‹ L'art flamandChapitre 45 sur 106 · UNE NOCE AU VILLAGE · texte numérisé non relu

UNE NOCE AU VILLAGE

Quand Joseph lui disait : « Rose eft belle & je. l'aime », Jacques lui répondait : « Rose n'a point de dot ». Mais Joseph ne pouvait pénétrer ce problème, Joseph était si bon, — Jacques disait : si sot, — Qu'il ne comprenait pas, lorsqu'il regardait Rose, Que pour passer leur vie à deux comme un beau jour, Pour être heureux ensemble, il fallût autre chose Que beau feu de jeunesse &. tendre fleur d'amour.

Il voulait épouser. C'eft la mode au village : Aime-t-on, l'on épouse, & l'on croit que c'eft sage ; La fenaison se fait dès que l'herbe eft en fleur ; Perdre un jour de soleil, une heure du bel âge, Ne plaît au fiancé, non plus qu'au moissonneur; Un amoureux transi s'expose au persiflage, Et l'on ne veut jamais, indécis ou volage, Remettre au lendemain semailles ni bonheur.

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Mais, au village, on sait que la vie eft arrière Quand il faut la gagner sou par sou, jour par jour-, On eft riche de peu ; mais on craint la misère, Et Jacques calculait comme fait un bon père. Mais les calculs du cœur avaient aussi leur tour. Et, puisqu'ils se sentaient la force & le courage, Nos amants prétendaient apporter en ménage Un bon fonds de santé, de travail & d'amour.

Confiance sublime aux choses de la vie ! L'amour se sent puissant, car sa force eft au cœur; Le danger, il y court ; l'obftacle, il le défie-, Il ne doute de rien, car il croit au bonheur. Puis, au village, on eft plus près de la nature, L'amour va droit au but, sans fard, sans impofture ; Ses rêves, s'il en a, sont tôt réalisés, C'eft le travail à deux avec de gros baisers.

Que le père calcule &i la mère raisonne ! Joseph tient bon. Joseph tombait à leurs genoux ; Mais le refrain du père était bien monotone : « Tu fais une folie? Eh bien! fais- la sans nous! » Il attendit longtemps, il attendit encore; Mais attendre eft cruel, à l'âge où l'on adore; Il décida qu'au jour fixé, bon gré, mal gré, Il irait chez le maire & puis' chez le curé.

Le jour vint, il partit. Les parents, seuls & triftes,

N'osaient se regarder, ni gémir, ni pleurer.

Le père le premier se prit à murmurer :

« Jour du ciel! ces enfants sont de fiers égoïftes !

Ne pouvait-il attendre, &. qui le pressait tant? Si le père de Rose au moins donnait sa vache! Ah! les fils pour leur père ont perdu toute attache. » La mère répondit : « Il pleurait en partant! »

— « Et nous ne pleurons pas, sans doute? dit le père. Ah! c'eft un jeu cruel d'être ainsi ballotté!

Eft-il donc si tenté de se mettre en misère ? Déserter ses parents pour un brin de beauté ! Des étrangers, là-bas, vont remplacer sa mère, Et, quand nous serons vieux, à chaque anniversaire, Une voix dans nos cœurs, ainsi qu'à des maudits. Criera : « Tu n'étais pas aux noces de ton fils » .

« Si tu le prends ainsi, moi, je passe ma robe ! »

— « Hé quoi donc ! à leur âge, étions-nous des Crésus? Non; nous allions au champ tous les jours, avant l'aube. Rose eft sage après tout; que nous faut-il de plus? » Et Jacques se leva : « Vienne la Sainte-Barbe, Nous pourrons leur donner une vache & son veau. Rose eft vaillante & propre. » — Il se faisait la barbe. « Rose eft belle! » Il mettait son habit bleu-barbeau.

Alors Joseph rentra; confterné, pâle, sombre, Ses larmes l'aveuglaient, il marchait à grands pas, Il s'assit dans un coin; puis, du fond de cette ombre, Il dit : « Vous céderez ou ne céderez pas! Nous avons trop pleuré d'aller seuls à la noce ! Faut-il attendre un an? Soit, disposez de nous! Vous n'aurez pas toujours le cœur aussi féroce ! Mais nous ne pouvons pas nous marier sans vous ! »

Sa mère l'embrassait avec des cris de joie :

« Pas un jour! Pas un jour! C'eft aujourd'hui! C'eft fait!

Enfant, ne vois-tu pas que ton père elt tout prêt?

Courez! moi, je vais mettre une jupe de soie! »

— Et, comme ils s'en allaient, s'embrassant, gambadant,

Et que Joseph criait comme un fou : « Rose! Rose! »

Le père dit, joyeux de sa métamorphose :

« Que l'argent aille au diable ! . . . Il en faut cependant ! »

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