‹ L'art flamandChapitre 66 sur 106 · LE PREMIER ENFANT · texte numérisé non relu

LE PREMIER ENFANT

D'après Wiertz.

Je suis né pour chanter, chanter au bord du nid! L'aube me verse au cœur des torrents d'allégresse ; J'aspire, quand le soir se perd dans l'infini, A laisser déborder mon âme de tendresse.

L'art a pour mon esprit un charme délicat, J'aime à rêver à deux aux choses éternelles, L'amour eft ma nature & non point le combat, Je me sens dans le cœur des bontés maternelles.

Eh bien ! aimons, chantons ! Vivent les doux penchants ! C'eft assez flageller le vice & l'impofture! Soyons aimants & bons en dépit des méchants, A la barbe des sots suivons notre nature!

L'amour eft un trésor pour le cœur triomphant, L'amour pour l'esprit droit n'eft pas une quenouille, Et, depuis que je suis père de cette enfant, Un printemps éternel dans ma maison gazouille.

On la dit jolie, on l'admire!

Moi, je sais qu'elle a l'œil si doux Que l'on tomberait à genoux Lorsqu'elle se met à sourire.

Elle a six mois, & cependant, Lorsque son regard vous caresse, On sent que jaillit la tendresse De son petit cœur débordant.

Elle rit; puis, malicieuse, Se cache au sein qu'elle a quitté ; Si vous saviez, en vérité, Comme elle eft déjà gracieuse !

Mais son regard eft fin aussi, C'eft une douce agacerie, Et l'esprit au cœur s'y marie, Sans le dominer, Dieu merci !

Eh bien ! oui ! tenez! je l'avoue !

Je la trouve belle à ravir !

Elle a dans chaque œil un saphir, Une rose sur chaque joue.

Ceft un bébé, c'eft un bijou !

Le satin vit sur son visage ; Elle eft belle comme une image, Elle eft espiègle à rendre fou !

Sa bouche, que Ton voit à peine, A Téclat du matin naissant-, Ainsi, d'un pavot fleurissant, Perce la pourpre souveraine.

Elle eft vive comme le Jour, Elle eft blanche que c'eft merveille; Ceft un lutin quand elle veille ; Quand elle dort, c'eft un amour.

Elle eft belle, elle sera tendre, Elle aura le cœur généreux !

J'en parle à Taise : un amoureux N'eft pas encor là pour m'entendre.

A MARIE DULIEU

Embrasser mon bébé pour toi ?

Je le veux bien, mais comment faire?

Je n'ai jamais pu, ma chère, L'embrasser assez pour moi.

i3o l'art flamand

Savez-vous qu'elle n'a que six mois & demi,

Et qu'elle dit « papa » diftinétement, ami?

Elle eft belle, sa joue eft un bouquet de roses-,

Nous causons, je lui dis toutes sortes de choses;

Je lui trouve à toute heure un nouveau petit nom,

Depuis l'ange banal jusqu'au malin démon.

Elle répond avec une allégresse folle,

Et ne me laisse pas la dernière parole !

Regardez! c'eft mon tour, elle écoute, elle attend,

Elle va m'agacer si j'hésite un inftant;

Puis, ses grands beaux yeux bleus se mettent à sourire

Avec une douceur charmante qui veut dire :

— Et près de ce regard tous les mots ne sont rien —

« Vous êtes mon papa chéri, je le sais bien. »

Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir! Je veux la voir germer, je veux la voir fleurir,

Cette fraîche orchidée; Je veux guider son pas, je veux former son cœur, Je veux voir son esprit prendre un essor vainqueur

Dans le ciel de l'idée.

Je veux à sa jeune âme enseigner la fierté,

Je veux goûter longtemps l'orgueil de sa beauté,

Car elle sera belle !

Jeune, à tous les dangers, joyeux on peut courir; Maintenant, maintenant, je ne veux pas mourir,

Je veux vivre pour elle.

Je veux vivre & veux voir ce qu'elle deviendra, Sur ce beau sauvageon quelle fleur brillera,

Quels fruits promet l'automne ; Je veux vivre pour elle, & puis, je veux savoir Quel époux après moi remplira le devoir

Qu'à regret j'abandonne.

Souvent, quand je suis loin, un accès de terreur Me saisit à la gorge : « Elle souffre ! elle meurt ! » Un enfant n'eft qu'un souffle & c'est là ce qui navre Rossignol tout à l'heure & maintenant cadavre ! Et je ne suis point là! Corps à corps je prendrais Ce vampire d'enfants & je l'étoufferais ! Et je cours, haletant, pressé par l'épouvante, La sauver du danger ou l'embrasser, vivante... Belle comme un amour, lefte comme un chamois, Elle chante, elle saute, elle rit! Mais parfois, La méchante au logis fatigua tout le monde : Au lieu de l'embrasser, il faut que je la gronde!

i'32 l'art flamand

Il faut la voir auprès de sa petite sœur: Avec quelle tendresse, avec quelle douceur, Elle lui prend la main ou lui baise la joue ; Puis voilà qu'elle saute, espiègle, & qu'elle joue, Part, bondit, en jetant de grands cris de gaieté, Et puis revient, avec des fougues de bonté, La serrer sur son cœur, lui dire qu'elle l'aime ! Et comme elle voudrait la porter elle-même Dans ses bras trop petits pour ce léger fardeau, Marcher, petite mère, en chantant un dodo, L'endormir, de ce soin tout entière occupée, Comme elle fait si bien de sa grande poupée ! Et bientôt, quel plaisir de l'aider à marcher, De lui cueillir des fleurs qu'elle puisse joncher ; Quel bonheur de rouler à deux sur la pelouse ! — Et nous qui redoutions qu'elle ne fût jalouse

Page 1