BRUGES
Statue de Simon Stévin,par Eug. Simonis. Poésie flamande de Ch. Ledegang.
a Voyez sur sa couche dernière
La vierge qui vient d'expirer, Quand la deflxuction, de sa main meurtrière, Dans sa chair délicate hésite à pénétrer ; Avec quelle douceur & quelle beauté d'ange Elle semble jouir de l'éternel sommeil ! Et, n'était ce linceul, n'était cet œil étrange, Immobile & vitreux, on croirait au réveil, Tant la vie à la mort prête encore de charmes A cette heure où les traits ne se sont pas flétris. — Tel, aux yeux du tourifte, attendri jusqu'aux larmes,
Tel apparaît ce beau pays. »
Ainsi, sous le soleil d'Athènes, Childe-Harold, accablé d'ennui, Chantait la terre des Hellènes, Si splendide autrefois, si déserte aujourd'hui.
Et moi, mes chants aussi se gonflent de triftesse Quand je vois tes quais morts & tes murs dévaftés Qui conservent encor le sceau de la noblesse, Bruges, vierge opulente & reine des cités ! Dans l'éclat du passé tu dors, ensevelie; Mais la mort pèse, lourde, à ton front abattu; C'eft toi, c'eft toi toujours, ô Bruges la jolie ; Bruges vivante, où donc es-tu?
Dans le vert jardin de la Flandre, •Que te sert d'être assise encor, Si, beauté dédaignée & qu'on n'a pu défendre, Ton front laisse tomber le diadème d'or? On voit toujours la mer, du balcon de tes halles; Mais la flotte eft absente & les trésors perdus. Portiques somptueux, places monumentales, Un peuple en mouvement ne vous anime plus. A quoi bon les palais, les marchés & le havre, Quand l'herbe croît partout où le travail régnait,. Quand la maison muette eft close & qu'on dirait
Que chaque seuil garde un cadavre?
A quoi te sert ce temple & toute sa splendeur,. Où tes comtes semblent revivre, Couchés sur leurs tombes de cuivre, Comme pour attefter ta chute & ta grandeur î Que te sert d'étaler des chefs-d'œuvre artiftiques, Si l'art avec la vie ailleurs s'eft retiré? Que te sert la beauté de tes vierges plaftiques, Aux miroirs étrangers si leur front s'eft miré, Si, pour la folle mode & les manières mièvres, Elles ont abdiqué leur type glorieux,
Et, pour l'accent gaulois qui grince sur leurs lèvres La noble langue des aïeux ?
O belle reine désarmée!
Avant de pénétrer ton seuil presque détruit, Je ne te connaissais que par la renommée : Le moyen âge avait un aftre dans sa nuit, Et bientôt une aurore effaçant les ténèbres, Et bientôt un soleil pour un monde nouveau ! Et e voyais au loin tes chevaliers célèbres
Monter à l'assaut d'un tombeau ; Ta bannière aux combats s'élançait, glorieuse, Et l'Asie apprenait les chemins de ton port, Et l'Europe admirait la Flandre indultrieuse
Et te nommait la Tyr du Nord.
Je voyais, en tes mains passée,
La richesse de l'Orient; Je voyais les trésors créés par la pensée T'assurer du passé le legs le plus brillant; Je voyais le travail, fécondant l'induftrie, Multiplier ta force au feu de ton ardeur; Créateur des beaux-arts, je voyais le génie De son célefte éclat rehausser ta grandeur ; J'admirais de tes fils les routes triomphales; Je voyais une reine, épouse & sœur de rois, Forcée à t'envier, en voyant des rivales
Dans les filles de tes bourgeois.
Mais ce qui faisait mon délice, C'était d'admirer ces grands cœurs
HISTOIRE NATIONALE 2l3
Qui, champions de droit, mettaient à son service
La langue du pays, ce miroir de nos mœurs.
C'était, à chaque affront qu'on faisait à leur mère,
De voir tous tes enfants en héros se changer;
De voir deux mots flamands frapper comme un tonnerre
Les oreilles de l'étranger ; Puis, armer tout un peuple au cri de la vengeance, Donner son plus beau jour au pays illuftré
Et, dans les plaines de Courtrai, Creuser un grand sépulcre aux tyrans de la France.
Ah! l'on t'eftimait grande alors ; on te citait
Comme le joyau de la Flandre; Au trône d'Occident Bruges pouvait prétendre, La majesté des rois sur son front éclatait. Du monde commerçant les plus riches communes, Comme une sœur aînée, aimaient àt'honorer, Et l'épouse des flots, la ville des lagunes, Seule, avec tes trésors pouvait se mesurer. Ton peuple alors, cherchant sa puissance en lui-même, Prouvait que le progrès peut croître au sol flamand. Oui, tu fus grande, alors, d'une grandeur suprême!
Oui, grande, Bruge!... Et maintenant?
