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TANTE THERESE

Voir De Bruyker : Je n'avais que sei\e ans.

Sous un aspect moins élégant, Elle avait le cœur d'une fée ; Je la vois encore coiffée D'une cornette en point de Gand.

Elle portait une jaquette, Le jupon noir, le col plissé, Et, dans la mode du passé, Marchait à la bonne franquette.

Elle portait des jours nombreux \ Elle avait connu la souffrance, Et savait, comme l'Espérance, Apprivoiser les malheureux.

Elle admirait Marie-Thérèse, Elle avait maudit Joseph II, Et voyait sous un jour hideux La révolution française-,

io8 l'art flamand

Napoléon, du noir fléau, Avait conjuré les attaques; Puis, elle avait vu les Cosaques, Puis Septembre après Waterloo.

Elle racontait des hiftoires

De brigands, de chauffeurs de pieds !

De peuples dans le sang noyés,

Et ne parlait point de « nos gloires ».

Elle contait, minuit sonnant, Lorsqu'au dehors tombait la neige, Des scènes de vrai sortilège Et d'authentique revenant ;

L'illusion était si forte Qu'on se couchait d'effroi rempli, Et qu'on regardait sous son lit, Et qu'on barricadait sa porte;

Si dans un rêve on s'éveillait, On croyait voir une sorcière ; C'était elle, encore en prière, Sous la lampe qui vacillait.

Elle avait voulu refter fille, Et, vieille, sans rompre ses vœux, De neveux, d'arrière-neveux S'était fait toute une famille.

Elle était notre mère à tous, Nous lui formions une couvée ; Cœur ouvert & tète levée, Elle semblait régner sur nous.

Là venaient toutes les affaires, Tous les plaisirs Là convergeaient, Là les lourds soucis s'allégeaient, C'eft là qu'expiraient les colères.

Le piquet seul, pour quelques sous, S'y permettait des représailles.

Là, se fêtaient les relevailles, Là, l'on présentait son époux.

Bien vieille, elle jeûnait quand même ; Mais le dernier soir, à minuit, On servait un gigot peu cuit, Pour enterrer le saint carême.

C'eft là qu'on fêtait le Doudou, Noël, les Rois ; &, quelle aubaine Quand la vieille tante 4tait reine Et le jeune vicaire fou !

Elle était femme de ressource-, Pièce à pièce, elle avait serré Bonne cave pour son curé, Pour sa famille bonne bourse-,

Mais il n'entrait nul engouement Dans sa dévotion auftère, Et c'était avec son notaire Qu'elle réglait son teftament.

Douce au malheur, sévère au vice, Elle avait bien ses benjamins ; Mais, comme un or qu'on pèse en mains, Son esprit pesait lajuftice.

Vive au débat, prompte au pardon, Elle abhorrait la perfidie; L'héritier qui flatte mendie; Elle aimait mieux qu'on lui tînt bon.

Elle aimait les franches rasades Et la causerie à pleins cœurs; Elle déteftait les fadeurs Et se raillait des embrassades ;

Faisant du bien sans apparat, De la morale sans satire; Sans qu'il fût besoin de le dire, Elle voulait qu'on s'adorât.

Sur deux grandes choses de l'âme Jamais elle ne cédait rien ; C'était le devoir du chrétien, C'était la pudeur de la femme.-

De flots de vin & de gaîté Elle noyait notre triftesse ; C'était la banquière & l'hôtesse, C'était la sœur de charité.

Elle savait mal l'orthographe, Etant d'un monde peu ganté ; Mais c'était un sceau d'équité Lorsqu'elle mettait son paraphe ;

Et, sous un grain de sel moqueur, Elle avait, aimante & sensée, La droiture de la pensée, La saine logique du cœur.

Que survînt une cataftrophe, Elle grandissait sous l'émoi; Pour parler du respect de soi, Elle devenait philosophe.

Près d'elle on courait se guérir, Sa vue était comme un didame -, Elle soignait le corps & Pâme; Auprès d'elle on voulait mourir.

Sur l'un de nous, malheur ou faute, Quand tombaient des chagrins subits, Elle allait chercher sa brebis Chez ce méchant & vilain hôte:

Grand cœur miséricordieux, Elle ouvrait sa bourse & sa table, Prenait sa voix la plus aimable Et son bourgogne le plus vieux ;

Elle vous versait sur la tête Les fraîches douches du bon sans; Puis, au feu des saints dévouements Réchauffait cette âme inquiète;

Mission digne du saint lieu, Doux soins où la douleur s'émousse!

Puis sa voix, montant grave & douce, Parlait du devoir & de Dieu.

Et Ton se prenait à sourire, A croire à la vie, au bonheur; Aux plus fiers desseins de l'honneur Sa bonté nous faisait souscrire ;

Et, dans le cœur vivifié, Renaissait la force énergique, Sous cette baguette magique Du bon sens & de l'amitié.

Voilà bien des ans qu'elle eft morte, Et je n'ai jamais oublié Ni ses traits, ni son dos plié, Ni sa parole émue & forte ;

Ni les populaires chansons Que l'on chantait à pleine gorge, Ni les fêtes de la Saint-George, Ni ses salutaires leçons.

La famille s'eft dispersée, Le foyer ne nous connaît plus; Mais souvent, près des vieux bahuts, Je vais m'asseoir par la pensée •,

Ces temps laissent peu de regrets :

L'homme, centuplant l'exiftence, Met entr'eux & nous la diftance De tout un siècle de progrès ;

Tout a pris des formes nouvelles; Mais, dans cette ombre du vieux temps, Sous des préjugés de cent ans, Couvaient des choses éternelles ;

On s'y sentait germer au cœur, Fleur que nul progrès n'a flétrie, Cette âme de toute patrie :

L'esprit de famille & d'honneur.

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