TABLEAU DE CHAUVIN
Liège, cesseras-tu d'attiser la tempête?
L'ordre, voilà le cri que ce siècle répète; Laisse aux temps de chaos les Henri de Dinant !
Que t'ont servi tes Thermopiles?
Vois; le torrent partout suit des rives tranquilles; Gand, Bruge ont abattu leurs tribuns inutiles,
L'émeute eit rentrée au néant.
A suivre le progrès seras-tu la dernière?
De Lamarcq, de Beeckman abandonne l'ornière,
Laisse ta vieille inimitié.
N'es-tu pas lasse enfin d'être comme une veuve, De peupler l'échafaud, d'ensanglanter le fleuve, D'illuftrer, en un jour d'épouvantable épreuve,
Jean-sans-Peur & Jean-sans- Pitié?
Non ! Le droit efl l'àme immortelle Du corps des Trente-deux Métiers.
Les martyrs ont des héritiers; Leur glaive efl: fort, leur cause efl belle ! Beeckman mort, place à La Ruelle !
Désarmant les bourgeois, bravant les étrangers, En vain l'évêque, dur monarque, Aux Croates, loups enragés,
Contre un peuple qu'il croit privé de ses bergers, Délivre des lettres de marque; Le corps des Trente-deux Métiers, Dont le droit eft l'âme immortelle, Jette aux houillères ces routiers.
Beeckman mort, place à La Ruelle !
En vain le noble conspire, En vain le poignard du sbire S'aiguise aux mains des Chiroux; Au complot répond l'émeute; Pour un Chiroux, cent Grignoux Se lèvent comme une meute; Les conspirateurs vaincus, Chassés corde au cou, pieds nus, Boivent la honte cruelle.
Après Beeckman, La Ruelle !
Fauteurs du despotisme, il faut changer de plan.
Comme un vent précurseur annonce l'ouragan,
Un bruit, — nul n'y veut croire, — a glissé sur la ville ;
On dit, — mais tout dément cette trahison vile :
Le comte Warfusée eft proscrit, la cité
Ne lui marchande point son hospitalité;
La Ruelle l'a pris sous sa puissante égide ;
La gratitude entre eux eft un lien solide. —
On dit pourtant, — Mais non, le Comte, ce matin,
Offre encore au bourgmestre un splendide festin;
Le comte a quatre enfants; on a vu les comtesses Recevoir La Ruelle, adorables hôtesses En qui semble l'amour du père s'incarner.
— On dit qu'en ce banquet il veut l'assassiner.
— Non ! Lui-même, & l'hôtel n'eft pas comme un repaire, L'a reçu, l'embrassant & l'appelant son père;
Ce baiser ne peut être un baiser de Judas.
— Quel tumulte! Ecoutez! D'où viennent ces soldats?
— Nous avons refusé de frapper La Ruelle.
— Qui l'ordonnait? — Le Comte ! il l'appelait rebelle, Traître, & le menaçait, îk, d'un gefte inhumain, Criait : J'aurai ton cœur, je l'aurai dans ma main !
— Moines, où courez-vous, de ce pas qui chancelle?
— Nous n'avons pas voulu confesser La Ruelle.
— Qui l'ordonnait? — Le Comte. — Et qui l'a défendu?
— Son innocence. — Et qu'a le comte répondu?
— Il criait : Qu'on le tue & qu'il meure sans prêtre! Puis il raillait, disant, avec l'accent d'un traître : L'on se doit dévouer, quand on eft magiftrat, Pour réconcilier un peuple & son prélat.
— Aux armes ! — Et déjà le peuple qui s'emporte, Escalade les murs &. renverse la porte,
Brise, tue &, fouillant l'hôtel en forcené,
S'élance, & trouve, horreur! son chef assassiné!
Warfusée a voulu fuir; mais la foule accrue
Partout garde l'hôtel, partout garde la rue;
Il se cache, on le livre; il fait un vain effort
Et veut parler — malheur ! — se défendre — il elt mort!
Et le peuple vengeur, impétueux Achille,
Traîne son corps sanglant aux cent coins de la ville ;
Au gibet des larrons il le pend par le cou,
Puis, comme un fermier cloue à sa grange un hibou,
Aux portes de la ville, avec rage, il attache
Ses mains de meurtrier & sa tête de lâche.
Et déjà ses soldats sont tombés égorgés;
Les hôtels sont en feu, les couvents, saccagés;
Les échevins suspects, les jésuites complices,
Sont jetés, en triomphe, à d'horribles supplices;
Tandis que la cité portait pieusement
Les restes du martyr près de ceux de Beeckman,
Leur donnait pour tombeau la vieille basilique,
Jurait ses libertés sur la noble relique
Et mêlait, à genoux & pleurant sur son corps,
Les fiers serments du droit aux prières des morts.
TABLEAU DE V1EILLEVOYE
De Beeckman, de Lamarcq, Liège, quitte l'ornière;
Laisse l'émeute routinière!
Il eft temps, au passé, de dire enfin adieu. Liégeois, plus de Perron; Flamands, plus de Bretèqucs! Cette mort des tribuns, salutaires obsèques, Pour réconcilier le peuple & ses évèques,
N'y vois-tu pas le doigt de Dieu?
La flamme ni le fer, Liège, n'ont pu te vaincre !
Au poison laisse-toi convaincre !