‹ L'art flamandChapitre 68 sur 106 · A MADEMOISELLE GATTI DE GAMOND · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE GATTI DE GAMOND

Elle n'a pas six ans & je vous la confie. — Vous qui nous les prenez pour les rendre savants, Ah ! vous ne savez pas ce qu'on vous sacrifie ! Mais ce n'eft pas pour soi qu'on aime ses enfants.

Il faut bien qu'elle apprenne à vivre sans son père,

A marcher sans soutien, peut-être sans espoir.

Je vous la mènerai chaque matin, j'espère;

Mais vous nous la rendrez, n'efl-ce pas, chaque soir ?

Respectez sa raison : Dieu fit la raison libre. Montrez-lui les objets tels qu'ils sont, sans détour; Montrez-lui l'homme jufte & bon, dans l'équilibre Du droit & du devoir, tel qu'il doit être un jour.

Enseignez-lui surtout le respect de soi-mêmej Le culte de l'honneur, la foi dans le travail ; Pour qu'elle oppose au mal une force suprême, Donnez-lui le devoir, comme un bon gouvernail.

Nul ne saura jamais combien elle eft aimée ; Vous soigneriez son cœur si vous l'aviez compris. Rendez une savante à sa mère charmée, Une amie à son père, une femme au pays.

L'angine était couenneuse & sa gorge râlait ; Je la tenais sur moi tout entière étendue; Une froide sueur de ses membres coulait; La mort sur la maison paraissait descendue.

Elle dormait. J'étais brisé, mon corps céda : Je m'assoupis près d'elle & la veillant encore. Dormant, mon cœur fléchit, la digue déborda, Il se remplit de pleurs qu'en rêve l'on dévore.

Morte ! je la vis morte ! & son beau petit corps Se raidit dans mes bras, se glaça sous ma lèvre. Le vent, porteur du croup, mugissait au dehors, Et la mère gisait dans une morne fièvre.

Moi-même, je voulus faire son dernier nid, La coucher au cercueil, guider ses funérailles; Rêve affreux ! Je suivis le cortège ; on eût dit Qu'on m'arrachait le cœur comme avec des tenailles.

Lorsque tout fut fini, chacun reftait sans voix.

« A moi ! criai-je, à moi! pris d'un courage extrême! »

Je voulus lui parler une dernière fois.

« Je ne partirai pas sans un adieu suprême ! »

Je m'avançai; je crus, à travers le cercueil, Dans son dernier berceau, voir l'enfant endormie : « Adieu ! criai-je, adieu ! toi qui fus mon orgueil, Enfant en qui déjà je trouvais une amie!

« Adieu ! je te bénis comme à ton premier jour, Quand se révèle au cœur, dans un cri d'allégresse, Dans toute sa grandeur, le plus sublime amour, Dans toute sa douceur, la plus sainte tendresse.

« Adieu! J'aurais voulu guider tes jeunes pas Dans les humbles devoirs, sûre & douce carrière; Adieu ! J'avais rêvé de mourir dans tes bras ! Un ange va manquer à mon heure dernière !

« Sois bénie! Aux éclairs de ton esprit naissant, A tout ce que ton cœur montrait déjà de flamme, Je rêvais de quitter ce monde en y laissant, Mère, épouse, une noble & généreuse femme.

« Désespoir! — Ah! du moins, j'ai compris pour jamais, Dans ce bonheur trop court, la science infinie : Amour, bonheur, devoir, n'ont qu'un but : le progrès, C'eft le couronnement des choses de la vie. »

J'étouffais de sanglots, je bondis sous l'effroi... Elle dormait, sauvée & rendue à son père. — Oui, bien heureux — c'eft là le saint but sur la terre — Qui peut laisser un nom pur, son pays prospère, Et des enfants meilleurs que soi!

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