LA RIME
Un temps fut où l'auteur pensait avant d'écrire : La rime suffisante alors pouvait suffire ; La muse était l'honneur ; les nobles passions Alimentaient le feu des inspirations; Alors, on préférait, — fuyant la vaine amorce ! — La force de l'idée à tous les tours de force ; Sachant qu'il eft au bien un ennemi, le mieux, On écrivait bien moins pour l'oreille & les yeux Que pour l'esprit; la rime était brève, était longue, S'éteignait en voyelle, ou sonnait en diphthongue, On n'y prenait point garde, occupé qu'on était Du grand soin de donner au vers son noble attrait. Loin de faire d'un chant sublime un jeu d'adresse, De chaque ligne un clown battant la grosse caisse, Un clinquant qu'on fait bruire à tort comme à travers, L'idée était l'airain dont on forgeait le vers; Et, pourvu qu'au bon coin la forme fût touchée, Que l'harmonie, en flots faciles épanchée, Flattât l'oreille autant que les beaux sentiments Charmaient l'âme; pourvu qu'en tous ses mouvements
Le doux chœur des chansons, nymphes au cou de cygne,
Gardât sa grâce aisée & sa beauté de ligne;
Pourvu que Fart — tout Fart n'eft pas au bout du vers, • —
Suivît, sans l'éclipser, ridée aux tons divers,
Resplendît autant qu'elle &. non point davantage,
Et montrât, sans effort, sans fard, sans caquetage,
Sans voiler la beauté d'un frivole oripeau,
Le cœur sous la parole & le sang sous la peau,
Et, dans l'œil rayonnant ou sous la draperie,
Les splendeurs d'un nu charte ou d'une âme attendrie,
C'était assez; du moins, Molière le pensait;
Le tenant de Régnier, il l'apprit à Musset,
Et plus d'un fou, comme eux, ennemi de la gêne,
Chausse encorles souliers larges de La Fontaine,
Et préfère, opposant l'artifte au baladin,
La perruque-Corneille au toupet muscadin.
Aujourd'hui, la grandeur morale refte en friche : Aux pauvres écrivains il faut la rime riche; Jeune, elle se passait d'ornements superflus ; Vieille, elle met du blanc, du rouge, & ne sait plus Qu'il n'eft pour l'esprit jeune aucune forme usée Et qu'un vers bien corsé permet la rime aisée. L'indulgent Richelet voit son règne fini ; On a pour Meyerbeer renié Rossini; Le saxophone sied à ce cortège équeftre ; Le romantisme veut rimer à grand orcheflre; Dût-il, après le val, ressusciter le puj; Il exige avant tout la consonne d'appui; C'eft sa béquille à lui, c'eft son ut de poitrine. L'Ode comme Catin porte la crinoline!
Vénus prêtait, charmée, aux nymphes d'Apollon
Sa ceinture : la rime en a fait un galon -,
Elle eft tout le drapeau, le vers n'eft qu'une perche
Ou qu'un mât de Cocagne, &, dans cette recherche,
La raison, noble épouse adorée autrefois,
A la lionne pauvre a dû céder ses droits;
Et l'art, la poésie en ce luxe étouffée,
Semble une laideron de faux bijoux coiffée,
Un lourd bedeau qui porte un gonfalon doré,
Le dindon qui s'empourpre, ou le sot décoré.