GODEFROID DE BOUILLON
Statue de Simonis; tableaux de Van Brée, Mathieu, etc.
Le duc entrait, le duc au redoutable glaive : Au bruit des éperons tout le palais se lève. Seule, une femme refte assise; le seigneur S'étonne, &, menaçant, va venger son honneur;
Mais elle, en sa fierté superbe enveloppée, La duchesse reliait dans son manteau drapée : <t Je suis plus haut que vous, dit-elle sans effroi, Car je porte en mon sein un fils qui sera roi. »
Le duc, la respectant, comprit qu'elle était mère. Et l'enfant qui rendait cette femme si fière, Qui lui mettait au cœur cet orgueil de lion, L'hiftoire l'a nommé Godefroid de Bouillon.
O liberté, voile ta face :
Rome république a vécu;
Au vainqueur tout l'Olympe passe,
Mais Caton demeure au vaincu.
Hildebrand, myltique satrape, Frappe le monde de terreur; Robert de Flandre eft pour le pape, Mais Godefroid pour l'empereur.
Le soldat sur la ville a planté ses pavois; Au tombeau de son Dieu le chrétien prie, en larmes : Puis, chrétiens en prière & chevaliers en armes Ont offert la couronne au héros de la croix.
Godefroid la refuse : il réclame un plus digne. Les plus dignes songeaient aux bonheurs du retour, A la chasse, aux tournois, au plaisir, à l'amour. Le butin les attend. Et Godefroid s'indigne.
Quoi ! devant le Calvaire & devant le Thabor, L'âme refte attachée aux terreftres racines ! Sur le tombeau du Chrift point de couronne d'or. Je porterai, dit-il, la couronne d'épines.
LE PERE DE L'EGLISE GALLICANE (i)
Une statue qui manque à Gembloux.
Hildebrand avait dit, Urbain II répétait :
« Quand le pape a parlé, tout l'univers se tait.
Au Dieu qu'il ne voit point, l'impie incorrigible
Résilie ; mais le pape eft là, ce Dieu visible :
Il se montre aux méchants & leur règne eft fini;
Nul ne peut à sa loi se souftraire impuni.
Le tonnerre eft sans yeux; mais la foudre du pape
Discerne, intelligente, inévitable, frappe.
Il dit, &. le jour eft; il commandé, & les rois
Règlent la politique aux éclairs de sa voix.
Or, d'un bras vacillant les rois tiennent l'épée;
Sous des flots de Germains l'Eglise enveloppée,
De toute discipline a rompu les liens
Et s'eft faite barbare en les faisant chrétiens;
Un siècle de chaos se meurt dans les ténèbres,
L'impuissance, partout, sonne ses glas funèbres,
Et, pour régénérer le trône & le saint lieu,
Il n'eft plus qu'un recours : c'eft le glaive de Dieu!
(i) Cette expression eft de Bossuet.
Les princes reprendront l'éclat qui leur échappe
S'ils sont maîtres du monde & serviteurs du pape;
Le peuple bénira, soumis, le joug des rois,
S'il voit que la couronne eft soumise à la croix.
Le droit divin, voilà la suprême puissance!
Les mœurs n'ont qu'une règle, & c'eft l'obéissance.
Et tout refleurira dans la société
Quand tout sera courbé sous notre autorité,
Quand l'Eglise & la Cour, le citoyen & l'homme
N'auront qu'un maître : Dieu, dont le siège eft à Rome.
Pontifes, à vous donc la force & la terreur!
Si l'empereur résifte, écrasez l'empereur !
Que le corps se soumette à l'âme fécondée
Et le glaive du monde au sceptre de l'idée.
Les jeunes nations aiment des jeux de sang,
Et le cœur du barbare, encore frémissant,
Ne se plaît qu'aux combats, grandes chasses humaines-,
Versez sur l'Orient ces passions trop pleines!
