‹ L'art flamandChapitre 85 sur 106 · Livre à tes meurtriers ton vote &. ton sinat · texte numérisé non relu

Livre à tes meurtriers ton vote &. ton sinat

Cinq siècles, dans le droit, ton âme s'eft formée; Bourguignons, ni Français ne t'ont pas alarmée;

Tu ne craignais aucune armée,

Cède donc à l'assassinat !

Surpris dans la vieillesse & l'exil, double tombe, Bex doit demander grâce, ou que sa tète tombe ! Car le tyran qui tient Liège & croit la dompter, De sa fierté surtout veut la décapiter; Il sait comme à ce prix la clémence eft cruelle ! — Quoi ! l'ami de Beeckman, l'ami de La Ruelle, Qu'il suivit au combat, qu'il pressa sur son sein, Collègue des héros, prierait leur assassin ! Grâce? & de quel forfait? Doit-il, comme un coupable. Des droits de la cité faire amende honorable, Implorer, suppliant, l'oubli, devant la mort, Sur le devoir rempli, comme sur un remord ? Eft-ce le magiftrat qui doit demander grâce? Des maîtres du civisme il a suivi la trace ; Grâce, du peuple aimé, des mandats obéis, Grâce, d'être un Liégeois fidèle à son pays? L'honneur servi n'inspire aucune repentance! Demander grâce, c'eft accepter, la sentence, C'eft, où règne un tyran, reconnaître un pouvoir, C'eft avouer un crime où l'on voit un devoir ! Quand l'injufte échafaud menace un patriote, Demander grâce, c'eft faire grâce au despote ; Car ce pardon, qui rentre un remords au fourreau, Le martyr n'en a pas besoin, mais le bourreau ;

Et le droit n'en fait point! L'innocente victime

Garde devant la mort un orgueil légitime,

Et, quand un libre cœur lui bat sous le pourpoint,

Un homme peut mourir, il ne s'abaisse point.

Grâce ? C'eft aux héros, trompés avec audace,

Qu'un prince empoisonneur devrait demander grâce!

Grâce? C'eft du pays trahi qu'un criminel

Devrait solliciter un pardon solennel.

Un magiftrat, devant une inique sentence,

Garde de son devoir la sainte impénitence ;

Car ce n'eft pas un homme alors qu'on voit debout ;

L'homme alors n'eft plus rien & la patrie eft tout !

Ce qu'on veut, ce n'eft pas, abdication vile,

La honte d'un vieillard, mais celle d'une ville;

Mais, puisqu'on voit en lui l'orgueil de la cité,

Il doit porter plus haut cet honneur mérité !

Et lorsqu'on croit éteindre en lui de saintes causes,

Embraser son courage au feu des grandes choses;

Et la mort sous la hache eft un bien faible prix

S'il peut, en succombant, affirmer son pays,

Arroser de son sang la liberté chérie

Et faire d'un billot l'autel de la patrie!

Grâce? L'on peut frapper tous ses bourgmestres; mais,

Liège demander grâce à ses tyrans, jamais !

Frappez donc ! l'on n'a point à demander de grâce

Lorsque l'on sent en soi la fierté de sa race.

Frappez! piège, poison, le poignard, l'échafaud,

Ne nous feront jamais tenir le front moins haut,

Et nul tyran n'a pu jamais, dans sa furie,

Au cœur de ses élus, abaisser la patrie !

Je t'aime, ô beau pays de Meuse!

J'aime, au cours de l'onde écumeuse Que remontent de lourds radeaux, Tes rocs couronnés de ruines, Tes flancs où les noires usines Remplacent les nids féodaux.

Du haut d'un jardin de Pierreuse, J'aime à voir ton val qui se creuse Dans les rocs gris, dans les bois verts; A ces grands tableaux j'associe Tes siècles de démocratie Que n'ébranlait aucun revers.

Je t'admire libre, à ton faîte; Mais je t'aime quand tu tiens tête Aux Bourguignons, aux Autrichiens; Bravant la foudre déchaînée, Tu gardais, veftale obftinée, Le feu sacré des droits anciens.

Cinq siècles, ardente & féconde, Aux saintes libertés du monde, Tu creusas un large berceau ; Quand vint la chasse bourguignonne, Avec des rages de lionne Tu défendis ton lionceau.

Tout tombait, terrible curée !

Toi, fière, ardente, opiniàtrée, La dernière, tu résiftas;

Et ce siècle de décadence

Eut ses grands jours d'indépendance,

Prescription des attentats.

Nos libres moissons ravagées En un désert étaient changées ; Mais, au désert ensanglanté, Un lion rugissait encore, Et, malgré l'horrible centaure, Liège gardait sa liberté.

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