LA CHAUMIÈRE
Nous étions emportés par un train de vitesse; Le ciel borné semblait voilé par la triftesse; Un village passa sur le flanc du coteau, Avec sa ferme active & son maigre château.
Une chaumière, en bas, paraissait attriftée De se voir dans ce bruit tout à coup transportée, Elle qui, jusque-là, seule comme un lépreux, Avait vécu cachée au monde des heureux. A travers la lucarne, une corde tendue Séchait au soleil pâle une loque pendue, Et d'autres s'étalaient, pour blanchir au grand air, Sur ce qui relie d'herbe aux berges de l'hiver. Sur la porte l'aïeule & la petite fille ! Car sous cette misère on voyait la famille, Comme, à travers la brume au nuage pesant, On sent qu'il eft aux deux un soleil bienfaisant. Ce haillon, qui décèle une indigence amère, Réchauffe un petit cœur plein d'amour pour sa mère; Et, dimanche, l'enfant, tout propre en le mettant, Se croira plus heureux qu'un prince omnipotent. La mère aux durs soucis, le père qui travaille, Le soir, verront l'enfant qui ronfle sur la paille, Et ce berceau, foyer de paix & de santé, Retrempera leur cœur dans la douce gaieté. L'aïeule, utile encore en sa vieillesse maigre, Tout le jour, en clochant, suit le bambin allègre, Et, dans ce cher amour, bonheur de tout moment, Se sent deux fois revivre & l'aime doublement.
Et tandis que le train passait comme un orage, Du pauvre chaume au cœur je conservai l'image, Et je fus transporté, dans un rêve profond, Auprès de deux berceaux où tous mes rêves vont ; Et j'enviais la vieille, affreuse & décharnée, Et je disais : « Ainsi la vie eft couronnée !
Et je donnerais tout : & la fleur & le fruit,
Tout ce que cette vie a d'éclat & de bruit,
Et l'applaudissement d'une foule attentive,
Et le souper joyeux qui m'attend pour convive,
Et l'ardent tourbillon, symbole de progrès,
Qui m'emporte à la ville, & peut-être au succès ;
La muse & ses baisers, la lutte & son ivresse,
Tout, pour ce vrai bonheur de la vieille pauvresse,
Tout, pour voir mes enfants dans leur ménage, & puis
Mourir, heureux d'avoir bercé mes petits-fils. »
Nous discourions; un livre, oublié sur la table, Soulevait, au dessert, un débat intraitable ; Les enfants étaient là, jouant, riant, gentils; Nous n'y prenions pas garde : ils étaient si petits ! Ce livre était de ceux qui poussent à l'extrême Une idée; il jetait à l'esprit un problème Passionné, brutal, & mettait sans détour Au-dessus du devoir le libre & fol amour, Comme pour étouffer le mariage auftère Sous les acres parfums qu'exhale l'adultère ; Parlant aux inftincts bas, non aux sentiments vrais, Défi contre les mœurs plus qu'appel au progrès! Je disais : « L'amour vrai n'eft jamais éphémère, Et l'ange qui défend l'épouse, c'eft la mère. Pourtant, si la discorde entre dans la maison, L'hymen eft un autel sans être une prison ;
Alors, perdant l'amour, il faut sauver l'eftime •,
Le divorce eft un droit, car l'adultère eft crime ;
Sous le saint nom d'épouse on ne peut s'attacher
A perpétuité l'esclave de sa chair.
Pour moi, dans ma maison je veux une compagne;
Sinon, son cœur eft libre & j'ouvrirais le bagne ;
Je serais malheureux, mais aucune douleur
Ne nous donne de droits pour opprimer un cceùr;
Oui, gardant mes enfants, — car l'amant qu'on préfère,
En détrônant l'époux, ne peut rien sur le père, —
Je laisserais la mère, oublieuse, essayer
Le bonheur conjugal près d'un autre foyer. »
Cependant les enfants ne jouaient plus; l'aînée, Comprenant à demi, vers moi s'était tournée ; Soudain, elle m'embrasse & me dit triftement : « Tu ne prendras jamais, père, d'autre maman! Chère enfant, je calmai ses naïves alarmes, Et la mère en secret versait de chaudes larmes.
C'eft un adorable spectacle De]voir poindre ce jeune esprit
Comme un oracle, Comme une aube qui nous sourit !
Ses paroles sont bien senties ; Elle a, fraîche aubépine en fleur,
Des reparties, Comme un parfum, sortant du cœur.
Elle a, dans sa verve éphémère, De ces raisonnements qui font
Tomber sa mère Dans un ravissement profond.
Ceft une fraîche & douce aurore ; Il faut voir avec quel entrain
Elle pérore, En levant sa petite main !
Toute jeune, en de gais délires, Comme au nid gazouille l'oiseau,
De cris, de rires, Elle remplissait son berceau.
Puis, mettant le pied hors de l'arche, Elle semblait dire : « Voyez,
Comme je marche ! »
Et nous baisions ses petits pieds.
Puis, petite mère occupée
Et pliant sous ce lourd fardeau,
A sa poupée Elle faisait faire dodo.
PORTRAITS DE FAMILLE l2>"]
Puis, sous le nuage qui pleure, Perçait le sourire charmant -, Puis, à toute heure :
« Maman! papa! papa! maman! »
Doux mots d'enfants, musique tendre !
Nous croyons, dans nos vanités,
Les leur apprendre; C'eft eux qui les ont inventés.
Je m'étais pris d'un doute étrange :
« Comment établir entre nous
Ce bon échange Du front qui pense & des yeux doux ?
« Quand pourra-t-elle me comprendre, M'ouvrir son petit cœur qui bout?
Comment m'y prendre? »
— Mais on ne s'y prend pas du tout !
Elle eft déjà mon camarade; Elle a le gefte, elle a l'accent
Qui persuade ; Elle a l'élan reconnaissant ;
Et nous avons nos causeries, Nos épanchements bien heureux,
Nos bouderies Et nos reproches d'amoureux.
Le jour s'eft levé dans son âme, Le cœur déjà brûle en son sein, C'eft l'aube en flamme, C'eft le chaud baiser du matin.
Elle a, câline ou mutinée,
Cris d'espiègle ou regards d'azur,
La grâce innée; C'eft le cygne sur un lac pur.
Elle a l'œil franc, la voix honnête, Elle a le sourire charmant
Où se reflète L'eau du cœur, ce beau diamant.
Et voici qu'elle queftionne,
Et les pourquoi se sont pressés ;
L'enfant raisonne Et les grands sont embarrassés.
C'eft le jour, c'eft le jour qui monte! Ah ! quand on voit ce jeune feu,
C'eft une honte Que les hommes valent si peu !
Le cœur naît bon, l'âme naît pure; Le bien coulerait à pleins bords,
Sainte nature, Si l'on cultivait tes trésors.
PORTRAITS DE FAMILLE I 3g
Chers enfants, si joyeux de vivre !
En les voyant si francs, si vrais,
Le cœur s'enivre D'un sublime espoir de progrès.