Puis, pour sauver l'Europe, il faut que vous mettiez
Le peuple aux pieds des rois & les rois à nos pieds ! »
Et les princes cédaient, & les peuples, dans l'ombre, Sentaient tomber sur eux, comme un nuage sombre, Ce niveau d'esclavage & de mort; on eût dit, Tant pesait lourd aux cœurs le sanglant interdit, Que les cieux s'abaissaient pour étouffer la terre. Quiconque résiliait tombait sous le tonnerre -, L'empereur, trahi, seul, vaincu, proscrit, chassé, Euyait, honni partout & partout repoussé; Alors, sous ces terreurs, dans ces dangers extrêmes, Malgré les armements, malgré les anathèmes,
HISTOIRE îiATIONALE I 69
Une ville, en Belgique, accueillit le maudit, Une voix, dans l'Eglise, au pape répondit; Et cette voix, du fond du cloître, calme enceinte, Parlait de paix, d'amour & de liberté sainte, Accusait de forfait ces nouveaux conquérants, Et trouvait des éclairs pour frapper les tyrans :
« Quoi ! le Dieu de la paix a déchaîné la guerre ! Au nom du Rédempteur on opprime la terre ! Le père des chrétiens prend l'arme du bandit, Et celui qui devrait bénir tue &. maudit! Quoi! par ses propres chefs l'Eglise divisée, De chrétiens à chrétiens la discorde attisée, Le massacre, sans choix, sur le peuple étendu, Avec le criminel l'innocent confondu; Partout la trahison, la mort & l'épouvante, Ce sont là des succès dont un prêtre se vante, Et le pape se livre à des cris triomphants Quand l'Eglise, une mère, égorge ses enfants! Le royaume du Chrilt eft-il donc de ce monde, Avec la haine aveugle, avec le meurtre immonde, Avec tout l'égoïsme, avec tous les forfaits De la vengeance impie & de l'orgueil mauvais? Non ! Dieu n'a pas besoin de ces armes du crime ! La vérité séduit ceux que la force opprime; Le droit, clément &. doux, s'entoure de respects, Et le saint Evangile eft un code de paix ! Le prêtre ne brandit qu'un glaive : la parole; Hors de ce verbe saint qui charme & qui console, Il n'en connaît qu'un seul, qu'il brave sans tkcnir : C'eft le fer qui le frappe & qui fait le martyr.
Mais tout eft-il changé? Le devoir eft-il autre? Faut-il en spadassin que se change l'apôtre? Quelle bible ignorée & quels versets nouveaux Font rugir des lions où priaient des agneaux? Faut-il donc — eft-ce ainsi que la Foi civilise? — Pour opprimer les rois, qu'on opprime l'Eglise? Non ! il n'eft qu'un Sauveur à la société, O Chrift, c'eft la juftice & la fraternité. L'Église ne veut point, victime des conclaves, Les papes pour tyrans, ni les rois pour esclaves; Les prêtres sont bergers & non tigres ; la croix Défend leurs libertés comme celles des rois. Mais quel trifte spectacle, & plein de sombres craintes, Quel bouleversement des choses les plus saintes, S'il faut que l'oint du ciel, que notre Bon-Pafteur Devienne contre nous l'ange exterminateur-, Qu'un père des croyants, que l'Eglise consacre, Applaudisse contre eux & presse le massacre; Et qu'un pontife, armé du verbe de la Foi, Change sa crosse en hache &. brandisse l'effroi ! Ah ! si de son bercail il fait un ossuaire, Comment osera-t-il entrer au sanctuaire?
Sur l'autel de la paix, source de tous les biens, Le Chrift offre son sang, non celui des chrétiens! Et le pape, souillé du sang de ses ouailles, Montant au tabernacle au sortir des batailles, Ferait marcher de pair, & d'une même main, Le divin sacrifice &. le carnage humain ! Non ! Contre ces forfaits l'Église se soulève ! Hildebrand, seul, osa prêcher la loi du glaive; Hildebrand, le premier, imitant les païens, Pour arbitre établit la force entre chrétiens;
De quel droit? — Hildebrand, offensant la nature, Donnait un sens impie à la Sainte Ecriture; De quel droit? Et quel juge, au sein de la terreur, Pèsera dans sa main le pape & l'empereur ? Pour rattacher au ciel les âmes alarmées, Le juge, ce n'eft pas le hasard des armées; Le massacre eft suspect, &. Dieu ne remet pas La sainte conscience aux chances des combats. Faux juge qui se livre aux passions humaines ! On n'éclaire pas l'homme en partageant ses haines. Faux prêtre, le tyran ! faux pontife, l'orgueil Qui commande le meurtre &. qui sème le deuil ! Quoi ! l'on pourrait bénir le monde en ses épreuves, Après l'avoir couvert d'orphelins & de veuves? Non ! non ! Dès qu'il s'abaisse à de sanglants hasards, Le pontife n'eft plus qu'une ombre des Césars. Non, l'apoftolat cesse où commence la guerre, Le feu sacré s'éteint, que l'on .change en tonnerre; La croix, d'où tant d'amour sur la terre tombait, Aux mains des Hildebrands redevient un gibet ; Et l'Église du Dieu qui mourut pour les hommes, N'acceptera jamais, des modernes Sodomes, Pour règle du devoir, de criminels desseins; Pour juge de la Foi, le fer des assassins! »
Il parlait, & sa voix, aux échos populaires, Vibrait d'une ardeur sainte Si. de nobles colères; La majefté du droit, la fierté du devoir Lui donnaient un accent bien fait pour émouvoir. Jeune, contre Hildebrand, il forgea, pour l'Empire, Le seul glaive de Dieu : le verbe qui s'inspire;
Vieillard, contre Urbain II, il brandit, sans effroi, Cette arme du génie, au service du droit; Changeant en Sinaï sa cellule profonde, Il dit le premier mot des libertés du monde; Et le peuple s'armait contre un tyran jaloux, Et Liège applaudissait Sigebert de Gembloux.