Maintenant, maintenant, tu fais couler nos larmes ; Je le répète encore & d'un cœur oppressé, Tout Flamand à te voir s'abandonne aux alarmes; Car tu n'es plus qu'une ombre, un spectre du passé. Un vainqueur te tient-il réduite à l'impuissance? Par un fléau du ciel ton front fut-il atteint ? Non ! mais de ta valeur tu n'as plus conscience, Le culte de toi-même en ton cœur s'elt éteint.
Et qui donc t'a ravi la foi dans la patrie?
Par quoi remplaces-tu ce levier des grands cœurs?
Le clinquant étranger détrône ton génie,
Bruge, & voilà pourquoi tu fais couler nos pleurs?
Voilà pourquoi la mort pèse sur ton front blême.
Tu semblés comme un champ, riche en suc végétal,
Où le peuple semait &. cultivait lui-même
Des plantes dont le fruit se plaît au sol natal ;
Mais le maître bientôt, perdant sa foi virile,
A la graine exotique a livré les sillons,
Et l'ivraie y croît seule, épuisant les moissons.
Comme une vierge en pleurs que l'exil rend stérile,
D'une honteuse mort tu subis le sommeil.
— Ah ! pourtant si ce deuil n'était qu'un songe impie,
Si l'on pouvait croire au réveil,
Et si tu n'étais qu'assoupie!
Oui! Fondit... — & l'espoir de nos cœurs a jailli, Et partout la nouvelle avec joie eft portée, — On dit qu'en son linceul la vierge a tressailli, Qu'en nommant ses héros on l'a ressuscitée. Ta muse célébrait leur immortalité, Et l'on dit que ses chants, dont ton âme eft ravie, Rallument dans ton sein le feu de la fierté, Font reluire en tes yeux le rayon de la vie ! On dit que, de ton nom vengeant le long mépris, Tu vas inaugurer les fêtes de l'hiftoire Et placer, immortel, Simon Stévin, ton fils, Sur le piédeftal de la gloire.
Du poëte, à ces mots, s'apaisent les douleurs, Et le cœur du Flamand bat à cette parole.
Oui, laisse-toi parer de l'antique auréole !
Oui, laisse-toi joncher de rieurs!
Fais retentir au loin la fanfare héroïque, De tentures de soie orne encor tes maisons ! Que des gildes encor le cortège hiftorique Déroule sur tes quais l'orgueil de leurs blasons! Que la cloche à tes chants prête sa voix sonore, Le canon mêlera son tonnerre à nos chœurs; Et que tout le pays vienne & t'admire encore
Dans le refte de tes grandeurs !
Mais que cette sublime fête
Au vrai devoir ouvre tes yeux; Que Técho d'un grand jour, chaque jour, te répète L'exemple utile & fier de ton fils glorieux. Songe qu'il relta pur de la fange étrangère, Que dans l'esprit flamand il chercha ses succès; Qu'échauffant sa science au foyer de sa mère, Son génie au dehors ne mendia jamais; Que la Flandre offre aux arts une source éternelle, Qu'aux beautés du pays il sut s'initier, Et que, sans mépriser la langue maternelle,
Il put parler au monde entier.
Ah! tu serais bientôt perdue
Si tu négligeais ces leçons, Et la vie, aujourd'hui qui te semble rendue, Serait d'un aftre mort les suprêmes rayons; Comme une lande aride en de grasses prairies, Tu serais dans la Flandre étrangère au Flamand. — Mais non ! au souvenir de tes gloires chéries, Ton peuple de sa force aura le sentiment;
Il te fera renaître à la gloire immortelle, Il prendra pour sauveurs son courage 8c ses droits : Bruges, diront nos fils, comme autrefois eft belle, Et Bruges vit comme autrefois.
GRETRY
Tableau de Lantshecr.
L'église eft endimanchée.
Soudain elle s'eft jonchée D'enfants au rouge camail ; Ils vont à l'orgue qui sonne, Et tout le jubé résonne Comme une ruche en travail.
Le maître arrive : silence !
Déjà l'archet se balance, Et cet orcheftre mouvant N'a plus qu'une àme pieuse, Qu'une voix mélodieuse Pour chanter le Dieu vivant.
Un enfant sort de la foule, Et l'harmonieuse houle Fait place au pâle chanteur; Son père au loin l'encourage, Et, redoutant le naufrage, Sa mère dérobe un pleur.
Ses petits membres palpitent ; Déjà les archets s'agitent, Us doivent être obéis; Loin de lui la terreur vaine :
Il a fait une neuvaine A la Vierge du pays.
Il chante, & sa voix timide Eft la rose, encore humide, Eclose au feu du matin ; Fraîche, pure, frissonnante, Elle s'ouvre, rayonnante, Et jette un parfum divin.
Il chante, & la nef sonore Semble s'élargir encore Sous l'ampleur de ses accents, Le mottet eft simple, auguite, Et la note, pleine & jufte, Monte au ciel comme un encens.
