.
Depuis l'aube, ils sont à la tâche; Quand midi vient à petits pas, Leur eftomac qui se relâche Appelle à grands cris le repas.
— Et le passant se prend à rire, La femme s'eft mise à pleurer ; Un chien accourt, l'odeur l'attire, II eft prêt à tout dévorer :
Il flaira le dîner, à terre-, Puis il s'éloigna, dédaigneux, De la soupe du prolétaire :
Son ordinaire valait mieux.
LES DENTELLIERES
Tableau de Mademoiselle V. Bovie.
Jeanne admirait, charmant trophée.
Les dentelles de son trousseau :
Quelle finesse de pinceau !
Quelle œuvre d'artiste ou de fée !
Toute la nuit elle y songea ; Et, sur le palefroi d'un rêve, En sa curiosité d'Eve, Dans la ville elle voyagea.
Sur sa monture fantaft ique, Elle allait, cherchant en tous lieux La fée au tissu merveilleux, Dans son sanctuaire artiltique.
Elle visita ces hôtels, Vrais temples de la broderie ; Mais la reine de l'induftrie N'avait point de place aux autels.
Elle fouilla de rue en rue; Mais, dans aucun foyer vivant, La belle artifte au doigt savant A ses regards n'eft apparue.
Elle alla chez les travailleurs, Croyant trouver, dans sa chambrette, L'ouvrière gaie & proprette; La dentelle se brode ailleurs.
D'impatience elle était rouge; Et son rêve, sous l'aiguillon, Creusa dans la boue un sillon Et la mena devant un bouge :
Ni galetas, ni belvéder ; La maison était sombre & basse; L'infecte & tortueuse impasse Semblait un poumon privé d'air.
La fée était devant la porte, Cherchant un ciel moins étouffant; Elle brodait, laissant l'enfant Grouiller au sol comme un cloporte.
L'aïeule, dont le dos pliait, Avait été, cinquante années, La rivale des araignées; Maintenant elle mendiait.
La fille avait, beauté célefte, Senti, dans cet étroit fourreau, Son sein maigrir sur le carreau ; La céruse avait fait le refte.
Elle était morte, un soir d'hiver.
Et, pour quelques sous, la famille Brode toujours, brode en guenille, Ces dentelles qu'on vend si cher.
— Le lendemain, Jeanne, en carrosse, Rêvait, en allant à l'hymen, Au pauvre insecle féminin Qui brode les robes de noce.