LE SIMOUN
Tableau de Portaels.
Le désert eft profond, terrible, infranchissable,
Comme les abîmes de l'eau ; Mais l'Arabe franchit cet océan de sable
Sur son navire, le chameau.
Le tigre au loin rugit; le serpent taciturne
Sous le sol embusque ses plis ; L'homme n'a de fanal que l'étoile nocturne,
Et d'autre port que l'oasis; Il .va, tournant recueil, comme un requin qui nage;
Panthères, boas, ni vautours Ne peuvent retarder son saint pèlerinage,
Son commerce, ni ses amours; Le grave nautonnier goûte un plaisir fébrile
A braver le gouffre mouvant; Il aime cette mer desséchée & ftérile,
Mais qui flotte encor sous le vent.
Le simoun ! le simoun ! A l'Océan, la trombe Qui tord avec rage ses flots !
Au désert, le simoun ! quand le simoun y tombe, Le désert redevient chaos.
Le sable se soulève & prend au ciel sa foudre; Comme un gigantesque serpent,
Tout rhorizon s'élance en tourbillon de poudre
Et se précipite en rampant-, Le jour s'eft engouffré dans une nuit profonde,
Dont l'éclair eft le seul flambeau; Où fuir? L'unique port eft l'abîme qui gronde-,
On se couche dans ce tombeau.
Comme le flot géant qui monte sur la grève
Et des mers met à nu le fond, En montagnes de feu la poussière se lève
Et se creuse en gouffre profond.
Tout le désert bondit sous le fléau qui passe;
Sous ce terrible niveleur, Le vallon se remblaie & le mont se déplace ;
Le boa siffle de douleur; Le lion fuit, le tigre a senti sa faiblesse;
Mais le chameau silencieux Se couche à plat, auprès de son pilote, & laisse
Passer l'épouvante des cieux.
Et quand la paix descend sur cette plage blême,
Quand la vague rentre au niveau, L'homme y refte englouti parfois, sans laisser même
Un pli de tombe au sol nouveau ; Mais souvent, plus souvent, de cette autre Atlantique
Mer aux hardis navigateurs, Comme un insecte sort de sa larve ruftique
Quand l'été brûle les hauteurs, Comme une barque tombe au gouffre formidable,
Puis reparaît, nageant sur l'eau, Le marin du désert surgit d'un flot de sable
Sur son navire, le chameau.