Il chante, & sa voix émue Vous transporte, vous remue, Vous fait rêver tour à tour; Sous l'ardeur qui la gouverne, C'eft l'ange qui se profterne Abîmé dans son amour,
C'eft le prophète qui tonne, C'eft le pafteur qui pardonne, C'eft le jufte triomphant,
C'eft le pécheur qui s'attrifte :
Toute Tâme du Psalmifte Passe en cette voix d'enfant.
Il chante, & les chœurs se taisent, Les grandes orgues s'apaisent, Ondulant comme un lac pur; Il chante, & l'hymne bénie Semble un cygne d'harmonie Voguant sur un flot d'azur.
Il chante, &: tout le chapitre Quittant lutrin & pupitre En d'indicibles émois, Autour du jubé se presse; Tout s'interrompt, & la messe Eft suspendue à sa voix.
Déjà son maître l'embrasse, Et son père à Dieu rend grâce, Et l'enfant eft sur le cœur De sa mère qui l'adore, Sa mère qui pleure encore, Mais de gloire & de bonheur.
Et ce succès aux doux nimbes Fait tressaillir, dans leurs limbes, Les Hérolds, les Boëldieux ; Car l'enfant au saint cantique Créera l'Opéra-comique, Leur berceau mélodieux.
Et, malgré la tyrannie, Le droit du Belge au génie Ne sera jamais prescrit-, Car, pour l'affirmer encore, Sous FEmpire-Minotaure, Cet enfant sera Grétry.
L'INTERREGNE
A dater de la mort du roi et jusqu'à la prestation du serment de son successeur, les pouvoirs constitutionnels du roi sont exercés au nom du Peuple Belge, par les Ministres. (Art. 79 de la Constitution.)
Non, la Belgique n'eft pas morte!
Dans sa légitime fierté,
Elle a repris, active & forte,
Repris sa souveraineté.
Pour elle il n'eft point d'interrègne :
Un roi meurt, la nation règne !
Nos droits sont gravés dans l'airain :
Quand tombe un royal interprète,
Notre volonté se décrète
Au nom du Peuple Souverain.
Cher pays, garde ta couronne !
Qui parlait d'abdication?
Vois ton front : la vie y rayonne;
Ton cœur : il bat pour Faction.
Le temps n'eft plus, temps d'esclavage,
Quand sur sa horde un chef sauvage
Comme une comète avait lui,
Où sa tombe, hyène jalouse,
Chevaux, clients, l'ami, l'épouse,
Engloutissait tout avec lui.
Voyez ! nous gardons l'équilibre ; Nul vertige! rien d'anomal!
Mauvais courtisan l'homme libre!
Qui travaille bien, flatte mal.
Aucune cité, dans la boue, Ne va se jeter sous la roue D'un char au funèbre roulis. Nous régnons ; tu vis, ô Patrie !
Et ta jeune liberté crie :
Le roi mort, vive le pays!
Si noble que soit une tâche,
Si grand que soit l'amphictyon,
Sauf pour le crétin ou le lâche,
Il n'eft point d'homme-nation.
Faut-il, pour rendre aux rois juftice,
Qu'un peuple entier se rapetisse
Et laisse tomber son drapeau ?
Non ! quand il vit dans un seul homme,
Ce n'eft plus peuple qu'il se nomme,
Mais plèbe, bétail &. troupeau.
Vieux peuple des communes franches, Vois: les trônes, depuis cent ans, Roulent comme des avalanches, A chaque soleil de printemps.
Regarde : la libre Amérique, Sans changer sa marche hiftorique, Perd Lincoln après Washington; Tu n'es pas la forte Angleterre, Mais tu peux, dans un calme auftère, Voir disparaître un Palmerfton.
Lève le front, la tombe eft noire !
Le ciel brille, lève les yeux!
Regarde au ciel de ton hiftoire, Regarde aux cœurs de tes aïeux.
Nulle mort ne ferme leur temple; Nulle mort, de leur noble exemple, N'éteindra le flambeau vainqueur; Nos pères sont toujours nos maîtres, Patrie, & l'âme des ancêtres Brille en tes yeux, brûle en ton cœur.
Ah! ce sont là tes prophéties, Tes dogmes, tes enseignements.
A nous, vieilles démocraties, Communes, Gildes & Serments !
Pour la nouvelle traversée, La nef, avant d'être lancée, Rentre aux mains du peuple vivant ; Toi, fidèle à ton caractère, Donne à ton nouveau mandataire L'antique mot d'ordre : En avant!
Tout vieillit, tout se renouvelle, Le flot presse le flot qui dort, Et la renaissance éternelle A pour levier divin la mort.
Familles, lois, science, idée, Toute chose, ici fécondée, Chêne ou blé, rois ou travailleurs, Se fane, les moissons finies, Et fait place aux fleurs rajeunies Qui promettent des fruits meilleurs.
Le fermier, quand sa main se glace, Remet à ses fils son cheptel ; Un roi meurt, la royauté passe, Mais le droit survit, immortel !
Car il faut que le peuple en marche, Sans jamais arrêter son arche, Sans plier jamais les agrès, Se sente au front, au cœur, sans cesse, Comme une sève de jeunesse, Souffler le bon vent du progrès.